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Après l’avoir soutenu aveuglément durant des semaines, les ténors de la droite sont nombreux à lâcher Fillon. Analyse d’un crépuscule politique.
Par Emmanuel Berretta

Voilà le désolant spectacle : François Fillon lâché par une partie des ténors de la droite tandis que les autres, taiseux, œuvrent en coulisses à le persuader de désigner un successeur. L’hémorragie est continue de jour en jour, en partie orchestrée par les réseaux juppéistes. Mais pas seulement : des défections d’élus sarkozystes plus enclins à adouber François Baroin se font jour… Bunkerisé sur le dernier carré des proches, Fillon s’accroche, désormais persuadé de mener un combat idéologique pour la restauration d’une France conservatrice trop longtemps brimée par l’hégémonie culturelle de la gauche et dont les derniers feux se sont éteints avec Pompidou. La droite est en ruines, Fillon est en mission.
Prenons les choses dans l’ordre. Depuis le début de cette affaire d’emploi fictif (pour ne parler que du versant Penelopegate), la plupart des leaders de la droite sont, en vérité, accablés. Publiquement, c’est la main sur le cœur qu’ils jurent fidélité au candidat Fillon. En privé, les mêmes vous racontent des horreurs sur le Sarthois, son « entêtement solitaire », sa « sournoiserie », son « déni », ses erreurs de méthode (avoir banni les sarkozystes) dans une campagne qu’il n’a pas menée « parce qu’il pensait la partie gagnée » après sa victoire à la primaire. « Trop sûr de lui, avant l’affaire, il évoquait déjà l’attitude qu’il aurait vis-à-vis de Trump, négligeant les deux tours de la présidentielle », expliquait ainsi un député du sud de la France.
Pas illégal, mais choquant
Y a-t-il eu depuis un mois le moindre fait nouveau qui rendrait caduque la candidature de François Fillon ? Aucun. Nous savons tout quasiment depuis le premier jour : François Fillon a salarié sa famille sans en parler à ses amis politiques. Les sommes déboursées sont choquantes pour les gens qui, eux, n’ont pas à leurs dispositions les avantages des parlementaires. Mais est-ce illégal ? Non. Tous les parlementaires le savent. Notamment à droite puisque, parmi ceux qui le lâchent aujourd’hui, certains ont salarié leurs épouses… Peu importe la nature des menues tâches confiées à Penelope Fillon (somme toute les services que les époux se doivent au nom des liens sacrés du mariage). Les juges n’ont pas à en connaître du fait de la séparation des pouvoirs. François Fillon peut demander à son épouse d’ouvrir le courrier et la salarier pour ce geste du quotidien… C’est choquant, mais c’est légal. Et ils sont nombreux au Parlement à tirer sur la corde de ce système confortable.
Si la pratique n’est pas illégale, elle a néanmoins choqué une partie des Français qui l’ont découverte. D’autant plus que Penelope Fillon n’a cessé de dire, ces dernières années, qu’elle ne travaillait pas… Les journalistes n’ont rien inventé. C’est elle qui l’a dit. Et c’est pour cette raison que François Fillon a présenté ses « excuses » aux Français. Et a tracé sa route, impavide. Mais à la traîne dans les sondages derrière Marine Le Pen et Emmanuel Macron.
La célérité de la justice…
Pendant un mois, les ténors de la droite nous ont répété qu’il n’y avait pas de plan B. Qu’est-ce qui a changé ? Tout était pourtant prévisible : la célérité du parquet national financier à boucler son enquête et la saisine d’un juge d’instruction ne faisaient quasiment aucun doute. Pour autant, François Fillon n’est pas traité comme un justiciable ordinaire. Soudain, les juges retrouvent une ardeur qu’on ne leur connaissait pas pour précipiter une perquisition au domicile des Fillon.
Où était l’urgence pour des faits établis et anciens si ce n’est pour créer un trouble supplémentaire dans l’opinion ? Idem pour la convocation en vue d’une mise en examen… Trente mois en moyenne pour un justiciable ordinaire, trois jours pour Fillon. Ne soyons pas dupes, les juges veulent faire un exemple. Et ils s’abattent sur un homme qui a fait le malin. Oui, Fillon a manié cette notion de « mise en examen » (qui n’est pas une présomption de culpabilité, doit-on le rappeler ?) comme une arme politique pour disqualifier Nicolas Sarkozy. Puis, il s’en est servi pour intimider les juges en répétant qu’il se retirerait de la compétition présidentielle s’il était mis en examen… Comprenant que les juges n’hésiteraient pas, il s’est ensuite rétracté.
Les péchés des lâcheurs
Qu’ont fait ses amis politiques ? Rien. Ils ont continué à chanter le même refrain : « pas de plan B », « Fillon est le seul candidat légitime », « c’est un complot politique », accusant Hollande et Macron de collusion… Les mêmes, dix jours plus tard, le lâchent, piteusement, considérant que la défaite est désormais certaine. C’est leurs privilèges, leurs prébendes d’élus qu’ils défendent, effrayés à l’idée de perdre cette « élection imperdable »… La moralité n’est que le cadet de leur souci ! Pourquoi soudain y aurait-il un plan B ? Lequel ? Selon quelle modalité ? Rien n’est prévu. Que ceux qui, à droite, veulent défier François Fillon se présentent donc au premier tour de la présidentielle. Laissons le peuple souverain décider. Il est souvent plus sage que ses élus.
En définitive, dans cette affaire, les lâcheurs se sont déshonorés deux fois : d’abord en soutenant aveuglément Fillon tout en le débinant par-derrière, puis en le lâchant trop tard uniquement guidés par leurs propres intérêts. Seuls quelques-uns ont été plus lucides en tirant les premiers la sonnette d’alarme. L’ancien juge Georges Fenech, député du Rhône, a été le plus clairvoyant. Il a eu le courage, avec quelques autres, d’aller à contresens de la lâcheté ordinaire.
Jusqu’au bout du chemin de croix
François Fillon, de son côté, ne lâche rien. Pourquoi le ferait-il maintenant ? Il n’a jamais eu le sentiment d’enfreindre la loi et considère, non sans raison, que les juges veulent, non pas le condamner (trop tard pour un procès), mais l’empêcher. Il a été désigné à l’issue de la primaire, cette ingénieuse machine à perdre, dont on espère qu’elle disparaisse du paysage. Il est assis sur la caisse qui finance sa campagne (9 millions d’euros versés par les Républicains à son microparti). Bien sûr, les effectifs de son QG ont subi une saignée. Bien sûr, les appels au désistement se multiplient de la part de sa famille politique. C’est un naufrage. Une lugubre campagne crépusculaire sur fond d’hystérisation de sa base électorale. Et pourtant, la tragédie doit avoir lieu : François Fillon doit aller jusqu’au bout de son chemin de croix.
Puis viendra le moment de reconstruire, de clarifier le rôle du Parlement, d’articuler justice et politique au mieux des intérêts citoyens, de refonder le rôle des partis politiques dans la démocratie… Au moins, l’affaire Fillon aura servi à quelque chose : détruire pour reconstruire. Ce que la France, dans sa longue histoire, a toujours fait.