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Par Henri Hude

A l’occasion du G20 en Argentine, on parle beaucoup de la Chine. Or j’ai été jury, début 2016, dans une soutenance où un étudiant asiatique présentait un travail de recherche sur le Parti communiste chinois. Cet excellent écrit fut pour moi l’occasion de renouveler des réflexions, dont je voudrais vous faire part.

Un parti unique en deux clans

Le PC chinois compte 83 millions de membres. Il est divisé (en 2016) en deux factions principales. Ces deux groupes sont la « ligue populiste », Hu Jintao à sa tête, et la « ligue des élites », qu’avait fondée Jiang Zemin. La première représente plutôt les campagnes et l’intérieur du pays ainsi qu’un principe d’égalité, la seconde est plus libérale et représente les côtes, plus riches et développées. Aucune des deux factions ne souhaite aujourd’hui l’élimination de l’autre, à la différence du temps passé, où les purges se succédaient dans le parti. Elles préfèrent alterner au pouvoir et se le partager. Par exemple, l’actuel chef de l’Etat, Xi Jinping, appartient à la ligue des élites, et le premier ministre, Li Keqiang, aux populistes.

Mon étudiant écrit : « Chacun est le représentant d’un clan dans le PCC. Cette répartition du pouvoir peut être appelée le système de ‘1 parti, 2 clans’. » 

Chacun comprend que ce système de parti unique en deux factions solidaires pourrait aisément évoluer, au besoin, en système où les deux factions se constitueraient en deux partis distincts, mais solidaires, sans qu’il y ait rien de changé à la politique, sauf qu’ils s’écharperaient pour la forme et que les Chinois enfin appelés à voter démocratiquement pour l’une des deux factions, auraient l’impression d’avoir plus de choix qu’aujourd’hui. 

Occidentalisation sans libéralisme

L’Occident a pensé que le passage au capitalisme à partir du président Deng s’accompagnerait d’une évolution des mentalités dans le sens d’une occidentalisation et du libéralisme. C’est relativement vrai pour ce qui est de l’occidentalisation du mode de vie. C’est faux pour ce qui est du libéralisme politique. Ce qui émerge au contraire de l’occidentalisation, c’est le nationalisme, qui est un trait caractéristique et quasi unanime de la Chine contemporaine. 

Ceci était prévisible, puisque c’est ce qui s’est produit en Europe avec la modernisation dans les siècles derniers. C’est aussi ce qui s’est passé au Japon entre les deux guerres mondiales, où le nationalisme et le militarisme l’ont emporté sur le début de démocratie libérale, notamment quand la crise mondiale a stoppé la croissance japonaise. En Chine, les mentalités encore très terriennes et conservatrices d’un peuple solidaire et traditionnel, malgré la rudesse de la révolution communiste, ne vont pas se dissoudre dans l’individualisme libéral, sans passer durant au moins une génération et probablement deux par l’étape du nationalisme. 
De plus, les peuples les plus libéraux, anglo-saxons, sont aussi ceux qui ont les institutions les plus aristocratiques. La Chine, Etat plurimillénaire, gouverné depuis toujours par une élite de hauts fonctionnaires, conservera probablement sa structure étatique. Comme la France, sa vision nationale restera incarnée par une élite plus ou moins éclairée s’appuyant sur la puissance de l’Etat.  

Développement économique sans libéralisme politique

Chacun a lu ou entendu dire que la démocratie était une condition nécessaire de la croissance économique, et qu’un régime autoritaire était un facteur de stagnation. 

C’est évidement faux en ce qui concerne la Chine. En France, c’est la dictature de Napoléon III qui a effectué la grande modernisation économique du XIXèmesiècle. Douze mois de gouvernement par un homme à poigne, tel que le général de Gaulle, ont accompli en France les réformes qui ont permis l’une des périodes les plus prospères de notre histoire. Et aujourd’hui, quelles sont les perspectives de notre système démocratique ?  

La mort douce de l’idéologie et de l’athéisme 

Il y aurait 83 milliardaires dans l’Assemblée Nationale de la République Populaire de Chine. Tous membres du Parti communiste. Le Président Xi Jinping est le fils d’un Vice Premier Ministre de Mao Zedong. On nomme en Chine l’ensemble de ces héritiers le « groupe des princes ». 

