L’expulsion imminente de diplomates russes par une quinzaine de pays occidentaux, dont le Canada et les États-Unis, constitue « un coup d’éclat » à l’impact limité, selon des experts.
Ces mesures s’inscrivent dans le cadre d’une action coordonnée visant à dénoncer l’empoisonnement au gaz innervant de l’ex-agent russe Sergueï Skripal au Royaume-Uni.
Si Moscou y voit une « provocation » et promet de riposter, l’ex-ambassadeur canadien Ferry De Kerckhove estime qu’au-delà des décisions annoncées lundi, les relations diplomatiques ne risquent pas de s’envenimer au point de faire cesser les échanges commerciaux.
« La Russie en a vu bien d’autres », fait valoir M. De Kerckhove, dans une entrevue accordée à l’émission Midi info, diffusée sur ICI Première. Selon lui, cette réaction coordonnée traduit possiblement un « ras-le-bol » face au comportement de la Russie sur la scène internationale, mais il n’est pas dit que les relations entre la Russie et les pays occidentaux vont continuer à se détériorer pour autant.
La Russie a l’habitude de ce tit for tat [rendre coup pour coup, NDLR], mais c’est évident qu’on revient à une dialectique qui remonte beaucoup plus à la guerre froide.
Le problème est qu’aucun des pays impliqués dans ces expulsions d’ambassadeurs « ne veut aller plus loin que ça », souligne celui qui enseigne aujourd’hui à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. Les Britanniques eux-mêmes, affirme-t-il, n’ont pas l’intention de rompre leurs relations commerciales avec la Russie.
Tout de même, « ce n’est pas qu’un grand coup d’épée dans l’eau, parce qu’on se doit de dire à Poutine : « Assez, c’est assez. » Il va y avoir beaucoup de coups d’éclat. Mais je ne pense pas qu’à long terme, ça changera grand-chose, parce que chacun des intervenants a toujours dit : « Nous sommes prêts à reprendre le dialogue avec la Russie [si] elle cesse de se comporter comme ça. » »

L’expulsion réciproque de diplomates demeure donc une réaction « classique », peut-être « indispensable », dont la portée est toutefois limitée. « C’est un coup d’éclat, oui, mais je ne crois pas qu’il va y avoir des effets à très, très long terme », dit-il.
« C’est une espèce de ballet qui peut devenir dangereux, mais dans le contexte actuel, je crois qu’il y a une telle interdépendance et un tel besoin de parler avec la Russie – quand on voit le jeu qu’elle fait en Syrie, avec l’Iran et avec Erdogan, et où les Américains ont tellement perdu pied – qu’à un moment donné, il va falloir rétablir les ponts », croit-il.
M. De Kerckhove note en outre que les réactions courroucées de certains pays peuvent aussi s’expliquer par des problèmes internes que vivent leurs dirigeants. Il donne en exemple la fragilité politique de la première ministre britannique, Theresa May, et les ennuis du président américain, Donald Trump, englué dans l’enquête du procureur Robert Mueller sur l’ingérence russe et dans des scandales sexuels.
Les intentions russes

