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Guillaume Berlat

« Le triomphe des démagogues est provisoire mais les ruines sont éternelles », rappelle Charles Péguy. Avec François Hollande, les discours se suivent (à une cadence infernale) et se ressemblent (à s’y méprendre). Vite prononcés, immédiatement oubliés, telle est la pratique quotidienne ! Nous nous trouvons au cœur même de la politique de l’essuie-glace (un évènement chassant l’autre) qui est la caractéristique principale de notre société hypermédiatisée. Que reste-t-il de ces harangues, de ces incantations, de ces coups de menton martiaux ? Rien ou presque rien. Le temps des discours prescients et ciselés du général de Gaulle, de François Mitterrand et, dans une moindre mesure, de Dominique de Villepin (celui du 15 février 2003) est bien révolu. Le temps est aux petites phrases, aux bons mots et autres calembredaines préparés par les armées de « spin doctors » qui peuplent les palais de la République, droite et gauches confondues.

François Hollande se rend à New York pour prononcer son traditionnel discours – le cinquième et, peut-être, le dernier – devant l’Assemblée générale de l’ONU. Ironie de l’Histoire, quinze ans après les attentats du 11 septembre 2001, la ville est secouée par plusieurs attentats terroristes. Affaibli, Al-Qaïda est remplacé par un groupe encore plus radical, l’EIIL qui entend rappeler qu’il n’est pas entièrement défait1. On ne combat pas une idéologie avec des bombes ! Pour bien souligner l’importance de l’évènement et sa dimension historique et planétaire, le Dieu François Hollande est flanqué d’une Sainte Trinité de ministres des Affaires étrangères : Jean-Marc Ayrault (l’effectif)2, Jack Lang (le putatif) et Bernard-Henri Lévy (l’alternatif). Il est vrai que ce discours suscite un immense espoir à Paris tant il nous est présenté comme un testament. Mais au prononcé à New York, il soulève une immense déception.

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UN IMMENSE ESPOIR : LA PROMESSE D’UN TESTAMENT

A l’instar d’une offensive militaire précédée d’un tir nourri d’artillerie et d’aviation, toute séquence internationale mettant en scène le président de la République est préparé par une couverture médiatique marquée au sceau de la dictature de la transparence, de l’annonce avant l’annonce.

Une grosse ficelle de « spin doctors » : la dictature de la transparence

Que constate-t-on à l’expérience ? L’important, est de nos jours, plus dans l’annonce d’un évènement international (avant) que dans son contenu réel (après) dans la mesure où, le plus souvent, il n’a souvent aucune consistance, cohérence stratégique et diplomatique3. Les communicants de l’Élysée – Gaspard Gantzer, l’homme qui murmure à l’oreille du président de la République en tête de liste – ont bien compris cette règle cardinale de la com’. Ils font, comme toujours, bien les choses à la veille d’une grande rencontre internationale où se retrouve le gotha mondial. Avant même l’évènement, on nous met à la bouche en dévoilant quelques petits secrets – frelatés au demeurant – que l’on confie aux journalistes bien introduits au château et donc récompensés pour leur docilité, pour ne pas dire leur courtisanerie afin qu’ils les annoncent au bon peuple. « Oyez, oyez, braves gens, damoiselles et damoiseaux ! Troubadours, faites rugir les trompettes, les tambours ! ». L’invite n’a pas pris la moindre ride. L’histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement en matière de communication, voire de propagande pour employer un terme qui n’a plus cour sauf en Corée du nord ? Dans cette dictature des médias, « l’image absorbe le regard et neutralise la réflexion » 4. Le déni du réel remporte toujours un franc succès.

De quel évènement international s’agit-il aujourd’hui tant nous sommes perdus par l’inflation de sommets, de G20, de rencontres en formats à géométrie variable… ? Du lancement par les chefs d’État et de gouvernement de la planète de la 71ème session de l’Assemblée générale de l’ONU qui se tient dans le Palais de verre à Manhattan (New York) et dont les travaux entre experts au sein de six commissions se prolongeront jusqu’à la mi-décembre dans l’indifférence la plus complète. Rares sont les folliculaires à nous rappeler que cette réunion revêt cette année une importance particulière. En effet, après consultation du Conseil de sécurité (c’est là que les choses sérieuses se décident), l’Assemblée générale doit désigner le successeur de Ban Ki-moon – au bilan contrasté5 -au poste de secrétaire général de l’ONU6. Deux évènements se déroulant en marge de cette session apparaissent comme plus significatifs pour les médias « mainstream ». Le premier est la réception, à la veille de son discours, par le président, des mains d’Henry Kissinger lui-même, du prix de « l’homme d’État mondial de l’année » que lui attribue la fondation « Appeal of Conscience » dans les locaux du mythique Hôtel Waldorf Astoria à New York7. Ne riez pas comme dirait Coluche ! Le second est la rencontre de François Hollande avec l’acteur Léonardo di Caprio pour parler climat. En bref, le président français se livre à une course aux discours à New York8.

