par Jean-Luc Mélenchon

La onzième édition de la mobilisation des gilets jaunes a montré une force intacte. Les « Macron démission ! » ont continué, tandis que coulait le traditionnel robinet médiatique : « le mouvement s’essouffle », « mobilisation en baisse » et ainsi de suite. Toute honte bue, les médias continuent leur basse besogne de supplétifs du maintien de l’ordre. Le dimanche, de piteux groupes efflanqués de « foulards rouges » manifestaient en soutien à Macron. On entendit des « Mélenchon démission » dans les bouches aigres des porteurs de pancartes. Faible. Très faible.
Heureusement la préfecture de police et les bons journalistes de plateaux prétendirent voir 10 000 enthousiastes. Pourtant la bonne société Macroniste, ministres en tête, est restée au chaud pendant que sa piétaille se jouait sous une bruine glacée un revival miséreux de juin 1968. Ce moment est donc intéressant puisqu’il révèle un adversaire sans soutien populaire. Le point reste aux gilets jaunes. L’adversaire reste toujours aussi peu consistant. Hors du télévangéliste présidentiel, point de souffle ni de force. Et au sommet de la pyramide technocratique, dans une atmosphère glauque, l’esprit de débandade continue son travail de sape. Encore un effort ! Il faut encore pousser ce mur déjà bien ébranlé.
Et la suite ? L’agression de Jérôme Rodrigues et sa mutilation marquent sans doute un tournant. Celui du moment où il est devenu évident que la principale violence en cause est celle de la répression. Dans les esprits, la position de faiblesse par l’excès est désormais celle du gouvernement. La honte et le dégoût sont de leur côté. La charge que nous menons contre Castaner et les violences dont il donne l’ordre apporte au mouvement une pointe enfoncée dans le bringuebalant dispositif gouvernemental. Le passage de la prochaine loi de répression des manifestants va être un moment plus aigu que le gouvernement le prévoyait. En effet, quand le premier ministre Édouard Philippe a annoncé ce projet, il pensait que la violence dominante dans les esprits était celle des manifestants. Depuis, c’est l’inverse. Onze morts, dix-huit éborgnés, quatre mains arrachées ont fait basculer l’opinion. Autant dire que s’il était possible de faire repousser en commission de l’Assemblée nos amendements d’interdiction des armements dangereux dans la police, cela sera moins simple dans l’hémicycle sous le regard du grand public et de la presse.
Dans ce contexte, la date du 5 février prend un relief particulier. Le gilet jaune Éric Drouet a appelé à l’action le jour où la CGT a lancé son mot d’ordre de grève générale. Des forces politiques, dont le mouvement insoumis et le NPA ont appelé à s’associer à cette initiative. Un test se profile. Cette convergence se fera-t-elle ? Mobilisera-t-elle ? Se prolongera-t-elle ? Ces questions sont cruciales dans le contexte. Un succès à partir du 5 ouvrirait une nouvelle phase de l’insurrection citoyenne qui dure depuis onze semaines. Les insoumis sont donc tous mobilisés, j’en suis sûr, pour encourager partout au passage à l’action. Cette date fixe une possibilité de grand saut du mouvement vers ses objectifs politiques.
C’est sans doute l’initiative la plus captivante de celles qui se prennent ces temps-ci à l’initiative des gilets jaunes. L’assemblée des assemblées citoyennes de gilets jaunes à Commercy semble prolonger en profondeur le mouvement né sur les ronds-points en lui donnant une expression collective non partisane. Autrefois, dans les luttes étudiantes on aurait appelé cela une « coordination des AG ». Dans les grèves de salariés, un comité national de grève.
Dans la lutte du peuple, l’assemblée citoyenne est la structure de base du mouvement. L’idée de se fédérer nationalement est ici la vraie nouveauté, le vrai pas en avant. Dans la Révolution de 1789, de tels comité se constituèrent pour organiser l’action locale et notamment l’auto-défense des communautés rurales. C’est de là que partit la Fête de la Fédération qui célébra nationalement le premier anniversaire officiel du 14 juillet. C’est dire si l’initiative de Commercy porte un sens large et profond. J’ai trouvé le texte de l’appel final sur le site de Reporterre. Je crois utile de le faire connaître du mieux que je peux, en utilisant tous mes moyens de communication. Chacun de ceux qui me lisent saura, j’en suis certain, quoi en faire.
APPEL DE LA PREMIÈRE « ASSEMBLÉE DES ASSEMBLÉES » DES GILETS JAUNES
Nous, Gilets Jaunes des ronds-points, des parkings, des places, des assemblées, des manifs, nous sommes réunis ces 26 et 27 janvier 2019 en « Assemblée des assemblées », réunissant une centaine de délégations, répondant à l’appel des Gilets Jaunes de Commercy.