Faut-il sourire ou essayer de comprendre ? Le communisme et Marx sont là-bas « de vieilles idoles, qu’on encense par habitude », comme disait Montesquieu. Mais, il en va de même en France pour tout un ensemble de grands principes, dont les juristes se servent pour déduire pompeusement que nous vivons dans le système le plus juste possible. De l’égalité absolutisée, quand on a un peu d’audace, on commence par déduire le communisme. Puis, quand on s’est embourgeoisé et que l’on se plait dans l’inégalité et le confort, on préfère en déduire le mariage homosexuel. Les dirigeants veulent croire qu’ils continuent à croire en quelque chose en quoi ils ne croient plus. Ils n’y croient plus, mais ils tiennent à faire semblant de continuer à y croire, non parce qu’ils sont cyniques, mais parce qu’ils y tiennent, comme à un souvenir de jeunesse, ou au marxisme de leur jeunesse. Ne les croyez pas cyniques. Ecoutez Emmanuel Valls, par exemple, parler de la République et du socialisme : c’est clair qu’il a envie de continuer à croire qu’il y croit. 

Le Parti communiste chinois a réussi à se maintenir au pouvoir, tout en préservant l’indépendance de son pays et en réalisant une énorme croissance économique et montée en puissance politique. Il s’efforce de mener une politique culturelle visant à contrer les effets démoralisants de l’enrichissement rapide et de l’occidentalisation bas de gamme, en particulier en réhabilitant Confucius et en luttant contre la corruption. L’athéisme d’Etat n’a plus guère de sens, même si l’esprit antireligieux reste en Chine pour les pouvoirs une façon de se dire que le marxisme n’est pas tout à fait une coquille vide. (Avec le président Xi, l’Etat prend une attitude plus nuancée et différenciée face aux diverses religions.)

L’athéisme : voilà un article progressiste qui ne mange pas de pain. Comme chez nous le mariage gay. Je ne suis pas certain que ce qui se passe en Chine soit de nature à surprendre un Français attentif et judicieux. La gauche française a toujours été comme ça. L’ouvrier français a attendu de Gaulle, 1945 et les démocrates-chrétiens, pour jouir des assurances sociales que Bismarck avait accordées à l’ouvrier allemand autour de 1885, et que lui ont constamment refusées soixante-dix ans de pouvoir républicain progressiste et radical-socialiste. « Ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent donc du curé ». Ajoutons que les Chinois seraient peut-être un peu plus bienveillants avec le christianisme, si les missionnaires évangélistes n’étaient pas aussi souvent dans le monde des faux nez de la CIA. 

Quelle est la nature de la classe dirigeante chinoise ?

Ce sont des hauts fonctionnaires, unis par le souvenir d’avoir adhéré jadis à une philosophie progressiste, et qui dominent l’économie de leur nation. Ils ont pris le modèle capitaliste de leurs rivaux Américains, moyennant quoi, ils sont restés au pouvoir. 

Y a-t-il une si grande différence avec la classe de nos Enarques ? Culturelle, certes, parce que les dirigeants chinois sont pour la plupart de vrais esprits scientifiques et ingénieurs qu’on n’a pas nourris à la salade sauce Science-Po. Et ils ont bien plus de succès, car il y a encore de la croissance en Chine, et leur pays a développé une vision du monde et reste une puissance souveraine. 

L’Occident et les droits de l’Homme

On rapporte que Bush Ier (qui vient de mourir) parlant à Deng des droits de l’Homme, celui-ci lui aurait répondu : « L’un des premiers droits de l’Homme est d’émigrer. Combien de dizaines de millions de Chinois êtes-vous prêt à accueillir aux Etats-Unis ? » Le Président américain, humaniste mais pragmatique, aurait changé de sujet. Si les Chinois avaient les Droits de l’Homme et la démocratie, cela permettrait une plus forte pénétration des intérêts américains dans la société chinoise, mais on ne pourrait pas empêcher que les Chinois ne se répandent démocratiquement au dehors, venant constituer de puissantes communautés dans les grandes nations occidentales. On protestera donc contre les violations des Droits de l’Homme en Chine, tout en priant le Ciel qu’il ne fasse surtout rien susceptible d’en arrêter la violation.  

On a l’impression que Washington ne sait sur quel pied danser, face à la Chine, ni trouver le ton juste et l’action cohérente – trop mou pour ce qu’il a de dur, trop dur pour ce qu’il a de mou. Il aimerait bien voir tomber le régime qui tient la Chine libre et puissante, et il fait la guerre à ce pays de toutes les manières indirectes possibles, parce que c’est conforme à une vieille habitude hégémonique dont il ne se défera jamais ; mais, en sens inverse, la révolution en Chine serait autant un cauchemar aux conséquences ingérables pour Washington.    

Je crois que le Vatican a une approche réaliste et subtile de la situation chinoise. Et je crois aussi que si la France était ce qu’elle a à être, elle pourrait entrer avec la Chine dans un dialogue extrêmement constructif. La première condition serait qu’elle redevienne elle-même.

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