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Arnaud Benedetti revient sur l’entretien télévisé d’Emmanuel Macron. Pour lui, le président de la République a décidé d’assumer son logiciel «techno-libéral» fondé sur la réussite de l’individu.
La communication d’Emmanuel Macron s’apparente à une ligne brisée: distante un jour , familière un autre ; adossée aux réseaux sociaux souvent mais parfois renouant avec les médias traditionnels ; économe en expression publique mais prodigue en postures et mots volés au détour d’une visite ; se fixant des principes ( s’abstenir d’évoquer à l’étranger la situation intérieure) mais ne les respectant pas ; sophistiquée et simpliste … L’exercice télévisé de ce 15 Octobre avait pour objectif tout à la fois de redonner de la cohérence à cette «confusion des communications» et de dessiner les contours d’une politique qui parle à tous les français , à commencer par ceux de la périphérie , d’en-bas , avec lesquels le jeune Président n’accroche décidément pas .Le choix de la télé , de la grande chaîne généraliste, historique , TF1 et de sa petite sœur du tout-info , LCI, symbolise le retour aux bons vieux fondamentaux de la com’ politique . Rien ne vaut un opérateur historique , garantie d’une zone de chalandise optimale , pour décliner ce premier rendez-vous avec cette figure de la communication politique que constitue l’interview présidentielle . Le média télévisuel , généraliste par vocation , offre de surcroît l’opportunité de casser l’image d’un Président acquis aux seuls réseaux , start-upper monarchique dont la conception exclusivement individualiste , segmentée et uberisée du monde se désintéresserait du collectif . Le moment télévisuel permet de re-convoquer ainsi le peuple dans toutes ses composantes sociologiques et générationnelles , pour ramasser la parole du chef de l’Etat dans un même élan qui s’adresse à la nation toute entière . A l’expression parsemée , en miettes , que sa communication avait délivrée jusque-là , Emmanuel Macron visait à substituer un discours qui ressoude , qui agrège , qui réunit les uns et les autres au même moment . L’interview présidentiel a quelque chose aussi du sermon sur la montagne .
Qu’on se le dise Macron ne sera pas de ces présidents corréziens qui temporisent et louvoient . Aucun jeu entre ce que dit et pense le chef de l’Etat !
Et c’est bien du haut de sa montagne que le Président a décliné …son logiciel , avec une pointe de théâtralité dans la voix , comme pour essayer d’ humaniser l’inflexibilité de ses certitudes . Macron assume son vocabulaire , ses mots ; il le dit à sa façon , c’est-à-dire en se différenciant de ces politiques qui par le passé se seraient refusés à dire la vérité par peur du réel . Le premier acte consiste donc à conforter le bien-fondé de son attitude , de sa com’ , de sa sémantique comme pour faire la démonstration qu’il est ce caractère que la France attend depuis si longtemps . Ainsi va Macron ; il nous regarde en face , sans ciller et sans se déprendre de sa manière d’être . C’est à partir de l’affirmation de ce tempérament assurément bien trempé qu’il peut ensuite dérouler sa vision.
«Je suis ce que je suis et ce que je vous dit est indissociable de ce que je suis». Tel pourrait être le leitmotiv du jeune Président qui paraît d’autant plus habité par sa conception des choses que le ressort de sa personnalité ne laisse que peu de prises au doute , voire à la plasticité dont les politiques éprouvés peuvent , sous le feu de la critique et la pression des événements ,faire preuve . Qu’on se le dise Macron ne sera pas de ces présidents corréziens qui temporisent et louvoient . Aucun jeu entre ce que dit et pense le chef de l’Etat! Le mouvement est sa martingale . Ses maitres-mots sont la transformation , la liberté et la protection: la transformation n’est rien d’autre que le parti pris que la France doit prendre à ses yeux pour s’adapter au rythme d’une globalisation dont il ne doute pas qu’elle ne saurait être que bénéfique ; la liberté consiste à déréguler pour adapter l’économie à la marche du nouveau monde ; la protection vise à accréditer l’idée que c’est en se rangeant à cette vision d’une société ouverte , in fine post-national , voire même post-politique que l’on protégera justement les plus faibles . Tout est dans tout … De ce point de vue Emmanuel Macron représente , non sans brio , les technostructures libérales dont il est issu.
Depuis des décennies , les Présidents de la République nous habituent , à grands coups de contorsions «psychologico-sémantiques» à trahir leurs engagements de campagne . Force est de reconnaître que Macron rompt avec cette tradition du reniement . S’il est un élément de l’interview qu’il faut retenir , c’est d’abord son implacable cohérence . La machine macronnienne non seulement s’assume , fait ce qu’elle annonce , mais va même jusqu’au bout de sa logique . L’outing «technocratico-libéral»ne fait plus de doute . Élu entre autres et majoritairement par une gauche qui ne voulait pas la droite , encore moins le FN, le Président est tous les jours un peu plus orléaniste , de ce centre-droit , tempéré , bourgeois , gentiment conservateur avec un zest de sociétal , «louis-philippard».. Il ne s’agit pas tant de porter la France que de l’accommoder . Cette démarche relève plus de l’ingénierie que de la politique , quand bien même le Président s’efforce , non sans habileté parfois , à lui insuffler une certaine forme de lyrisme .
Toute communication vaut pour ce qu’elle dit – le caractère du chef de l’Etat , son projet , sa méthode , la temporalité qu’il revendique pour évaluer les effets de ses mesures – mais aussi pour ce qu’elle ne dit pas . De ce point de vue , le hors-champ est aussi important que le visible , voire même bien plus .Du bureau élyséen , écrin d’une com’ apprêtée , ordonnée , structurée , suintait néanmoins quelques grands silences – et non des moindres: rien sur l’Europe et les défis migratoires, peu sur la sécurité , mutisme sur la menace islamiste, autant d’enjeux qui interrogent la capacité du politique , sa volonté de dire et de faire , sa présence à la réalité historique de l’époque .
Tel qu’en lui-même , Macron a parlé . Il a parlé aux gagnants , aux individus , à ceux qui réussissent. Robocop plus que père de la Nation…
Tel qu’en lui-même , Macron a parlé . Il a parlé aux gagnants , aux individus , à ceux qui réussissent . Les perdants attendront . Il faut savoir désespérer la France périphérique pour qu’elle rentre en elle-même sa colère sourde … À ceux qui l’imaginaient susceptible d’amodier ses propos parfois brutaux , il a répondu sans fard qu’il n’était pas d’une matière à regretter . À ceux qui pensaient qu’il hisserait le social au rang des enjeux à venir , il a montré surtout une indifférence aux critiques dont il est l’objet quant à son image de Président d’une certaine France d’en-haut. Robocop plus que père de la Nation , le jeune homme n’a créé aucune surprise et c’est là sans doute le principal enseignement de l’interview présidentiel .
Sa parole supposée rare , agrémentée de formules «prêtes-à-livrer» – «pas de présidence bavarde» , «les passions tristes «, ..- a confirmé ce que nous savions déjà . Elle a révélé aussi ses limites à venir quant à la schizophrénie d’un pouvoir né à gauche , élu par cette dernière et dérivant à droite … Aussi travaillée fut-elle , la com’ présidentielle n’est pas parvenue à occulter cette contradiction existentielle .