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par Michel Duclos
Lorsque le soulèvement en Syrie commence, le gouvernement de Nicolas Sarkozy est encore en guerre en Libye, il a mal géré la révolution en Tunisie et l’un des alliés historiques de la France dans la région, Hosni Moubarak, vient de tomber en Égypte. Très vite, les autorités françaises condamnent la répression féroce que le régime Assad oppose aux manifestations pacifiques. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Alain Juppé, est la première personnalité étrangère à déclarer que Bachar al-Assad a perdu toute légitimité. L’appel à un départ d’Assad devient le mantra de l’approche française pour les années qui suivent, sous François Hollande comme sous N. Sarkozy.
Vue de l’étranger, la virulence des administrations Sarkozy puis Hollande sur le sort d’Assad a pu surprendre. Lorsqu’en août 2013, la question d’une intervention occidentale s’est posée, à la suite de l’usage de l’arme chimique dans la Ghouta, les dirigeants français n’avaient aucun doute sur la nécessité « d’y aller ». La volte-face de Barack Obama a constitué pour eux un véritable traumatisme. Comment expliquer cette fermeté ? Au départ bien sûr, dans le brouillard de la crise, le gouvernement Sarkozy a peut-être cru simplement se positionner dans le sens de l’Histoire. La diplomatie française a-t-elle par ailleurs, comme le disent certains analystes, sous-estimé la résilience du régime Assad ? C’est mal connaître l’empirisme des diplomates français, dont l’évaluation a fluctué en fonction de l’évolution du rapport de forces, comme celle de la plupart des observateurs.
Le ressort de l’attitude française est à rechercher ailleurs : dans une évaluation de la nature du régime Assad fondée sur une longue expérience. D’une part, à deux reprises, sous Jacques Chirac puis sous N. Sarkozy, la France a tenté une politique de la main tendue à Bachar al-Assad. Dans les deux cas, Assad n’a pas tenu ses promesses. Il était difficile aux hauts fonctionnaires français de recommander à F. Hollande de faire confiance une troisième fois à l’homme de Damas. D’autre part, les Français ont eu très tôt le pressentiment, premièrement, qu’un tel régime répondrait à la contestation par la violence, en refusant toute concession, et, deuxièmement, que cette violence sans limite (« Assad ou nous brûlons le pays ») allait favoriser l’essor du terrorisme. C’est sur cette donnée de base que les premiers désaccords sont apparus avec Moscou qui, dès le début, a soutenu sans nuance le régime Assad. Sergueï Lavrov disait à son homologue français qu’il fallait soutenir le gouvernement légitime de Damas contre les terroristes islamistes et Alain Juppé essayait d’expliquer à son homologue russe que c’est en défendant Assad que l’on allait créer un immense problème terroriste.
Le développement du conflit a été une expérience particulièrement amère pour les responsables français. Tout d’abord, la tragédie syrienne a mis en relief les limites de ce qu’un pays comme la France peut faire dans ce type de situation. Lorsqu’il fut clair que le régime Assad ne se prêterait à aucun règlement politique et que le soulèvement se transformait en une insurrection, la France, aux côtés de ses alliés américains, britanniques et régionaux, a apporté sa contribution à l’assistance aux groupes armés. Celle-ci est restée limitée de crainte de voir des armements sophistiqués arriver dans les mains de groupes djihadistes. Parallèlement, les autorités françaises ont appuyé avec constance les efforts de l’opposition pour se doter d’une structure politique représentative. Elles ont soutenu les tentatives de médiation des Nations-Unies, acceptant donc de facto qu’une négociation s’engage avec Assad. Elles ont voulu croire dans les chances de règlement ouvertes par le communiqué de Genève de juin 2012 ou, ultérieurement, par la résolution 2254 de décembre 2015. Ces différentes voies se sont révélées des impasses, en fait essentiellement parce que le régime, conformément au jugement initial français, n’a jamais envisagé la moindre négociation.
À partir du renoncement occidental de 2013, puis de la montée en puissance de l’État islamique et de l’intervention militaire russe de 2015, les marges de manœuvre de la France se sont trouvées de plus en plus réduites. Paris a été marginalisé par les initiatives d’abord russo-américaines, lorsque John Kerry courait après S. Lavrov, puis russo-irano-turques, lorsque les trois compères ont créé le processus d’Astana. Comme les autres capitales occidentales, son action s’est pour l’essentiel recentrée sur le combat contre l’État islamique. Un autre mantra est apparu : l’ennemi du peuple français est Daech ; Assad est l’ennemi de son peuple.
Enfin, une dernière avanie attendait les Français, cette fois sur le plan intérieur. Sous la Ve République, les grandes lignes de la politique étrangère font en général l’objet d’un consensus. Cela a sans doute été moins vrai pendant le mandat de N. Sarkozy. Mais c’est surtout sur la Syrie que le consensus s’est défait : parallèlement à la « cinquième colonne » pro-Assad que l’on trouve dans tous les pays, un courant de contestation est apparu au sein de la classe politique, dans les médias et chez les commentateurs. À la fin du mandat de F. Hollande, ce courant était devenu majoritaire dans les cercles influents. La ligne du président et de son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, était mise en cause comme manquant de réalisme, trop empreinte de considérations morales, alignée sur les États-Unis, insuffisamment ouverte à la concertation avec Moscou, voire trop rigide à l’égard du régime de Bachar al-Assad. Procès presque entièrement faux bien entendu : par exemple, le gouvernement de F. Hollande a presque toujours été en désaccord avec l’administration Obama et a toujours recherché un dialogue avec Moscou. Ce sont les Russes, comme l’a prouvé la visite du président Hollande à Moscou en novembre 2015, qui n’ont jamais trouvé intérêt à écouter les Français. Mais le procès est instruit par des autorités écoutées dans le débat interne français, comme Hubert Védrine ou Dominique de Villepin, qui de surcroît rattachent la ligne suivie sur la Syrie à une prétendue tendance excessive à privilégier l’option militaire. Non sans bizarrerie puisque, précisément, les Occidentaux ont reculé devant toute intervention en Syrie et que ce sont les Russes qui ont envoyé leur aviation, des systèmes d’armes modernes et des hommes.
