Entretien de Jean-Pierre Chevènement pour l’hebdomadaire Marianne, propos recueillis par Hadrien Mathoux,
L’Allemagne ne cesse, ces derniers mois, de remettre sur la
table l’idée que la France partage avec ses partenaires européens son
siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Pour « Marianne »,
l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement analyse les implications d’une
telle idée et ses conséquences potentielles.
Que pensez-vous de l’idée consistant à partager avec l’Union
européenne le siège permanent de la France au Conseil de sécurité de
l’ONU ?
Cette idée est contraire à la charte des Nations unies de 1945,
qui confère à la France le rôle de membre permanent du Conseil de
sécurité, avec droit de veto. Elle est de surcroît impraticable. Comment
vingt-sept pays pourraient-ils s’entendre pour l’exercice du droit de
veto ? Ce serait réduire l’Europe à l’impuissance. Au contraire, la
France saura, d’une voix claire, faire valoir les intérêts européens.
L’Allemagne doit nous faire confiance.
Comment interpréter cette nouvelle prise de position des Allemands ? Quelle est leur stratégie ?
Le « forcing » allemand qui s’exprime par la bouche du
vice-chancelier s’inscrit dans une longue suite d’initiatives
unilatérales prises sans concertation préalable avec la France, comme la
sortie du nucléaire en 2011, la règle d’or en matière budgétaire en
2009-2012, la menace de jeter la Grèce en dehors de la zone euro,
l’ouverture de l’Union européenne à l’afflux des réfugiés en 2015, etc…
L’Allemagne avait déjà imposé, en 2008, la reprise dans le texte du
traité de Lisbonne de la « substance » du projet de traité
constitutionnel européen rejeté à 55% par le peuple français.
Cette méthode, qu’ont tolérée en silence Messieurs Sarkozy et
Hollande, n’est pas la bonne entre nos deux pays. L’Allemagne ne doit
pas donner le sentiment qu’elle renoue avec le vieux dessein de vouloir
réduire l’influence de la France en Europe. Le Chancelier Kohl reprenait
souvent le mot de Thomas Mann : « Mieux vaut une Allemagne européenne qu’une Europe allemande
». L’Allemagne doit s’accommoder de l’égalité avec la France qui
figurait dans le pacte fondateur de la construction européenne.
Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une « bourde » de Olaf Scholtz.
Le contrat de coalition CDU-CSU-SPD revendique un siège permanent pour
l’Union européenne au Conseil de sécurité. Il n’était pas dit que ce
serait au détriment de la France. La réaction française ne peut se
borner à un tweet de Monsieur Araud, notre ambassadeur à Washington.
C’est au Président de la République de mettre les points sur les i.
Quelles seraient les conséquences pour la France, en matière de
souveraineté et au plan géopolitique, d’une cession de son siège
permanent à l’ONU ?
Dès 1950, au début de la construction européenne, la France a
offert généreusement l’égalité des droits à l’Allemagne, alors que
celle-ci se trouvait encore matériellement et moralement au fond du
gouffre. L’Europe a fourni un cocon protecteur à la réunification de
l’Allemagne et à la reconquête par celle-ci d’une position centrale en
Europe mais la France n’a pas abdiqué le rôle qui lui revient
historiquement et en vertu de la Charte des Nations unies.
Si la France cédait son siège au Conseil de sécurité, au prétexte
d’une illusoire « mutualisation » , elle accepterait sa rétrogradation à
un rang de nation de troisième ordre.
Vous paraît-il possible que la France accède à la requête
allemande, à court ou moyen terme ? Cette option est elle soutenue par
des responsables politiques français ?
La dégradation continue de la situation économique de la France au
sein de la zone euro depuis le début des années 2000 se reflète dans
les statistiques du commerce extérieur – 70 milliards de déficit dont le
quart sur l’Allemagne – et traduit la désindustrialisation consentie de
notre pays. A l’inverse, l’excédent commercial de l’Allemagne – 250
milliards d’euros par an, soit près de 10% du PIB allemand – est
formellement contraire aux règles de Bruxelles mais a-t-on vu la
Commission européenne instruire une procédure vis-à-vis de l’Allemagne
pour excédent excessif ? L’accumulation des déficits peut empêcher, à
moyen terme, la France de maintenir et développer son effort de défense.
Or, la dissuasion nucléaire est inséparable du siège de membre
permanent au Conseil de sécurité. Si la France ne se réindustrialise
pas, la voie sera ouverte à l’abdication nationale. Je ne sais pas si
nos responsables sauront répondre aux pressions qui ne manquent pas déjà
et ne manqueront pas demain de s’exercer en ce sens.
Pour construire, l’« Europe européenne », notion que pour ma part
je préfère à celle, trop ambiguë, de « souveraineté européenne », il
faut revoir nos équations. La proposition faite par le Président de la
République au début de son quinquennat était : « La France se met dans
les clous de Maastricht mais j’attends en retour que l’Allemagne dégage
des ressources à travers un budget européen de la zone euro équivalent
de plusieurs points de PIB pour permettre une relance de l’économie et
le financement stratégique d’intérêts communs ».
Cette proposition se révèle être aujourd’hui une impasse : Madame
Merkel n’a pas renvoyé l’ascenseur. Le voudrait-elle aujourd’hui,
qu’elle ne le pourrait plus en raison de son affaiblissement politique.
Et le prochain ou la prochaine chancelier(e) ne sera pas moins dur(e).
Il faut repenser l’Europe à une échelle plus vaste et en donnant du
temps au temps. Les Français attendent du président de la République,
dont la fonction constitutionnelle confère le rôle de garantir
l’indépendance nationale et le respect des traités, qu’il fasse,
vis-à-vis de notre partenaire allemand, les mises au point nécessaires
et qu’il ouvre de nouvelles perspectives à l’Europe : ne rien changer à
l’objectif d’autonomie stratégique mais revoir les modalités et, s’il le
faut, reculer l’horizon.
Source : Marianne