Depuis le 17 novembre, du plus petit village, du monde rural à la plus grande ville, nous nous sommes soulevés contre cette société profondément violente, injuste et insupportable. Nous ne nous laisserons plus faire ! Nous nous révoltons contre la vie chère, la précarité et la misère. Nous voulons, pour nos proches, nos familles et nos enfants, vivre dans la dignité. 26 milliardaires possèdent autant que la moitié de l’humanité, c’est inacceptable. Partageons la richesse et pas la misère ! Finissons-en avec les inégalités sociales ! Nous exigeons l’augmentation immédiate des salaires, des minimas sociaux, des allocations et des pensions, le droit inconditionnel au logement et à la santé, à l’éducation, des services publics gratuits et pour tous.
C’est pour tous ces droits que nous occupons quotidiennement des ronds-points, que nous organisons des actions, des manifestations et que nous débattons partout. Avec nos gilets jaunes, nous reprenons la parole, nous qui ne l’avons jamais.
Et quelle est la réponse du gouvernement ? La répression, le mépris, le dénigrement. Des morts et des milliers de blessés, l’utilisation massive d’armes par tirs tendus qui mutilent, éborgnent, blessent et traumatisent. Plus de 1.000 personnes ont été arbitrairement condamnées et emprisonnées. Et maintenant la nouvelle loi dite « anti-casseur » vise tout simplement à nous empêcher de manifester. Nous condamnons toutes les violences contre les manifestants, qu’elles viennent des forces de l’ordre ou des groupuscules violents. Rien de tout cela ne nous arrêtera ! Manifester est un droit fondamental. Fin de l’impunité pour les forces de l’ordre ! Amnistie pour toutes les victimes de la répression !
Et quelle entourloupe que ce grand débat national qui est en fait une campagne de communication du gouvernement, qui instrumentalise nos volontés de débattre et décider ! La vraie démocratie, nous la pratiquons dans nos assemblées, sur nos ronds-points, elle n’est ni sur les plateaux télé ni dans les pseudos tables rondes organisées par Macron.
Après nous avoir insultés et traités de moins que rien, voilà maintenant qu’il nous présente comme une foule haineuse fascisante et xénophobe. Mais nous, nous sommes tout le contraire : ni racistes, ni sexistes, ni homophobes, nous sommes fiers d’être ensemble avec nos différences pour construire une société solidaire.
Nous sommes forts de la diversité de nos discussions, en ce moment même des centaines d’assemblées élaborent et proposent leurs propres revendications. Elles touchent à la démocratie réelle, à la justice sociale et fiscale, aux conditions de travail, à la justice écologique et climatique, à la fin des discriminations. Parmi les revendications et propositions stratégiques les plus débattues, nous trouvons : l’éradication de la misère sous toutes ses formes, la transformation des institutions (RIC, constituante, fin des privilèges des élus…), la transition écologique (précarité énergétique, pollutions industrielles…), l’égalité et la prise en compte de toutes et tous quelle que soit sa nationalité (personnes en situation de handicap, égalité hommes-femmes, fin de l’abandon des quartiers populaires, du monde rural et des outres-mers…).
Nous, Gilets Jaunes, invitons chacun avec ses moyens, à sa mesure, à nous rejoindre. Nous appelons à poursuivre les actes (acte 12 contre les violences policières devant les commissariats, actes 13, 14…), à continuer les occupations des ronds-points et le blocage de l’économie, à construire une grève massive et reconductible à partir du 5 février. Nous appelons à former des comités sur les lieux de travail, d’études et partout ailleurs pour que cette grève puisse être construite à la base par les grévistes eux-mêmes. Prenons nos affaires en main ! Ne restez pas seuls, rejoignez-nous !
Organisons-nous de façon démocratique, autonome et indépendante ! Cette assemblée des assemblées est une étape importante qui nous permet de discuter de nos revendications et de nos moyens d’actions. Fédérons-nous pour transformer la société !
Nous proposons à l’ensemble des Gilets Jaunes de faire circuler cet appel. Si, en tant que groupe gilets jaunes, il vous convient, envoyez votre signature à Commercy (assembleedesassemblees@gmail.com). N’hésitez pas à discuter et formuler des propositions pour les prochaines « Assemblées des assemblées », que nous préparons d’ores et déjà.
Macron Démission ! Vive le pouvoir au peuple, pour le peuple et par le peuple.
Appel proposé par l’Assemblée des Assemblées de Commercy.
Il sera ensuite proposé pour adoption dans chacune des assemblées locales.