Étiquettes
État islamique, Daesh, François-Bernard Huyghe, le terrorisme
Avant de répondre, il faut rappeler que « le » terrorisme n’existe pas mais qu’il existe une méthode terroriste (globalement : clandestinité, attentats et volonté de toucher des cibles symboliques pour un impact politique / rhétorique). Ceci avec d’énormes variations : ce n’est pas la même chose d’assassiner un archiduc ou de faire exploser un avion. Ni de vouloir la sécession d’une province ou l’instauration d’un monde parfait débarrassé de tous les États. La méthode peut servir au service de causes opposées. Elle peut, par ailleurs, être mélangée, « hybridée » avec d’autres stratégies comme la représentation politique, la guérilla, etc.
Tout dépend évidemment du point de vue porté sur l’action ;
Pour la plupart de ceux qui en traitent, le terrorisme est une variété particulièrement odieuse du crime. On rappelle qu’il s’en prend à des victimes innocentes par nature (femmes, enfants, civils) ou qui ne sont pas sur la défensive (rentrant chez eux par exemple), et qu’il agit par traîtrise (les agresseurs se cachent, ne portent pas d’uniformes…). Ou, comme dans le cas de l’État islamique, on rappelle qu’il pratique escalade dans la spectacularité des supplices (exécution de justes sentences à ses yeux). Mais que Daesh terrorise avec une cruauté jusque là inconnue ne dispense pas de comprendre son usage spécifique du terrorisme parmi d’autres moyens.
Seconde perspective : la guerre du pauvre. Qui n’a pas de bombardiers pose des bombes. Le terrorisme serait bien une guerre au sens classique : action armée menée par des collectivités affirmant la légitimité de leur violence et cherchant à faire céder la volonté d’une entité politique. Mais faute –provisoirement peut-être – d’armes, de territoire où exercer une souveraineté ou encore de statut juridique, un groupe recourt à des moyens du faible, ceux que son adversaire, le fort, possède par définition et abondamment. Dans ce cas, il faut penser en termes d’efficacité stratégique.
Troisième interprétation : la « propagande par le fait ». Agir et proclamer se confondent. Quand la force du verbe ne suffit pas, là où le terroriste pense ne pas avoir des moyens de protester et de persuader les foules , il emploie la balle ou la bombe comme message. Son contenu est d’ailleurs plus complexe que ne le laisse penser l’expression « répandre la terreur » ou l’idée de « revendiquer ». Ce message peut s’exprimer dans un communiqué qui en constitue le sous-titre ou qu’il soit implicite, dans le choix même de la victime. Il est à plusieurs niveaux de lecture : la signature de l’auteur de l’attentat, qui il représente (le Prolétariat, le Peuple occupé, l’Oumma, tous les opprimés), qui il combat et quels sont ses griefs, ses exigences et son programme, l’annonce d’autres attentats et de victoires futures… Sans oublier la très importante composante qu’est l’humiliation symbolique de l’adversaire, frappé, affaibli et démasqué tout à la fois
Criminel pour ceux qui le subissent, mais stratégique, légitime et défensif du point de vue de ceux qui l’emploient, le phénomène terroriste prospère à la frontière des passions hostiles et des calculs froids, de la force et de l’idéologie. C’est une activité ambivalente entre faire et dire et il faudrait un néologisme du type « proclamaction » pour en résumer l’ambivalence : tuer pour faire convaincre, mettre en scène pour désarmer. Et le tout au nom d’une représentation du monde partagée souvent au début par une poignée d’hommes, mais qui peut devenir aussi contagieuse que la terreur que le terrorisme est sensé produire. Autrement dit, si le terrorisme est un moyen, pas une fin et moins encore une entité à laquelle on pourrait déclarer la guerre,
Toute organisation terroriste doit répondre à des contraintes. Il lui faut une idéologie puisque les terroristes agissent forcément au nom d’idées structurées ou de représentations du monde. Il lui faut une stratégie puisque c’est une organisation en vue d’une victoire (qui la transformera en mouvement de masse, ou en destructrice de l’État, en futur gouvernement, en armée de libération, etc.) et contre un ennemi. Enfin, cette organisation relève d’une médiologie, puisqu’elle veut transformer des idées en forces politiques et sociales, et que, pour cela, il lui faut convaincre et représenter : cela ne se pratique pas, évidemment, de la même manière à l’époque de l’imprimerie clandestine ou à celle de Youtube.
Appliquons donc cette grille à l’Etat islamique. Et demandons nous si ses spécificités dans le domaine de la doctrine, de la lutte et de la communication constituent une rupture totale par rapport à tout ce qui a précédé. À commencer par la maison-mère dont il est issu : al Qaïda.
Par ailleurs, l’idéologie fonctionne avec un programme compréhensible par tous : garantir le Paradis à ses partisans, conquérir le monde à partir du califat et punir tous les ennemis de l’Islam. Et comme tout ce qui n’est pas interdit (et donc méritant châtiment) est obligatoire….
Autres facteurs de succès, outre qu’elle sait se faire comprendre et par des actes et par des images, cette idéologie se décline en plusieurs langues sous forme d’une vulgate capable d’attirer des combattants du monde entier.
C’est de cette vulgate que nous parlerons telle qu’elle apparaît dans ses publications multilingues, mélangeant des considérations théologiques (souvent exégèse d’une notion coranique), l’exaltation des succès du califat, l’apologie de combattants et de martyrs, images des batailles et des exécutions.
