Natacha Polony ,Directrice de la rédaction

Reconquérir les «territoires». Dans le récit cousu d’un joli fil blanc par les communicants de l’Elysée, l’«itinérance macronienne» – comprenons bien que dans la start-up nation des Séguéla de bazar, un président ne visite plus une ville et ne rencontre plus des citoyens, il pratique l’«itinérance» et la «déambulation» -, l’itinérance, donc, doit permettre à Emmanuel Macron, tout en surjouant le lien avec l’histoire, de reconquérir les «territoires».

Pour l’histoire, ce sera vite fait. Une panthéonisation, parce que ça vous pose un président et que c’est une promesse de discours lyriques et de mines pénétrées… Et puis une référence aux années 30. Ah, bon ? Mais on ne commémore pas l’armistice, la fin des hostilités ? Si, mais en fait, nous dit le président, «l’absurdité du nationalisme belliqueux», c’est venu après. Vraiment ? Mais la France et la Grande-Bretagne ont plutôt péché par pacifisme, dans les années 30, non ? Pas du tout. «Dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, expliquait-il dans Ouest-France, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l’Europe de l’après-Première Guerre mondiale à la crise de 1929.» On se gardera de lui faire remarquer que c’est un triste bilan pour l’Union européenne : se retrouver après des décennies d’intégration à marche forcée dans un état tel qu’il évoque celui d’une Europe ravagée par une boucherie sans nom et en proie à une crise économique majeure, quel bilan !

Du coup, passons sur la leçon d’histoire et allons directement à la géographie. Emmanuel Macron, donc, est censé s’intéresseraux « territoires », terme aberrant venu remplacer le délicieux « en région » pour désigner ces lieux étranges, au-delà du périphérique, où des citoyens s’évertuent à vivre. Le président visite des villages où, nous dit-on, aucune autorité républicaine ne s’est rendue depuis des lustres. Qu’y découvre-t-il ? Qu’on a besoin de sa voiture, dans ces villages et villes moyennes frappés par la désindustrialisation. Lui-même n’est pas venu à vélo ou à trottinette électrique.

Faire payer les automobilistes, au nom bien sûr de l’écologie, les soumettre à des contrôles de vitesse incessants, au nom bien sûr de la sécurité routière, c’est s’attaquer directement à ceux qui n’ont pas le choix et qu’on a, pendant des décennies, rendus captifs de la voiture. Le maillage ferroviaire qui avait aménagé le territoire français depuis le XIXe siècle a été démantelé, les petites industries qui faisaient vivre ces villes ont fermé les unes après les autres (l’éradication des filières du textile et de la chaussure date de l’entrée de la Chine dans l’OMC et de la suppression des tarifs douaniers), les services publics et marques de la présence de l’Etat ont disparu les uns après les autres, les casernes d’abord, puis les hôpitaux, les postes, les tribunaux, bientôt les rectorats… Dans un système économique où l’Etat, au nom de la rentabilité, ne rééquilibre plus entre les territoires, la richesse va à la richesse et les hommes vont au capital. Le reste se transforme en désert.

On peut se lamenter sur ces fameux « territoires », comme s’ils étaient une entité à part, hors de la norme que représenteraient les métropoles. On peut monter une usine à gaz de « chèque mobilité » pour compenser la taxation des classes moyennes et populaires à qui l’on fait payer la facture écologique. Mais, si l’on promeut, parallèlement, un système économique fondé sur le libre échange, la consommation de masse et la division mondiale du travail, c’est-à dire le système le plus antiécologique qui soit, cela s’appelle tout bonnement un énorme enfumage. Une politique qui prendrait en compte à la fois l’urgence écologique et le bien-être des citoyens mettrait en oeuvre la relocalisation progressive de l’économie pour permettre à ceux qui le souhaitent de « vivre et travailler au pays » et pour créer de l’activité génératrice d’emploi, de valeur ajoutée, de lien social dans ces villes et villages où existent des logements, mais où doivent revenir les infrastructures. Evidemment, cela nécessite de remplacer l’inventivité fiscale par le volontarisme politique et le service après-vente par le service public.

Heureusement pour le président, la concurrence sur le sujet n’est pas prête à émerger. La gauche sociale-démocrate se bouche le nez devant la colère populaire, au motif que l’extrême droite en fait son beurre. Les insoumis se divisent. François Ruffin, puis Jean-Luc Mélenchon, semblent avoir saisi l’importance de ne pas, une fois de plus, laisser le monopole de l’expression populaire au Rassemblement national. Mais, pendant que les partis hésitent sur leur positionnement tactique, les citoyens crient dans le désert.