Mais revenons un instant au cœur de notre sujet que nous aurions trop tendance à oublier, pris par le flot continu d’informations : l’Assemblée générale de l’ONU qui fournit l’occasion à 193 États d’adopter une déclaration « sur la gestion des déplacements massifs de réfugiés et de migrants ».

Une autre ficelle des « spin doctors » : l’annonce avant l’annonce

Qu’apprend-on des milieux autorisés au sein desquels on s’autorise à penser, pour reprendre la formule désormais célèbre de Coluche ? Afin de ne pas faire de jaloux, les communicants arrosent à droite et à gauche. Il s’agit d’abord de la dernière intervention que François Hollande, en sa qualité de président de la République, va prononcer à New York cette année. L’évènement n’est donc pas anodin ! Il entend dresser son testament international. François Hollande saisira cette occasion pour vanter son bilan international, promouvoir son « idée de la France ». Dans un discours aux accents forcément très politiques, nous précise-t-on, il évoquera la Syrie, la paix au Proche-Orient, la COP21 ou encore la lutte contre le terrorisme. Le moyen de peaufiner sa stature de « chef de guerre »9 . Pour ce qui est du journaliste du Monde, vraisemblablement alimenté à la même source (on retrouve le terme de testament), on rappelle que, dans le passé, la diplomatie du général de Gaulle est associée « à l’âge d’or de l’indépendance et de l’influences françaises ». Si on comprend bien le rédacteur, cela ne serait plus le cas. In cauda venenum. Pour ce qui est du bilan de l’actuel quinquennat, le journaliste fait preuve d’un courage à toute épreuve, évoquant une « impression en demi-teinte »10. En langage moins diplomatique, ceci se lit bilan calamiteux !

Qu’en déduit-on logiquement ? L’esthète des relations internationales et de la diplomatie à l’ancienne est tenu en haleine heure par heure, minute après minute par les confidences qui lui sont distillées au compte-gouttes, tel un supplice chinois, par les chaînes d’information en continu. Il va même jusqu’à fantasmer sur le contenu, le style, l’humour du discours du président de la République, François Hollande. Ne se prend-il pas à rêver un instant d’une intervention idéale ? Il imagine, avec un brin de candeur rafraichissante, une sorte de cocktail littéraire digne d’un futur prix Nobel : un tiers Descartes (pour sa raison), un tiers Talleyrand (pour sa clairvoyance), un tiers de Gaulle (pour sa hauteur). En un mot, il songe à un authentique discours à la française, celui que nous envient depuis toujours nos interlocuteurs étrangers. Quel lapin va-t-il nous sortir de son chapeau clac ? Une réponse efficace à la crise de la mondialisation et à la crise financière rampante allant au-delà des remèdes inefficaces du dernier sommet du G20 ? Un plan de paix pour le Proche et Moyen-Orient auquel personne n’avait songé ? Une martingale pour sauver l’Europe de la dislocation après les atermoiements du sommet de Bratislava ? Une clé pour régler le problème des migrants avant le sommet qui lui est consacré ? Il n’en est rien.

Malheureusement, à fixer trop haut la barre avant l’épreuve en grandeur nature, le sportif ne parvient pas à la passer y compris en dépit de l’enthousiasme du moment et des encouragements de ses plus fidèles supporters. C’est alors la fable bien connue des lendemains qui déchantent et c’est bien de cela dont il s’agit avec le discours de François Hollande à New York.

UNE IMMENSE DÉCEPTION : LA DÉFAILLANCE D’UN CODICILLE

Pour prétendre au maximum d’objectivité du jugement, la méthode est toujours la même quelles que soient les disciplines concernées des sciences humaines. L’étude des relations internationales et de la diplomatie n’échappent pas à la règle tirée de l’expérience. L’exégèse du discours précède son analyse et sa critique.

