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Lors de ses vœux à la presse, le président s’est alarmé de la montée des populismes et des démocraties « illibérales », tout en cédant aux mêmes travers.

Edouard Husson, historien. Ancien vice-chancelier des universités de Paris, ancien directeur général d’Escp Europe, il a fait ses études à l’Ecole normale supérieure et à Paris Sorbonne, dont il est docteur en Histoire
Ce mercredi 3 janvier, Emmanuel Macron prononçait son premier discours de présentation des vœux à la presse. A cette occasion, le président a pu évoquer les « tentations illibérales » qui peuvent menacer les démocraties, en pointant notamment du doigt les « fake news » Cette volonté de résistance aux tentations illibérales, de préservation de la démocratie, ne passent elles pas avant tout par la prise en compte de ce que peuvent vivre les « victimes de la mondialisation » plutôt qu’en ciblant ce qui peut apparaître comme de simples symptômes du mal ?
Complotisme, populisme, propagande, peuvent ainsi être perçus comme des symptômes d’un mal plus profond. En quoi la décrédibilisation de la parole des élites peut-elle participer à cette tendance ? Comment la décrédibilisation de cette parole se traduit-elle au sein des démocraties libérales ?
Après Marx, vous voulez que je fasse du Benjamin Disraëli, ce très grand Premier ministre britannique, contemporain du philosophe allemand, et qui avait décidé de retourner le marxisme contre Marx. Disraëli avait constaté la rupture profonde, dans la société de son époque, entre deux « nations », apparues sous l’effet de la révolution industrielle, et qui s’ignoraient, quand bien même la seconde, la plus pauvre, était mise au service de la mondialisation capitaliste. Disraëli avait vu la faille du discours des grands « Whigs », ces libéraux pour qui la cause de la liberté se confondait avec celle de leur classe sociale, qui confondaient les intérêts du pays et ceux de leur fortune etc….Pendant trente ans, avant de devenir Premier ministre (en 1868 puis entre 1874 et 1880), Disraëli s’est battu, au nom du parti conservateur, pour un élargissement du suffrage (il n’était pas encore universel à l’époque en Grande-Bretagne).
Macron faisait penser aujourd’hui à Gladstone, le grand adversaire libéral de Disraëli, qui refusait de voir combien le parti libéral était coupé du peuple, décrédibilisé par des décennies d’attachement au « libre-échangisme ». L’opposant conservateur: « Evidemment, on est fasciné par cette « presse » monocolore, porteuse d’une bien-pensance identique sous tous les cieux occidentaux. Ce sont des médias pour lesquels, comme l’a dit le président, « toutes les paroles ne se valent pas »; je crains cependant de comprendre autrement que lui la formule: il est des voix qui n’intéressent pas beaucoup nos médias main stream, ou en tout cas rarement, par exemple celle d’un partisan du Brexit, celle d’un électeur de Bernie Sanders volé de sa voix aux primaires par les fraudes au service d’Hillary Clinton ; celle de tous ces chrétiens d’Orient progressivement chassés de chez eux par l’effet boomerang des guerres occidentales au Moyen-Orient etc…. Ces mêmes médias sont ensuite atteints de crises de nerfs quand surgissent populismes et extrémismes. Tels les médias allemands très conformistes qui se bouchent le nez devant les 90 députés de l’AfD mais qui ont été incapables, pendant des mois, de relayer auprès de Madame Merkel, la voix courroucée de tous ces citoyens dévoués et intégrateurs mais désespérés de voir leur Chancelière se désintéresser des moyens de l’accueil après avoir ouvert grandes les frontières. Savez-vous qu’au dernier trimestre 2017, les ventes cumulées des trois grands hebdomadaires allemands de référence (Die Zeit, Der Spiegel, Focus) sont passées à trois reprises en-dessous de la barre des 400 000 exemplaires (il y a quinze ans le total cumulé était de 700 000)? Alors qu’un blog conservateur allemand, Philosophia perennis, a désormais chaque mois 2 millions de clicks au moins: son animateur, catholique et gay, David Berger, ne cesse de dénoncer le silence assourdissant de « la presse » sur la montée de l’homophobie mais aussi de l’antisémitisme, en particulier à Berlin. Je voudrais dire à l’honorable orateur, pardon, au président français, que s’il croit sauver « la presse » par une loi qui bâillonne non pas les fake news mais toutes les nouvelles qui sortent de l’attendu pour les classes dirigeantes, il risque plutôt de précipiter le déclin de ce qu’il veut préserver. Et nous les Tories nous relèverons le flambeau de la liberté d’expression menacée….. »
Emmanuel Macron ne tombe-t-il pas justement dans le piège de l’illibéralisme lorsqu’il déclare : « Nous allons faire évoluer notre dispositif juridique pour protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles » ? Quels sont les conséquences prévisibles d’une telle législation ? Qui pourrait être le « juge » des « fake news » ?
Finissons en effet par le point de vue d’un contradicteur libéral du président français. L’opposant libéral: « Comment mes amis ne crient-ils pas tous au bonapartisme ce soir? Tel un nouveau Badinguet, l’occupant de l’Elysée nous affirme, tout sourire, comme la diversité des opinions est importante pour le pays mais il passe une partie de son allocution (entièrement ex cathedra) à annoncer et esquisser une loi contre les « contrefaçons d’information » et une autre à parler de la rénovation de l’audiovisuel public.
A la tête d’un parti qui a conquis l’immense majorité des sièges de l’Assemblée, et qui porte ses initiales, il entend veiller à ce qu’aucune parole d’opposant un peu structurée n’émerge. Louis-Napoléon nous avait fait le coup du sauvetage de la République puis de « l’Empire libéral »; mais, comme Madame Merkel, cette ancienne membre de la Jeunesse Communiste est-allemande, le président français veut contrôler les réseaux sociaux. Lui si friand de modernisation, il dénonce soudain l’horizontalité de l’information à l’âge numérique. Tous ceux qui ne se plieront pas à la vision officielle du rôle dévolu aux organes d’information par le Premier Consul seront classés du côté des auteurs de fake news. Et il a annoncé très clairement, entre les phrases, qu’il prendrait les moyens, dès que la loi serait en place, d’interdire la diffusion de Russia Today en français. Je déteste Vladimir Poutine mais comment serais-je crédible en menaçant d’appliquer à des médias russes, qui voudraient diffuser en France, la censure que je reproche à Poutine en Russie? Evidemment, tous les pouvoirs établis tremblent devant l’anarchie qui règne encore sur la Toile – pour combien de temps encore – et devant les innombrables sources d’information sérieuses mais divergentes de la parole officielle qu’on y trouve – très faciles à distinguer des sites complotistes pour des têtes critiques bien faites. Je suis un libéral convaincu, dans tous les domaines, de la politique, de l’économie, du commerce, de la culture, des mœurs; et c’est la raison pour laquelle je suis prêt à laisser circuler librement les idées socialistes, populistes ou conservatrices que je déteste. Quant aux idées totalitaires qui circulent sur les réseaux sociaux – eh bien, je les repère en les laissant circuler. Et comme je suis partisan de la suppression des médias d’Etat, la puissance publique disposera, si on me laisse faire, de ressources supplémentaires pour la justice et la police….Je vous laisse pour aller relire Le Discours sur la servitude volontaire. On me dit que le compte twitter de La Boétie a disparu en même temps que celui de Julian Assange. Heureusement, j’avais téléchargé le texte….»
On le voit, par quelque bout qu’on la prenne, l’allocution du président français devant la presse est une mine pour les opposants de toute tendance politique…..