Quelle est, dans ce contexte, l’approche du président Macron ? D’un côté, Emmanuel Macron s’inspire largement de cette ligne critique à l’égard de la politique syrienne de son prédécesseur. Il rappelle régulièrement qu’il ne fait pas du départ d’Assad une condition ou que l’on « n’impose pas la démocratie de l’extérieur par la force ». Il est allé jusqu’à dire que « l’on ne lui avait pas présenté de successeur légitime » à Assad. Il a souhaité renouer avec la Russie et donné l’impression d’être ouvert à une reprise de certains contacts avec le régime d’Assad. D’un autre côté, il a énoncé deux lignes rouges, sur l’emploi de l’arme chimique et sur l’accès des convois humanitaires. Il a même évoqué la menace d’une intervention militaire unilatérale si ces lignes rouges n’étaient pas respectées.
Comme il est naturel, la position du nouveau gouvernement s’adapte au développement des circonstances. Le président répugne à un langage trop émotif ou moralisateur : il a parlé de « postures morales qui incapacitent ». Il n’en a pas moins été amené assez vite à rappeler le caractère criminel du tyran de Damas. Surtout, devant les atrocités commises dans la Ghouta, la France a été l’un des derniers pays à tenter de faire prévaloir les considérations humanitaires. E. Macron s’est engagé personnellement dans ce combat. Le principal défaut de la ligne critique à l’égard de la politique de Hollande et Fabius est qu’elle était stérile : elle ne débouchait sur aucune proposition d’action, à part « intensifier le dialogue avec la Russie ». En réalité, si l’on veut bien s’abstraire de tout esprit partisan, le fond du problème de la France dans le drame syrien n’a pas été les positions qu’ont prises ses dirigeants, mais l’absence de leviers pour agir. Si l’approche d’E. Macron et de ses ministres a un mérite, c’est qu’elle paraît chercher à doter la diplomatie française de moyens d’action : Paris refuse la tentation de commencer à financer la reconstruction du pays aussi longtemps qu’Assad sera aux commandes à Damas, ce qui reviendrait à se priver prématurément d’une carte éventuelle ; et les Français restent militairement présents, aux côtés des Américains et d’autres, dans la zone libérée de l’État islamique, au nord-est de la Syrie, tentant d’acquérir ainsi un gage pour la suite.
Sept ans après le début de la révolution en Syrie, l’ampleur du désastre, des pertes humaines, des souffrances, des destructions trouble la conscience des Français ordinaires, même si la question de minorités – chrétiennes et kurdes en fait – demeure prégnante dans leur esprit. L’ex-président Hollande est sorti de sa réserve le 12 mars par un entretien au Monde dans lequel il reproche implicitement à son successeur de ne pas en faire assez. Cet entretien a reçu un large écho : cela ne prouve pas que l’opinion endosse les critiques de F. Hollande, mais cela confirme que la question syrienne continue à toucher une corde douloureuse chez les Français.
Dans le même temps, la nature du conflit évolue. La Syrie est devenue le champ clos d’un affrontement entre Turcs, Iraniens, Américains, Israéliens et Russes. Le risque d’escalade entre puissances extérieures commence à dominer. La division du pays en zones d’influence paraît en outre se cristalliser. Tout cela, pour l’opinion, rappelle des traits caractéristiques de la guerre froide. D’ailleurs, la complicité de la Russie avec le régime Assad, à l’occasion d’épisodes tragiques comme celui de la Ghouta, est perçue comme de moins en moins justifiable et paraît s’inscrire dans une attitude plus générale de confrontation délibérée avec l’Occident. À Washington, un sentiment d’exaspération grandit contre la politique russe en Syrie, les menées iraniennes et la folie criminelle (dont on ne voit pas la fin) du régime.
Dans ce contexte, que peut la France d’E. Macron ? Elle doit contribuer, à la mesure des moyens qu’elle peut engager, à stabiliser la zone est du pays et à pousser, si ardue que paraisse cette tâche, à la réconciliation avec la Turquie (priorité vitale pour les Occidentaux). Elle pourrait s’efforcer de canaliser les velléités d’action des Etats-Unis, si ceux-ci ne tournent pas casaque une fois de plus, vers un agenda de protection des populations en zone contrôlée par le régime (armes chimiques, bombardements indiscriminés, traitements inhumains en tout genre). Cela ne l’empêcherait nullement de maintenir les canaux ouverts à l’égard de la Russie et des puissances régionales pour tenter de contenir les risques d’escalade et préparer le moment éventuel où ces différents acteurs seraient prêts à coopérer à une solution politique. S’agissant de l’opinion publique, elle soutiendra sans doute tout effort du président et de son gouvernement pour jouer un rôle utile. Sept ans après le début du conflit en Syrie, les Français sont lucides sur les limites de la capacité d’action de leur pays, mais ils ont aussi appris les limites du cynisme, fût-il paré de l’étiquette de réalisme. On peut penser qu’ils n’attendent pas nécessairement de leur gouvernement des « résultats », mais au moins l’indication d’un cap clair et une fidélité aux principes d’un vieux pays attaché aux droits de l’homme.