L’exégèse du discours : la marque de fabrique Hollande

Quelles sont ses grandes lignes de force ? De ce discours qui s’apparente à une longue litanie, un prêche en chaire, nous retiendrons principalement les trois appels lancés par le président de la République. Le premier appel porte sur la mise en œuvre de l’accord de Paris sur le climat. Après avoir remercié Pékin et Washington pour leurs engagements pris au G20, il exhorte les États qui ne l’ont pas fait encore à ratifier le texte avant la fin de l’année 2016. Le deuxième appel concerne l’Afrique, continent auquel il consacre un long développement énumérant tous les défis à relever (sécuritaire, terrorisme, migratoire, économique, social, climatique…) et l’appui militaire apporté par la France, en particulier au Mali. Le troisième appel, point de passage obligé, a trait à la situation en Syrie. Après s’être livré à une description apocalyptique de la situation (Alep), il formule « quatre exigences » : un préalable (le cessez-le-feu) ; une urgence (l’aide humanitaire) ; une solution (la négociation) et une justice (la sanction pour l’usage des armes chimiques). Il demande à ceux qui appuient le régime et bloquent le fonctionnement du Conseil de sécurité, le transformant en « théâtre de dupes » à « forcer la paix »11. Sans grande originalité, il évoque les « risques de chaos et de partition en Libye ». Enfin, il se « tourne vers les Nations unies » sous forme incantatoire12.

Quelles sont ses grandes annonces faites par le président de la République ? Les plus importantes concernent l’Afrique qui a droit à un long développement dans son intervention. La principale annonce de son discours du 20 septembre, et celle que l’on retiendra, est certainement la demande d’adoption d’un « Agenda 2020 pour l’Afrique » permettant, dans un avenir pas trop éloigné, à tout africain de pouvoir accéder à l’électricité (Cf. initiative de Jean-Louis Borloo). La France s’engage à contribuer financièrement à cette initiative. Cette dernière va de pair avec de nouvelles initiatives en faveur des énergies renouvelables. François Hollande rappelle qu’il ne peut y a voir de développement sans sécurité. La sécurité doit venir de l’Afrique même si la France y prend sa part : rétablissement de l’unité du Mali, lutte contre Boko Haram, nettoyage du Sahel des groupes terroristes… Le développement – traditionnel, pourrait-on dire – sur le terrorisme relève de l’approche morale et compassionnelle qui ne débouche sur rien de concret au niveau onusien. Par ailleurs, son « ça suffit » sur la Syrie est plus un signe d’impuissance que de prise sur la réalité13. Au passage, il égratigne Américains et Russes qui n’ont pas rendu public l’accord conclu à Genève, mettant en évidence la marginalisation de la France sur le dossier.

L’analyse du discours : du général au particulier

Que doit-on attendre d’un discours aussi écouté, attendu dans le monde qui est censé expliciter les grandes lignes de la politique étrangère de la France dans ce qu’elle a de pérenne ? « Une politique étrangère vaut par la cohérence de son dessein, une diplomatie par l’agilité de ses mouvements » écrit Gabriel Robin, ambassadeur de France dignitaire en 2004. De nos jours, et la tendance ne fait que s’accentuer au cours des dernières années, la politique étrangère de la France est plus un slogan qu’une politique. La tactique prévaut sur la stratégie. Le temps court et médiatique l’emporte sur le temps long historique, diplomatique. « Ce qui compte, c’est la force de l’instant. Le mot qui fait mouche. Et qu’on oubliera l’instant d’après »14. Quelle conclusion peut-on en tirer ? « Plus le monde est interconnecté, plus la classe politique est inculte, incapable de comprendre le monde » considère Hubert Védrine15. La question qui se pose quotidiennement au président de la République et à son ministre des Affaires étrangères16 est de savoir comment concilier complexité du monde et visions simplistes du monde ? Expliquer tout en contextualisant dans l’espace et dans le temps, tel est le défi qu’ils ne parviennent pas à relever. En pratiquant la litote diplomatique, on peut dire que ce discours porte la marque d’une « politique étrangère zigzagante »17.

Quelles sont ses faiblesses intrinsèques ? Comme cela fut le cas lors de l’intervention de François Hollande à l’occasion de la semaine des ambassadeurs du 30 août 2016, l’incohérence de la démarche présentée urbi et orbi est patente18. On peine à trouver une idée directrice sous-tendant l’action internationale de la France au cours des années écoulées, une sorte de fil d’Ariane qui éclaire et guide les citoyens du monde. On va même jusqu’à demander s’il y a bien un pilote dans l’avion tant font défaut cap et boussole sur le tableau de bord. Plus préoccupant encore, le discours de François Hollande ne comporte pas la moindre trace d’une confession publique des erreurs ayant émaillé son quinquennat en matière de politique étrangère, « de ces échecs en série qu’on camoufle en fausses victoires »19. Ses certitudes ont pourtant été bien ébranlées en particulier sur le dossier proche et moyen-oriental. Le président de la République préfère se livrer à son exercice habituel d’auto-satisfaction et d’incantation sur le thème du message universel de la France (liberté, démocratie, justice, indépendance, dialogue avec tous, lutte contre les populismes…). Son rituel couplet sur le terrorisme relève plus de l’approche morale que normative. En conclusion, il se tourne, sans trop de conviction, vers l’ONU pour régler les problèmes du monde

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« Rien n’est permanent sauf le changement » (Héraclite). Or, ce début de XXIe siècle est porté par une multiplicité de crises, de changements qu’il conviendrait d’appréhender à la manière de Saint-Augustin par la recherche de la vérité grâce à la raison, au savoir. Aujourd’hui, nous ne savons plus opposer l’information au savoir. Nous vivons sous la dictature de la communication et de ses prêtres, les communicants, leur novlangue (« La COP21 de Paris a été celle des décisions, la COP22 de Marrakech doit être celle des solutions »). Une sorte de parler-vrai qui n’est en fait qu’un mentir-vrai tant il sonne faux. On l’aura compris : il s’agit d’une douce illusion qui fourvoie nos décideurs sur des chemins de traverse. Le président déclare que « La France a une grande idée pour le monde ». En réalité, le discours de François Hollande est un subtil mélange : un tiers Coué (pour son déni de réalité), un tiers La Palisse (pour ses portes ouvertes), un tiers Tardieu (pour son déterminisme).

« Quand on ne sait pas où l’on va, tous les chemins mènent nulle part » (Henry Kissinger). Telle est l’impression qui se dégage à analyser le discours de François Hollande. Il traduit une triple rupture avec la tradition gaullo-mitterrandienne basée sur l’attachement au multilatéralisme, à l’Europe et à la défense du Sud. Sur la scène internationale, la France se retrouve dans une position de fragilité, d’instabilité et de contradictions dont elle ne parvient plus à sortir. Elle est la conséquence des trois nouvelles orientations de sa politique étrangère : rupture avec la tradition souverainiste, interventionnisme croissant et diplomatie de punition20. Est-ce bien cela ce que l’on est en droit d’attendre d’une puissance moyenne ? La France n’a-t-elle pas une politique étrangère plus ambitieuse que ses moyens ne le lui permettent ?21 En définitive, ce que l’on nous annonçait comme un grand moment de politique étrangère, un testament diplomatique ne restera dans les annales que comme un voyage au bout de l’ONU.

1Stéphane Lauer, La piste terroriste se précise à New York, Le Monde, 21 septembre 2016, p. 4.
2Sophie Coignard, Jean-Marc Ayrault, le fantôme du Quai d’Orsay, Le Point.fr, 20 septembre 2016.
3Le discours de François Hollande n’échappe pas à la règle. Il n’est pratiquement pas commenté après son prononcé. Celui de Barack Obama a droit à plusieurs analyses dont celle du Monde (« L’appel d’Hollande, le silence d’Obama », de Marc Semo, p. 2) et l’Opinion (« Obama bien trop diplomate », de Pascal Airault, p. 1).
4Mazarine Pingeot, La dictature de la transparence, Robert Laffont, 2016, p. 151.
5Ban Ki-moon ou le silence complice, L’Humanité, 21 septembre 2016, p. 17.
6Celhia de Lavarène, L’ONU se prépare au départ de « l’affligeant » Ban Ki-moon, www.mediapart.fr, 21 septembre 2016.
7J.M. Th., Hollande champion du (nouveau) monde, Le Canard enchaîné, 21 septembre 2016, p. 8.
8Davide Revault d’Allonnes, A New York, le président français de discours en discours, Le Monde, 22 septembre 2016, p. 2.
9Solenn de Royer, Le testament diplomatique de Hollande à New-York, Le Figaro, 20 septembre 2016, p. 8.
10David Revault d’Allonnes, Le testament du soldat Hollande, Le Monde, 20 septembre 2016, p. 7.
11Solenn de Royer, Hollande demande à la Russie de forcer la paix en Syrie, Le Figaro, 21 septembre 2016, p. 6.
12Jacques-Hubert Rodier, L’ONU appelle à une trêve en Syrie, Les Échos, 21 septembre 2016, p. 7.
13Ava Diamshidi, Pour Hollande, en Syrie, « ça suffit », Le Parisien, 21 septembre 2016, p. 6.
14Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Albin Michel, 2016, p. 298.
15Béatrice Gurrey, Les Chirac. Les secrets du clan, Robert Laffont, 2015, pp. 53-54.
16Nathalie Segaumes, Jean-Marc Ayrault, « le dormeur du Quai », l’Opinion, 21 septembre 2016, p. 2.
17Bertrand Badie, Nous ne sommes plus seuls au monde. Un autre regard sur l’ordre international, La Découverte, 2016, p. 5.
18Guillaume Berlat, François Hollande : histrion de l’illusion diplomatique, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 septembre 2016.
19Bertrand Badie, précité, p. 6.
20Renaud Girard, Quelle politique étrangère pour la France ?, Le Figaro, 13 septembre 2016, p. 17.
21Bertrand Badie, précité, chapitre 6, La France, des ambitions contrariées aux défis de l’altérité, pp. 183-225.

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