Guy Saint-Jacques, ambassadeur du Canada en Chine de 2012 à 2016 Photo : Radio-Canada
Ancien ambassadeur du Canada en Chine, Guy Saint-Jacques considère cette vague d’expulsions comme étant « exceptionnelle », car « habituellement, ce sont des expulsions qui se font sur un front bilatéral », précise-t-il.
Depuis l’invasion de la Crimée, M. Saint-Jacques estime que la Russie s’en est tirée sans grandes conséquences de la part de la communauté internationale. Il souligne que se sont ajoutés l’intervention dans les élections américaines, les bombardements en Syrie et maintenant l’empoisonnement au gaz innervant de l’ex-agent russe Sergueï Skripal.
Sur ce point, il insiste sur le fait qu’il existait un précédent, soit l’empoisonnement au polonium de l’ancien agent du KGB Alexander Litvinenko, en 2006, à Londres.
« Je pense que la coupe commençait à déborder et qu’il fallait envoyer un message. Aussi, le produit utilisé est un produit chimique et l’utilisation d’un tel produit contrevient à une convention internationale sur les armes chimiques. [Sur] ça aussi, je crois qu’on voulait réagir pour que la Russie comprenne très bien les conséquences de ce geste-là », a dit Guy Saint-Jacques en entrevue à l’émission Le 15-18, sur les ondes d’ICI Première.
L’ex-ambassadeur du Canada en Chine se questionne sur les intentions réelles de l’administration russe. « Il y a toujours des préoccupations sur qui sont ces diplomates. La Russie a tendance à envoyer des gens qui ont des titres officiels, mais qui ont des préoccupations particulières », a-t-il mentionné.
M. Saint-Jacques croit que les diplomates russes représentent une certaine forme de danger.
Les Russes sont très actifs du côté militaire pour essayer d’obtenir des technologies ou pour en savoir davantage sur les activités des forces armées ou des plans en ce qui concerne la participation du Canada à des opérations internationales. Dans le passé, il y a eu des cas où plusieurs diplomates russes avaient été surpris à essayer de recruter des agents ici.
Poutine pas inquiété
Selon l’ex-ambassadeur Ferry De Kerckhove, l’offensive coordonnée des Occidentaux vient renforcer la position de Vladimir Poutine chez lui.
Poutine est enchanté de tout ça. Ça ne fait que le conforter. Il vient de gagner ses élections. Il est l’homme fort de la Russie. Il dit à tous ses compatriotes : « Regardez, voyez, ils s’attaquent tous à nous, mais moi, je tiens debout. Ne vous en faites pas, je vais répondre avec virulence. »

John Bolton a été nommé ambassadeur américain à l’ONU par le président George W. Bush, un poste qu’il a occupé pendant une courte période. Photo : Associated Press/Alex Brandon
L’expert explique en partie les mesures annoncées aujourd’hui par l’arrivée de John Bolton – un faucon – comme conseiller du président américain à la sécurité nationale.
« Bolton, au fond, est déjà influent, dit M. De Kerckhove. Bolton, qui a des opinions très marquées sur l’Iran, sur la Russie, sur la Corée du Nord, je crois qu’il a dû glisser dans l’oreille du président : « C’est le moment de frapper et cela va faire oublier le fait que vous avez salué la victoire [électorale de Poutine] il y a une semaine. » Ça, j’en suis absolument convaincu, qu’il y a du Bolton [là-dessous]. Je connais personnellement Bolton. Je l’ai fréquenté aux Nations unies. Ce n’est pas un enfant de choeur. Ce n’est pas quelqu’un de très agréable, mais c’est certainement quelqu’un d’intelligent. »
Moscou habitué aux expulsions de masse
Ce n’est pas la première fois que des diplomates russes sont expulsés en grand nombre par un pays occidental.
En décembre 2016, par exemple, le président Barack Obama avait expulsé 35 diplomates russes en raison d’activités de piratage imputées à la Russie pendant la présidentielle américaine.

L’ex-président américain Barack Obama Photo : Getty Images/Saul Loeb / AFP
Moscou n’avait pas répliqué initialement pour laisser sa chance au président Trump, qui allait être assermenté moins d’un mois plus tard. Le Kremlin a finalement changé son fusil d’épaule, en annonçant, en juillet dernier, que le personnel des ambassades et des consulats américains devait être réduit de 755 personnes pour s’établir à 455, soit au même niveau que celui du personnel des représentations russes aux États-Unis.
En mars 2001, Washington avait aussi annoncé l’expulsion d’une cinquantaine de diplomates russes. Quatre d’entre eux avaient été déclarés persona non grata en raison des contacts qu’ils avaient eus avec Robert Hansenn, un agent du FBI qui avait travaillé pendant une quinzaine d’années pour Moscou. En réponse, Moscou avait expulsé exactement le même nombre de diplomates que Washington.
Plusieurs expulsions de diplomates soviétiques ont aussi eu lieu pendant la guerre froide.
En 1971, le gouvernement britannique est allé jusqu’à expulser 105 diplomates et officiels soviétiques après que Moscou eut refusé de clarifier les activités de 440 de ses ressortissants au Royaume-Uni. En représailles, 18 Britanniques avaient été expulsés d’URSS.