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évacuation, crise migratoire, diplomatie française, esclaves, Libye, sauvetage
Face au scandale des images de marché aux esclaves en Libye diffusées par CNN et l’émotion mondiale qu’elles ont suscité, Emmanuel Macron a annoncé des mesures que la France prendra en urgence pour lutter contre ce problème. Mais l’humanisme en géopolitique sert souvent à cacher des raisons souvent plus prosaïques.

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.
Après que le scandale des marchés aux esclaves en Libye ait éclaté, Emmanuel Macron a annoncé à Abidjan une liste de mesures pour lutter contre ce phénomène dont des opérations d’évacuations d’urgence ou encore la création d’une task-force pour lutter contre les trafics. Que penser de chacune de ces mesures proposées par Emmanuel Macron ? Sont-elles vraiment réalisables et peuvent-elles être efficaces ?
Lauret Chalard : Concernant les deux opérations phares proposées par Emmanuel Macron, comme, bien souvent, dans les effets d’annonce, il est difficile de se prononcer sans en savoir plus concrètement sur les modalités de leur application.
La première proposition, la plus médiatisée, serait la mise en place « d’opérations d’évacuation d’urgence » de migrants esclaves, menées dans les « prochains jours et semaine ». Si, au premier abord, sous un angle humaniste, cette décision paraît louable, par contre, lorsque l’on réfléchit sur les moyens de sa mise en place, le scepticisme est de rigueur. En effet, on a du mal à comprendre comment cela va se dérouler sur le plan logistique. Comment va-t-on sélectionner les migrants concernés ? Combien vont être évacués ? Quel statut vont-ils-recevoir dans le pays d’accueil si ce sont des migrants économiques ? Il n’y a pas besoin d’avoir fait beaucoup d’études pour se rendre compte de la complexité de mise en œuvre de cette mesure. Partant du principe tacite qu’il n’est pas prévu d’évacuer tout le monde, le gouvernement français n’ayant aucune volonté d’accueillir massivement des migrants, cette proposition ressemble plus à une opération de marketing temporaire, d’ordre « cosmétique », qu’à une solution de sortie de crise.
La seconde grande proposition serait la création d’un groupe d’action pour lutter contre les trafiquants d’êtres humains, passant par une coopération renforcée entre les Etats concernés pour démanteler les trafics. Comme pour la proposition précédente, au premier abord, cette décision va dans le bon sens. Néanmoins, une analyse plus en profondeur laisse à penser qu’un groupe d’action sans possibilité de mener des actions concrètes sur le terrain, c’est-à-dire sans présence humaine policière ou armée importante, risque de ne pas être très efficace. S’il est nécessaire de pouvoir identifier précisément les acteurs de l’ensemble de ces trafics d’êtres humains, cette unique procédure d’identification n’est pas suffisante pour les empêcher de s’exercer, sans volonté derrière des acteurs politiques libyens, qui sont, rappelons-le, accusés de profiter de ces trafics…
Au-delà des considérations humanistes, quel est l’intérêt de la France à vouloir intervenir sur cette situation libyenne ?
Effectivement, humanisme et géopolitique font rarement bon ménage, les arguments humanitaires servant, en règle générale, de paravent à des considérations beaucoup plus prosaïques…
Concernant l’intérêt que la France porte à la Libye, il convient de faire un bref rappel historique, pour comprendre la situation. Suite à l’indépendance de ses anciennes colonies africaines en 1960, la France a conservé une certaine mainmise sur les affaires du continent, souhaitant maintenir un « pré carré » dans lequel notre pays se considérait comme l’interlocuteur privilégié des nouveaux Etats indépendants, bénéficiant d’un certain droit de regard sur leur politique étrangère. Cette forme de néocolonialisme se faisait avec la bénédiction des Etats-Unis, qui, pendant la Guerre Froide, étaient bien contents de pouvoir « sous-traiter » une partie du contrôle de l’Afrique aux français.
En admettant que ces mesures soient appliquées, n’est-ce pas là toujours s’attaquer aux conséquences plutôt qu’aux causes dans le sens où cela ne résoudra pas le problème de manière pérenne ? Dans quelle mesure ces causes sont-elles abordées par les parties en présence ?
Comme nous venons de le dire précédemment, le principal problème de la Libye est le chaos politique et sécuritaire, qui empêche la résolution du problème des migrants de manière raisonnée et humaniste. Or, tant que cette situation perdurera, il est illusoire de penser que quelques mesures temporaires permettront de résoudre le problème. Seule une intervention militaire à but humanitaire d’une coalition internationale, sous l’égide de l’ONU, à laquelle la France pourrait éventuellement participer, serait en mesure, sous réserve d’une préparation optimale et d’objectifs clairement fixés à l’avance, d’avoir un effet sur le terrain, en l’absence d’un gouvernement central unifié et respectant les droits humains sur l’ensemble du territoire libyen.