Étiquettes

,

Par 

 Pour Arnaud Benedetti, la révolte des Gilets jaunes, loin de mettre en danger la République, la réveille. Au pouvoir maintenant de proposer autre chose que des « plans com’ » pour sortir de la crise, affirme-t-il.


Arnaud Benedetti est professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne.


Monsieur Castaner ce samedi soir était un homme heureux. Sans doute pensait-il avoir sauvé la République alors qu’il n’avait que sauvé momentanément la face d’un exécutif qui n’en finit pas de s’entortiller dans la crise des Gilets jaunes. Le storytelling était simple: par absence de sang-froid ou volontairement, les pouvoirs publics déclinaient avant cette journée du 8 décembre un discours explicitement alarmiste. Ce n’était pas seulement l’ordre public qui était en jeu, mais bel et bien l’architecture républicaine dans son ensemble. Depuis trois semaines au demeurant, le ministre de l’Intérieur s’est fait le chantre d’un récit anachronique qui vise à appliquer des grilles d’interprétation historique qu’il maîtrise mal à une situation qu’il ne comprend pas. Non seulement la République n’est pas en danger, mais peut-être se réveille-t-elle avec le retour à l’engagement citoyen, désordonné certes, brouillon sans doute, mais forcément créatif, de nombre de nos compatriotes à qui l’on comptait chichement la légitimité de l’expression. Ce surgissement soudain est la figure de ce que le grand Bernanos, revenu de tout sauf de son extrême lucidité, appela en son temps «la grande peur des bien-pensants».

Plus que jamais, la com’ s’est fracassée sur la résistance de la réalité.

Adossé à cette dernière, le ministre de l’Intérieur est venu, au soir de l’acte IV de la mobilisation «giletiste», présenter un bilan un tantinet autosatisfait d’une journée qui pourtant se solde par des dégradations supérieures, tant à Paris qu’en province, à la journée du 1er décembre. Le format communicant, stratagème dont le cynique fondateur des relations publiques Edward Bernays n’aurait pas renié le ressort, jouait du contraste entre la surdramatisation annoncée en amont de l’événement et sa perception immédiate qui laissait étrangement supputer que la situation était presque sous contrôle. La com’ du pouvoir visait d’abord et exclusivement l’immédiat, à impacter la fièvre du «tout-info», en s’efforçant d’imposer sa représentation du théâtre des opérations. Tout l’enjeu consistait à délivrer une interprétation des événements qui puisse signifier que la gestion de l’ordre avait permis d’échapper à une quasi-insurrection. Il y avait là de quoi redonner un peu d’oxygène à un exécutif, qui, quelques jours auparavant, avait reculé en abandonnant la hausse des taxes sur le carburant pour 2019. Cette petite victoire, Castaner et le Premier ministre l’ont mise en scène afin que dès les premières heures post-manifestations s’installe et s’instille une tonalité générale qui les crédite de cet étrange succès. Mais les bénéfices médiatiques ne résistent pas à l’heure des réseaux et de l’info en continu, à la pression du réel qui vient tester, fouiller, et si besoin démentir le récit officiel. Les images des rues de Paris et d’autres villes de Province ont eu vite fait de contredire l’irénisme de Beauvau. Plus que jamais, la com’ s’est fracassée sur la résistance de la réalité. En moins de 24 heures, nonobstant la lecture optimiste du pouvoir, un autre angle, moins heureux, s’est imposé, confrontant l’éphémère «réussite gouvernementale» à un terrain qui lui renvoyait les cicatrices d’une folle journée. La misère de la com’ ne masquera jamais le désarroi du politique.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique