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Philippe Bilger
Depuis la publication de « Un président ne devrait pas dire ça… », je n’entends dire que du mal des auteurs Gérard Davet et Fabrice Lhomme et, encore plus qu’à l’ordinaire si j’ose dire, du président de la République.
Les premiers ne sont absolument pas en odeur de sainteté dans le monde médiatique qui est le leur et dans l’univers judiciaire qui est leur champ d’investigation principal. La jalousie n’est pas le seul ressort des appréciations généralement négatives qu’ils inspirent à la plupart de leurs collègues. Le duo agace, trouble, dévoile et fait bande à part.
Pour François Hollande, ce livre serait le coup de grâce qu’en quelque sorte il se serait infligé à lui-même par une étrange pulsion suicidaire qui ressemblerait tous comptes faits à l’épisode fatal de DSK à New York. C’est une interprétation que j’ai beaucoup entendue, intéressante mais qui ne me semble pas pertinente. En somme, alors qu’il n’aspire qu’à être candidat et qu’il l’annoncera au mois de décembre, il aurait révélé au contraire, avec ce scandale éditorial, son envie profonde d’abandonner la partie. Je ne suis pas persuadé qu’il faille appliquer au comportement du président de la République cette grille un tantinet obscure qui ne lui ressemble pas.
Je ne crois pas davantage au fait qu’il aurait été poussé à la faute par les auteurs. Il est clair que cet ouvrage n’était pas censé être publié avant l’élection présidentielle de 2017 et le président a été surpris par cette rapidité inopportune et imprudente.
Mais, pour l’essentiel qui était d’avoir tenu durant cinq ans des propos libres et spontanés qu’il savait enregistrés et donc fidèlement rapportés, François Hollande n’a pas insisté quand Davet et Lhomme ont refusé, conformément à leur accord initial, de lui permettre de relire et donc éventuellement de rectifier telle ou telle citation. Ce qui signifie à mon sens qu’il éprouvait plus de soulagement que de gêne à l’issue de ces entretiens sans fard, denses et substantiels.
Il est sans doute également un peu rapide de diagnostiquer une forme de dépression chez François Hollande parce qu’il parlerait tout le temps, comme Nicolas Sarkozy dit l’avoir remarqué lors de leur voyage côte à côte pour Israël. L’ancien président lui-même, paraît-il, monologue, écoute peu et, pour autant, est très éloigné de toute mélancolie (Paris Match).
François Hollande, pour aller du plus simple au plus complexe, s’abandonne à l’évidence dans ce livre – grâce aux journalistes qui ont su nouer avec lui des relations de confiance mais sans familiarité, sur un temps long et avec de multiples rencontres – à un exercice dont il raffole et dans lequel il est passé maître. Commenter, analyser, expliquer, interpréter, faire comprendre. Comme s’il était redevenu le journaliste du Matin de Paris ou, plutôt, comme si, se soustrayant à la gangue présidentielle, il s’échappait avec bonheur du rôle de l’acteur pour se glisser dans celui de l’observateur.
Il faut reconnaître que sur certains sujets, débarrassé de l’esprit partisan, il est éblouissant de lucidité et de justesse, par exemple au sujet du FN et de Marine Le Pen. Ses jugements, notamment sur Nicolas Sarkozy, Najat Vallaud-Belkacem, Claude Bartolone et les écologistes, sont exacts et percutants. Il a désespéré les socialistes mais il ne s’est pas trompé.
Au passif, l’Etat n’a plus eu de secrets, sur certains points régaliens, pour les auteurs du livre et on ne peut que blâmer le président pour ces graves et choquantes transgressions.
Je ne peux m’empêcher de percevoir aussi, dans ses confidences, une audace, un risque qui relèvent presque du jeu, comme un potache, l’oeil et l’esprit malicieux, s’amusant lui-même de la surprise qu’il crée chez ses auditeurs à cause de son incroyable liberté de ton et de sa volonté de ne rien occulter. Il y a toujours chez François Hollande, même si publiquement il a dû étouffer son goût pour les saillies et les plaisanteries, derrière la gravité contrainte un regard ironique posé sur l’humanité, celle qui l’entoure, le sert ou l’abandonne, et la sienne propre. Comme une comédie qui ne serait jamais totalement prise au sérieux.
Pourtant, au regard du caractère absolument inédit d’un tel dévoilement intime et politique, on doit accepter l’existence d’un irrépressible besoin chez François Hollande. Celui de se camper dans son absolue vérité, de ne plus laisser la moindre ombre sur son caractère et sa psychologie, d’aller au plus profond de ses motivations, de ses forces et de ses faiblesses. Avec un mélange singulier, par moments, de modestie et d’un sentiment extrême de supériorité quand par exemple, à l’encontre de tous ceux l’ayant moqué, humilié, il constate qu’il a été le meilleur et s’affiche, encore aujourd’hui où tout semble l’accabler et révéler ses limites, comme une personnalité indépassable dans le registre politique. Il ne doute pas de sa bonne étoile parce qu’il la sait singulièrement aidée par lui-même.
La volupté de s’offrir ainsi à découvert me fait songer à ce que la passion amoureuse fait parfois surgir. Il y a l’univers classique où on tient son rang, où on ne déroge pas mais la tentation est intense alors qui vous incite à aborder d’autres territoires, une autre femme, un autre homme face et grâce auxquels on aura le sublime droit de n’être que transparence.
Gérard Davet et Fabrice Lhomme ont été, pour le président de la République, des intercesseurs entre son moi public et son je privé, infiniment privé. Pour des pudiques et des secrets, le débridement total, une fois, est une fabuleuse opportunité : il y a tant à dire, à penser, à avouer, à scruter et à lâcher de soi comme une libération, des aveux tellement attendus.
Jean Glavany se trompe quand il prétend que les deux journalistes – ils vont gagner beaucoup d’argent, c’est sûr – « ont poussé à la faute » François Hollande comme si celui-ci avait été un fétu de paille, un pauvre être soumis à leur bon vouloir. François Hollande n’a pas été poussé « à la faute » mais à sa « vérité », il a été stimulé, accompagné dans le dessein initial qui était le sien : profiter d’eux pour pour ne plus rien celer de soi.
La cause est entendue. François Hollande, sur aucun plan, ne peut se comparer à François Mitterrand. Imagine-t-on ce dernier poussé à la « vérité » par des journalistes alors qu’il en aurait eu tant à offrir! L’un jouissait de son pouvoir dans le secret et le silence présidentiels, l’autre dans la volubilité souvent brillante sur soi et les autres.
François Hollande n’a pas été victime mais héros ambigu consentant.