Jean Daspry.
L’affaire Alexis Kohler (du nom du très puissant secrétaire général de l’Élysée d’Emmanuel Maron) prend brusquement de l’ampleur dans la journée du 4 juin 2018. Elle semble particulièrement révélatrice de multiples dérives de la vie politico-administrativo-médiatique française dans la République en marche. Restée un temps réservé à un cercle restreint, après les premières révélations du site en ligne mediapart plusieurs semaines, il faut attendre que la feuille d’Edwy Plenel1 révèle la saisine du parquet national financier (PNF) par Anticor pour que la toile s’enflamme comme un feu de paille et que le quotidien Le Monde décide de s’en mêler2,voire le Figaro sur un mode mineur3. Certains bons apôtres semblent découvrir ce qui est un secret de polichinelle pour celui qui prend régulièrement connaissance de toutes les informations à sa disposition. Deux lignes de force, que nous avons régulièrement mis en exergue dans notre magazine prochetmoyen-orient.ch sous une rubrique générique moralisation de la vie publique, marquent la pratique hexagonale. Il est utile de les rappeler.
CONFUSION ADMINISTRATIVE ET MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE
Jour après jour, nous découvrons l’ampleur des dérives que révèle l’affaire du secrétaire général de la présidence de la République, sorte de bras droit et de vice-président d’Emmanuel Macron. « Des soupçons totalement infondés » réplique un communiqué de la présidence de la République qui est loin de dissiper le malentendu. Pourtant, les médias d’investigation creusent la question et mettent à jour des fautes déontologiques ou, à tout le moins, un laxisme coupable des autorités en charge du contrôle du « pantouflage » des hauts fonctionnaires français. Le Canard enchaîné rappelle que, dès le mois de juillet 2017, il avait alerté sur la possibilité de conflits d’intérêt d’Alexis Kohler dans ses fonctions à l’Agence des participations de l’État (APE). Il avait alors essuyé un camouflet cinglant du directeur de cette agence, Jean-Didier Comoli qui, aujourd’hui, ne voit pas ce que la Justice peut bien rapprocher à Alexis Kohler, et le volatil de conclure « C’est émouvant, la solidarité de corps version Bercy ! »4. Pour sa part, le site en ligne mediapart distille, tel un supplice chinois, les révélations contredisant la version d’Alexis Kohler. Les hauts fonctionnaires de Bercy, qui y ont travaillé du temps où Alexis Kohler était au ministère de l’économie et des finances, disent tous la même chose. Ils ne se souviennent pas que le haut fonctionnaire ait demandé à être déporté sur tous les dossiers concernant les chantiers de Saint-Nazaire (STX France) et MSC, le groupe auquel Alexis Kohler était familialement lié. Ils se rappellent encore moins qu’Alexis Kohler ait été exclu de la liste de transmission des notes et des rapports qui cheminent au sein de Bercy et en interministériel. Ils n’ont pas le moindre souvenir d’avoir vu le haut fonctionnaire quitter une réunion interministérielle, alors que le dossier STX-MSC y était débattu.5. Des perquisitions ont lieu à Bercy et à la commission nationale de déontologie. Emmanuel Macron défend « la probité exemplaire » de son secrétaire général. Dont acte et à suivre par le parquet national financier !
La situation d’Alexis Kohler est-elle vraiment unique ? De tous temps, les hauts fonctionnaires issus des grands corps (Conseil d’État, Cour des comptes et Inspection générale des Finances) excellent dans l’art de se constituer des carnets d’adresses et d’aller les faire fructifier dans le secteur privé ou semi-public. De nombreux ouvrages détaillent les nombreux cas de dérives flagrantes6. Dans l’actuelle majorité, celle de la République en marche arrière, il est clair que l’idéologie est simple : l’intérêt de l’entreprise et l’intérêt du pays coïncident parfaitement…Dès lors favoriser une entreprise devient une activité d’intérêt général. Ce ne sont pas tous les bidules mis en place par Jupiter dans le cadre de la moralisation de la vie publique (restauration de la confiance dans les acteurs publics) qui modifieront sensiblement la donne. Nous pensons à la norme (dernière loi), aux structures (Haute autorité pour la transparence de la vie publique ou HATVP, commissions de déontologie, déontologues référents…). Tant que le passage du public au privé ne sera pas formellement interdit, la situation perdurera. Tant que les conflits d’intérêt ne seront pas éradiqués, la moralisation a de beaux jours devant elle7.
Tels sont les faits têtus et déplaisants ! Voilà ce que l’entre-soi veut dire…
PANURGISME MÉDIATIQUE ET RELATIVISME DE L’INFORMATION
L’affaire Kohler sert également de miroir à la pratique médiatique à l’ère du numérique et des « fake news »8. N’étaient les coups de boutoir de médiapart, les rédactions des grands titres de la presse écrite seraient restées muettes, estimant que cette affaire n’avait pas la moindre importance. Mieux valait titrer sur les inondations, Roland Garros ou la visite de Jupiter aux Bleus à Clairefontaine. S’attaquer à un rouage essentiel du château est toujours problématique, cela peut vous fermer les portes des « off » et autres douceurs réservées aux bons élèves qui louent les prouesses du grand sauveur, Emmanuel Macron sur la scène internationale. Aujourd’hui, plusieurs problèmes sont posés. Celui de l’information objective qui fait le sérieux du journaliste qui la livre. Elle est délaissée au profit du commentaire verbeux et inutile. Celui de l’investigation réelle, dérangeante qui est de plus en plus rare. Elle est délaissée au profit du psittacisme. On ne reprend une information que lorsqu’elle fait le buzz et fait vendre, pas lorsqu’elle est digne d’intérêt pour le citoyen. Celui de l’indépendance intellectuelle absolue du journaliste. Elle est délaissée au profit du conformisme ambiant. Qu’il est de plus en plus difficile de ne pas se mouler dans la pensée « mainstream » sans se faire accuser de complotisme ! Celui de la connaissance du passé et de l’histoire. Elle est délaissée au profit de l’évènementiel, du scoop, du sensationnel et de l’émotionnel. Mieux vaut ignorer le socle d’un dossier diplomatique pour faire pleurer dans les chaumières. Celui de l’impertinence par rapport aux dirigeants qui fit dans le passé la marque de fabrique de la France. Elle est délaissée au profit de la langue de bois épaisse qui évite d’appeler un chat un chat. Celui du parler vrai. Il est délaissé au profit du politiquement correct. Dans la foulée de l’affaire Weinstein, que n’a-t-on vu et entendu ? Des fatwas contre tous ceux (celles et nous pensons à la tribune signée par des nombreuses femmes dont Catherine Deneuve) qui appelaient à savoir raison garder, à éviter les généralisations et amalgames. L’affaire Kohler met en évidence toues ces travers de plus en plus insupportables.
Décidément, le monde d’aujourd’hui ressemble à s’y méprendre à celui d’hier, l’opportunisme en plus. Plus on décrète la moralisation de la vie publique, plus elle apparait comme immorale. Plus on décrète la fin des privilèges, plus la noblesse d’État use et abuse de ses prérogatives exorbitantes du droit commun pour les conserver. Plus on décrète la fin des « affaires », plus cela ressemble à un commencement. Plus on décrète la fin du copinage, plus l’entre-soi repart de plus belle. La nuit du 4 août, ce n’est pas pour demain9. Plus on décrète que l’on est libre. Plus on découvre que les GAFA nous espionnent à grande échelle10. Plus on décrète que nous vivons dans une société de transparence (« l’open data »), plus l’actualité nous révèle que l’opacité l’emporte sur ce qui est essentiel. Plus on décrète l’entrée dans la « société de l’information » (les bonnes vieilles résolutions de l’UNESCO), plus nous souffrons de la désinformation que les bons esprits attribuent à Russia Today. Plus on décrète la chasse aux « fake news », plus l’information bidon devient la règle. Un grand merci au « taiseux » Alexis Kohler. Grâce à lui, nous en savons un peu plus sur la confusion administrative et sur le panurgisme médiatique !
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1 Martine Orange, Affaire Kohler : le parquet national financier ouvre une enquête, http://www.mediapart.fr , 4 juin 2018.
2 Yann Bouchez/Denis Cosnard : Philippe Jacqué/Cédric Pietralunga, Alexis Kohler dans le viseur d’Anticor, Le Monde, 5 juin 2018, p. 6.
3 Paule Gonzalès, L’association Anticor cible l’Élysée, Le Figaro, 5 juin 2018, p. 10.
4 Le parapluie de Kohler, Le Canard enchaîné, 6 juin 2018, p. 2.
5 Laurent Mauduit/Martine Orange, Des témoins contredisent la version d’Alexis Kohler, http://www.mediapart.fr , 6 juin 2018.
6 Vincent Jauvert, Les intouchables d’État. Bienvenue en Macronie, Robert Laffont, 2018.
7 Paul Benkimoun, Inserm : la reconduction éventuelle d’Yves Lévy embarrasse, Le Monde, 9 juin 2018, p. 12.
8 Nicolas Vanbremeersch, Loi sur les « fake news » : « Nous vivons un moment qu’Orwell aurait adoré prophétiser », Le Figaro, 5 juin 2018, p. 16.
9 Yves Mény, La corruption de la République, Fayard, 1992.
10 Lucie Ronfaut, Données : nouvelle affaire pour Facebook, Le Figaro économie, 5 juin 2018, p. 25.