Bien entendu, on pourrait faire une lecture beaucoup plus savante de la doctrine de l’État islamique en remontant aux influences qui l’ont formée. Tout le monde s’accordera pour dire que les partisans du califat sont des salafistes jihadistes qui se distingueraient donc des salafistes quiétistes et des purement politiques qui n’envisagent pas cette guerre apocalyptique. Ils sont jihadistes dans la mesure où ils croient qu’il existe une obligation individuelle irréfragable de lutter les armes à la main, en une lutte défensive (ce sont les mécréants, hypocrites ou autres qui agressent les vrais musulmans. Nous verrons plus loin que d’autres obligations s’ajoutent à celle du jihad. Tout ceci est redit à longueur de discours par ceux qui se désignent eux-mêmes comme suivant la voie des pieux ancêtres (salafs) et donc férocement opposés à toute forme d’innovation ou interprétation en théologie.
De plus experts que nous distinguent des influences de la Sahwa (éveil islamique) en tant que courant politique islamiste né dans les années 70 et proche des Frères islamistes d’Égypte (si l’on considère que l’EI est un surgeon d’al Qaïda, elle-même influencée par des penseurs comme Qutb, ce n’est pas illogique).
On pourrait également rattacher l’EI aux courants takfiristes, ceux qui excommunient littéralement tout courant islamique qui sort de leur stricte orthodoxie.
Une autre façon de voir les choses serait de décrire l’État islamique comme une divergence à partir d’al Qaïda (pour mémoire, le mouvement d’al Zaqawi, ancêtre de l’EI était al Qaïda en Irak). Les ruptures doctrinales, telles qu’on peut les retracer de l’extérieur portent sur :
l’hyperviolence : aussi étonnant que cela puisse paraître, ben Laden trouvait déjà Zarqawi trop sanguinaire et Daesh intègre parfaitement la « gestion de la sauvagerie.
les attaques contre les chiites : là encore ben Laden reprochait à Zarqawi ses attentats contre des civils chiites qui auraient pu être des alliés des sunnites contre l’occupant. Cet argument sera repris par le successeur de ben Laden Zawahiri et sera une des causes qui amènera Al Qaïda à se dissocier de l’État islamique
la priorité dans la lutte. Pour faire simple, suivant la tendance ben Laden : l’ennemi lointain, l’Amérique et les impérialistes qui dirigent le monde. Pour EI : les mauvais ou faux musulmans chiites en tête, régimes corrompus, tous les religieux trop accommodants, les régimes arabes, les « association sites » qui croient en autre chose qu’Allah…
– le traitement des musulmans dans l’erreur, modérés, ne suivant pas la ligne la plus stricte du califat. bref quiconque est soupçonnable de modérantisme ou de révisionnisme : ils seront châtiés comme non-musulmans (ce qui n’est pas sans rappeler la logique déjà appliquée par le GIA algérien : tous ceux qui ne combattent pas à nos côtés sont des infidèles et méritent la mort). Bref le avec nous ou contre nous poussé à l’extrême.
et, bien entendu, l’établissement d’un califat ici et maintenant, ce qui implique l’obligation de faire allégeance au calife et d’aller vivre sur les terres de Cham, les seules vraies terres d’Islam sous peine d’être assimilé à un apostat. On passe logiquement d’une structure décentralisée à la Al Qaïda avec ses franchises, à une structure théoriquement très hiérachisée de wilayat rattachées au califat. Plus un discours eschatologique, prophétique et utopique qui glorifie le califat terre de la promesse.
Cela, c’est grosso modo le contenu de l’idéologie, d’où découle :
il faut adhérer à l’interprétation la plus stricte de l’Islam qui est soumission et non paix
il faut réaliser les prophéties et reproduire les batailles glorieuses des anciens temps : la vérité, la connaissance et la direction juste ne peuvent naître que de la relecture du passé
il faut combattre des ennemis innombrables, à la fois pour le mal politique qu’ils ont fait à l’Islam (cela al Qaïda le disait déjà) mais aussi pour leur moindre déviance religieuse, qui ne saurait être excusée par l’ignorance
il faut reconnaître le califat, aller y vivre (ou mourir) et faire allégeance
il faut combattre pour que le califat, seule terre soumise à Dieu, perdure, s’étende et, finalement se confonde avec le monde.
Dans l’histoire de l’humanité, on a rarement produit un système intellectuel aussi clos que celui-là et c’est ce qui le rend efficace. Le califat a inventé la parfaite machine à croire. Croire en des faits (les juifs, les croisés, les faux musulmans s’entendent pour nous persécuter). Croire en un système normatif clos qui inclut tout et dit en toute circonstance (de l’égorgement des vaincus à la façon de porter la barbe) ce qui est licite ou pas. Croyance en un avenir radieux (le califat triomphera et ses partisans iront au Paradis). Croyance, enfin, en une communauté fraternelle combattante, mais soumise à un système d’autorité indiscutable.
Nous autres, braves Occidentaux, qui nous demandons par quelle aberration ou manipulation ces jeunes ont pu s’éloigner de nos valeurs universelles (comme si elles étaient « naturelles »), devrions nous demander ce que nous avons à opposer à un système aussi clos et à son effroyable attractivité.