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Un militant anti-Brexit, agitant les drapeaux de l'Union européenne et du Royaume-Uni
Photo: Adrian Dennis Agence France-Presse Un militant anti-Brexit, agitant les drapeaux de l’Union européenne et du Royaume-Uni

 

Dans un effort de dernière minute afin de faire adopter mardi l’accord qu’elle a négocié avec Bruxelles sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, la première ministre britannique, Theresa May, a dit que son rejet serait « une rupture de confiance catastrophique et impardonnable en notre démocratie ». À deux jours du vote fatidique qu’elle a peu de chances de remporter, Theresa May veut mettre les frondeurs de son parti au pied du mur en affirmant que, si son accord n’est pas adopté, il pourrait ne jamais y avoir de Brexit.

Un scénario conforté dimanche par les révélations du Times selon lesquelles un groupe de députés conservateurs et travaillistes s’apprêterait, sitôt l’accord rejeté, à proposer une solution destinée à éviter à tout prix une sortie unilatérale de l’Union. Quitte à reporter la date de sortie, prévue le 29 mars prochain, ou même à suspendre la demande de retrait en vertu de l’article 50 de l’Union européenne. Selon le Telegraph, des ministres importants seraient même prêts à discuter avec les travaillistes d’un accord qui maintiendrait une union douanière avec le continent à l’exemple du modèle norvégien.

Cherchant désespérément une voie de sortie, la première ministre a même tenté depuis deux jours une ouverture à gauche auprès des syndicats en proposant des garanties protégeant les droits des travailleurs. Cela pourrait lui valoir mardi le soutien de certains députés travaillistes. Mais peu croient qu’ils seront suffisamment nombreux pour compenser les frondeurs conservateurs, dont bon nombre ne craignent plus une sortie unilatérale. Sans compter les unionistes du DUP qui refusent de voir l’Irlande du Nord rester dans le marché européen et traitée différemment du reste du Royaume-Uni en attendant un accord qui pourrait ne jamais venir.

Une motion de censure signée Corbyn

Pendant ce temps, le chef travailliste, Jeremy Corbyn, a confirmé que, si l’accord était rejeté, il déposerait une motion de censure. « L’accord de Theresa May est un mauvais accord », dit-il. Mais « pour sortir du cul-de-sac de cet accord bâclé, l’élection générale demeure la solution la plus pratique et la plus démocratique », a-t-il déclaré à Wakefield, dans le Yorkshire à 300 kilomètres de Londres.

Ceux qui attendaient une légère inflexion du leader travailliste en faveur d’un second référendum auront été déçus. Pas un mot pour soutenir cette solution plébiscitée par les anciens premiers ministres Tony Blair et John Major. Il faut dire que Sheffield n’était peut-être pas l’endroit idéal pour annoncer une telle décision. Dans cet ancien bastion de la sidérurgie où sont arrivés 10 000 Polonais en moins de 10 ans, les électeurs ont voté à 66,4 % pour le Brexit.

« Le jour où Corbyn se prononcera en faveur d’un second référendum, il signera son arrêt de mort, dit le politologue Stathis Kouvelakis, qui enseigne au King’s College de Londres. Ce sera perçu comme une trahison de la volonté populaire. Ce jour-là, le leader travailliste risque de mécontenter le tiers de son électorat. Son électorat le plus ouvrier. »

Comme la plupart des partis sociaux-démocrates européens, le Parti travailliste est aujourd’hui surtout présent dans les grandes villes qui profitent de la mondialisation, explique M. Kouvelakis. Le maire travailliste de Londres, Sadiq Khan, d’ailleurs chaud partisan d’un second référendum, est le symbole de ces nouvelles élites travaillistes très favorables à l’Europe. Mais une partie des soutiens du parti reste concentrée dans ces anciennes régions ouvrières qui ont massivement voté pour le Brexit. Peut-être parce que, à l’exception de la brève expérience de UKIP et contrairement à ce qui se passe sur le continent, aucun parti populiste n’est encore parvenu à s’imposer durablement en Grande-Bretagne.

Un pays coupé en deux

Combien de temps Corbyn résistera-t-il à son propre parti ? Selon un sondage YouGov, sept membres sur dix sont favorables à un second référendum. Une solution défendue sur toutes les tribunes par l’ancien premier ministre Tony Blair. « N’oubliez pas que Blair est l’un des hommes politiques les plus détestés de l’histoire du Royaume-Uni, dit M. Kouvelakis. Lors de la publication de ses mémoires, il avait dû annuler sa tournée de signatures à cause des manifestations. »

Il faut dire que Corbyn lui-même n’a jamais été très favorable à l’Union européenne. Militant d’extrême gauche, il avait voté contre l’adhésion au Marché commun en 1975 et contre le traité de Maastricht en 1993. Il n’est pas nécessaire d’être un expert pour comprendre que son programme d’investissements massifs dans les services publics n’a rien pour séduire Bruxelles.

« De toute façon, rien ne garantit qu’un nouveau référendum ne produirait pas le même résultat que le premier », dit l’historien Ross McKibbin, qui enseigne au St John’s College d’Oxford. Certes, les sondages donnent maintenant une avance aux partisans du « Remain » (54 %). Mais, les enquêtes ne disaient-elles pas exactement la même chose avant la campagne référendaire de 2016 ? Selon l’expert John Curtice, 87 % des électeurs qui ont voté Leave en 2016 n’ont pas changé d’opinion. Et il en va de même de 90 % de ceux qui ont voté Remain. Selon lui, les légers changements que signalent les sondages seraient principalement dus aux réponses des électeurs qui n’auraient pas voté lors du premier référendum. Reste enfin cette question : que vaudrait un second référendum dans lequel le Remain l’emporterait par la même marge que le Leave en 2016 ?

À Londres, on est convaincu qu’à moins d’un imprévu, Jeremy Corbyn a toutes les chances de perdre le vote de confiance qu’il s’apprête à réclamer cette semaine. Les dix députés nord-irlandais du DUP, de qui dépend la courte majorité de Theresa May, ne veulent peut-être rien savoir de son accord, mais ils n’ont pas l’intention de la faire tomber. « Le problème pour Corbyn, dit M. Kouvelakis, c’est que l’establishment britannique a encore plus peur de voir un gauchiste entrer à Downing Street que de voir le pays se diriger sans accord vers une sortie de l’Union européenne. »

Si les échanges se poursuivent entre la première ministre et le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, afin d’apporter « des précisions » à l’accord, personne ne s’attend à Londres à de nouvelles concessions d’ici mardi. « Dans le contexte de crise que connaît l’Union, Bruxelles a trop peur que chaque nouvelle concession soit aussitôt réclamée par les autres pays », dit le politologue Simon Griffith, de la London University.

Une fois la motion de censure du chef de l’opposition rejetée, les pressions seront très fortes sur ses épaules pour qu’il se prononce pour un second référendum. L’influent journal de gauche The Observer le pressait d’ailleurs dimanche de s’engager dans cette voie s’il voulait éviter la « tragédie » d’une sortie sans accord.

« Chez les électeurs travaillistes qui ont voté pour le Brexit, dit M. Kouvelakis, ce serait perçu comme une trahison. Un geste qui, à terme, donnerait raison aux populistes et leur ouvrirait la porte toute grande. »

https://www.ledevoir.com/monde/europe/