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Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po

Sur le millier de fusillés au Mont-Valérien, entre 1941 et 1944, neuf étaient nés en Algérie, un en Egypte et un au Liban.

Mohammed Ben Slimane, « mort pour la France » en 1942

Le Mont-Valérien est aujourd’hui un Haut lieu de la mémoire nationale, établi en hommage aux résistants et aux otages qui y ont été fusillés par l’armée allemande d’occupation de 1941 à 1944. De patientes recherches ont permis d’identifier 1008 fusillés, le doute persistant pour une douzaine d’entre eux. Le Mont-Valérien abrite aussi le Mémorial de la France combattante, inauguré, le 18 juin 1960, par le général De Gaulle, en sa qualité de Grand Maître de l’Ordre de la Libération, un titre qu’il fut seul à porter. Une cérémonie solennelle s’y déroule depuis, chaque 18 juin, le président de la République y étant accueilli par le délégué national de l’Ordre de la Libération.

Lors de la commémoration de juin dernier, le président Macron a élevé Daniel Cordier, qui fut secrétaire de Jean Moulin, au plus haut grade de la Légion d’Honneur, celui de Grand-Croix. C’est pourtant moins la solennité de cette décoration qui a marqué l’actualité que l’admonestation par le chef de l’Etat d’un adolescent ayant osé l’interpeller « Manu ». Quelques semaines après cette polémique, il n’est pas inutile de revenir au Mont-Valérien pour s’intéresser à un pan peu connu de son histoire, la présence d’au moins six fusillés arabes parmi les centaines de personnes exécutées par les pelotons allemands.

MOHAMMED BEN SLIMANE, « MORT POUR LA FRANCE »

Né dans le Grand Sud algérien, à Ksar El-Hirane, sans doute en 1899, Mohammed Ben Slimane s’est installé en France métropolitaine à l’issue de ses quatre années de service militaire. Il est embauché en 1931 comme infirmier à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, à Villejuif, où il adhère au Parti communiste français (PCF), devenant un militant actif. En 1933, il épouse, à la mairie de Villejuif, Marie-Louise Corbel, originaire du Morbihan, et cinq enfants naîtront de cette union. L’interdiction du PCF en 1939, du fait du pacte germano-soviétique, ne dissuade pas Ben Slimane de continuer à militer, cette fois hors de tout cadre légal. Il rejoint même, en février 1942, l’Organisation spéciale (OS), l’appareil clandestin du PCF, que l’invasion hitlérienne de l’URSS a fait basculer dans la Résistance.

Le 23 juin 1942, Ben Slimane est arrêté sur son lieu de travail par la police française, qui le livre trois jours plus tard aux autorités allemandes. Il est accusé d’avoir participé à l’attentat à la bombe, le 29 mai précédent, contre un café proche du Palais de Justice de Paris, fréquenté par des collaborateurs français (2 morts et 6 blessés). En outre, Ben Slimane refuse de livrer les noms de ses camarades de l’OS, une preuve aux yeux de l’occupant de son « entente avec l’ennemi ». Le 5 août 1942, un commando de la Résistance attaque des soldats de la Luftwaffe (l’armée de l’Air) au stade Jean Bouin à Paris. Avec huit morts, c’est l’attentat anti-allemand le plus meurtrier perpétré dans la capitale. L’exécution de 88 otages est décidée en « représailles » au Mont-Valérien, le 11 août. Ben Slimane est fusillé ce jour-là, aux côtés d’un de ses camarades de la cellule communiste de Villejuif et de trois autres otages raflés à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre. La mention « mort pour la France » est apposé sur son acte de décès à la Libération.

LES FUSILLES ARABES DE 1941-42

Ben Slimane ne fut pas le premier des fusillés arabes du Mont-Valérien. Mohamed Moali, âgé de 41 ans, fut arrêté, le 19 septembre 1941, par les policiers du 19ème arrondissement de Paris, avec sur lui un pistolet. Livré aux autorités allemandes, il fut condamné à mort pour « détention d’armes », le 26 septembre, et exécuté dès le lendemain. Mohamed Bounaceur, 41 ans, fut arrêté, le 7 décembre 1941, à Ivry-sur-Seine, pour possession d’un revolver. Condamné par un tribunal allemand pour « détention illégale d’armes et de munitions », il fut exécuté le 27 décembre (une rue d’Ivry a pris son nom pour l’honorer). Essaïd Ben Mohand Haddad, 34 ans, fut arrêté dans le 19ème arrondissement, porteur d’un revolver. La perquisition de son domicile révéla des indices d’engagement communiste, mais c’est pour « détention d’armes » qu’il fut condamné par un tribunal allemand et, le 12 janvier 1942, exécuté. C’est encore pour « détention d’armes » qu’Amar Zerboudi, 39 ans, fut arrêté à Aubervilliers, condamné à mort et, le 24 janvier 1942, fusillé. C’est toujours sous la même accusation que Mohammed Aït Abderrahmane, âgé de 37 ans et arrêté dans le 15ème arrondissement, fut condamné par un tribunal allemand et, le 12 mars 1942, exécuté.

Les profils de ces cinq fusillés arabes sont comparables: âgés de 34 à 41 ans, ils étaient ouvrier, terrassier ou manoeuvre, et leur exécution pour « détention d’armes » n’a pas permis d’en savoir beaucoup plus sur leur éventuel engagement politique. Bounaceur et Haddad ont néanmoins tous deux été reconnus « morts pour la France ». Les trois autres fusillés du Mont-Valérien à être nés en Algérie, Fernand Zemmour, Yvon Djian et André Leclerc, étaient des résistants actifs, militants communistes pour les deux derniers. Mentionnons enfin, pour conclure ce trop bref rappel historique, deux fusillés originaires du Liban et d’Egypte. Elie Salomon, né à Beyrouth en 1887, militant communiste, fut exécuté le 15 décembre 1941, avec 69 autres otages, dont 51 Juifs extraits comme lui du camp de Drancy (l’ancien député Gabriel Péri fut également fusillé ce jour-là). Quant à Joseph Axelroud, né au Caire en 1923, il s’engagea à 19 ans au sein des Francs Tireurs Partisans (FTP) et, capturé après deux attentats anti-allemands, il fut fusillé le 6 août 1943 au Mont-Valérien. Son père, Simon Axelroud, arrêté en même temps que lui, fut interné à Drancy et déporté en mars 1944 à Auschwitz, pour ne plus jamais en revenir.

La plupart des données biographiques, ainsi que la photographie de Mohammed Ben Slimane,  proviennent de l’ouvrage de référence qu’est « Les Fusillés » (Atelier, 2015) et du site qui lui est associé.

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