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Sous pression de la globalisation, les indépendants, à l’origine des premières mobilisations de « gilets jaunes », exigent d’être traités à égalité avec les grands groupes qui optimisent leurs impôts et leurs cotisations sociales. Ils réclament aussi à Emmanuel Macron de la stabilité plus que des postures réformatrices…
Las, comme nous n’avions rien cassé, nous n’avons rien obtenu du président… » Laurent Rigaud, solide boucher de Wambrechies, se souvient, dépité, que c’est dans les Hauts-de-France, dès novembre 2017 – soit un an avant l’émergence officielle du mouvement – qu’ont éclos les premiers « gilets jaunes ». Dans cette région, ce président de l’antenne de l’Union des entreprises de proximité (U2P) s’était en effet mobilisé, avec ses camarades artisans, commerçants et professions libérales, en chasuble fluo, contre la concurrence des grandes surfaces, sur les parkings des hypermarchés, puis sur les ronds-points.
Ce 5 février, Laurent Rigaud les a invités à Chambry, dans l’Aisne, pour contribuer à leur manière au « grand débat national » convoqué par Emmanuel Macron. Aux environs, les giratoires bouillent toujours d’impatience. Dans ce département scarifié de cimetières de la Grande Guerre, les ronds-points de Laon et Soissons arborent désormais des croix jaunes commémorant les victimes du mouvement, et des ballons assortis. D’infatigables retraités, des ouvriers comme Xavier et Mario, des handicapés comme Tania, y réclament encore la mise en place du référendum d’initiative citoyenne (RIC), la reconnaissance du vote blanc, une hausse des salaires et une indexation des pensions sur l’inflation pour ceux qui survivent avec si peu, « à ras du nez »…
Les camarades du boucher de Wambrechies, ces indépendants qui, au départ, ont donné sa couleur et une force inédite au mouvement des « gilets jaunes », ont, eux, déserté ces agoras à ciel ouvert : ils sont écartelés entre la défense de certaines de ces revendications sociales, le soutien à leurs pairs commerçants – dont les boutiques ont parfois été vandalisées lors des manifestations – et la poursuite de leur activité. « Nos salariés comptent sur nous pour remplir leurs frigos. Nous ne pouvons faire grève », explique Hervé, patron d’une SARL dans l’isolation naturelle qui a répondu à l’invitation de l’U2P.
“EN 2018, LE GOUVERNEMENT NOUS A CERTIFIE QUE LA QUESTION DU TRAVAIL DETACHE AVAIT ETE REGLEE. SUR LE TERRAIN, JE N’OBSERVE AUCUNE AMELIORATION.” JOSÉ FAUCHEUX “JE VIS AU MILIEU D’UNE RUE OÙ LES GENS NE SE PARLENT PLUS. OÙ NOS MAMIES, FAUTE D’ARGENT, ESPACENT LEURS RENDEZ-VOUS CHEZ LEUR COIFFEUSE.” SÉBASTIEN
Retournement
Dans la salle Jean-Jaurès de Chambry, surplombée par la sublime cathédrale bleutée de Laon, ils sont une soixantaine venus, comme lui, déballer « sans tabous ce qu’ils ont sur le coeur » : des couvreurs, des boulangers, des fleuristes, des coiffeurs, des électriciens, etc. Tisseurs de lien social, ils s’affligent d’abord de la fracture sociale et territoriale qui lézarde les territoires ruraux et périurbains. « Je vis au milieu d’une rue où les gens ne se parlent plus. Où nos mamies, faute d’argent, espacent leurs rendez-vous chez leur coiffeuse », s’insurge Sébastien, 41 ans, électricien. « Lorsque leur pension a été amputée par la hausse de CSG, des retraitées m’ont annoncé, en larmes, devoir renoncer à leur aide-ménagère », complète son voisin qui dirige une agence de services à la personne. « Il faut remettre de l’humain dans la société, s’enflamme à son tour Emmanuel, un assureur bien charpenté, mais choqué par le suicide, l’an dernier, de trois de ses clients agriculteurs. Comment un citoyen peut-il être “fiché” à la Banque de France par un ordinateur ? Dans les hôpitaux, les trésoreries, des personnels doivent désobéir à leur hiérarchie pour pallier la déshumanisation des services publics. »
Eprouvés par la mondialisation, la concurrence des Gafam, des plates-formes qui bouleversent leurs métiers (6 650 artisans commerçants ont encore baissé le rideau en 2018), ils veulent débattre, certes, mais surtout contraindre le gouvernement et les politiques dans leur ensemble à abandonner leurs dogmes. Car, selon les dernières enquêtes du Cevipof auxquelles Marianne a eu accès, alors qu’ils avaient voté à 29 % pour François Fillon, 22 % pour Marine Le Pen et 20 % pour Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle de 2017, les indépendants constituent désormais la catégorie la plus critique à l’endroit du… capitalisme ! Dans leurs rangs, 64 % s’en défient, contre 50 % en moyenne pour l’ensemble des citoyens. Voilà un retournement spectaculaire. « Une radicalisation qu’il faut interpréter prudemment, mais qui rappelle les années 30 », analyse le chercheur Luc Rouban. Bigre !
C’est que ces indépendants se sentent véritablement pris en tenaille. Entre, d’un côté, cette
économie globalisée qui les marginalise impitoyablement et, de l’autre, des élus qui disposent de bien moins de leviers pour les protéger, mais aiment pourtant à se poser en « réformateurs » en multipliant les mesures décidées sans concertation. Or, commerçants, artisans et patrons de PME ont soif de stabilité : « Lorsque les règles changent tout le temps, nous ne pouvons même plus être fiers de notre travail, se désole Dominique. Et l’administration peut toujours nous prendre en faute. » Ils s’offusquent aussi que des élus locaux, tout miel, leur demandent d’animer leurs bourgs, tout en invitant des enseignes de la grande distribution à s’installer en périphérie de leurs communes. « Pour créer 10 emplois au Smic, ils en détruisent 15 autres qualifiés ! Quand donc réfléchiront-ils ? »
“LAS, COMME NOUS N’AVIONS RIEN CASSÉ, NOUS N’AVONS RIEN OBTENU DU PRÉSIDENT…”
LAURENT RIGAUD
Appel à plus de contrôles
Concurrencés par de grands groupes qui, tel Bouygues, font appel à des travailleurs détachés, les patrons des PME du BTP – qui paient proportionnellement et en moyenne plus d’impôts que ces géants – se rebiffent. « En 2018, le gouvernement nous a certifié que la question du travail détaché avait été réglée par les trois lois de 2014, 2015 et 2016, et l’application en 2020 d’une directive renégociée. Sur le terrain, je n’observe aucune amélioration », tempête, l’oeil
bleu accusateur, José Faucheux, couvreur et président de l’U2P de l’Aisne. Dans son rapport 2018, la Cour des comptes lui donne raison et appelle à plus de contrôles en la matière. Et mieux ciblés : sur 12 000 affaires orientées vers les parquets, une sur quatre, seulement, a donné lieu à une décision judiciaire…
Subir le dumping
Libéraux véritables, pétris des valeurs d’émancipation du compagnonnage, les artisans s’offusquent aussi du « cynisme » de l’exécutif qui assouplit les conditions d’exercice de 1,35 million de microentrepreneurs, un nombre en hausse de 13,4 %, en 2018, amplifié par la décision de Bercy de relever leur chiffre d’affaires maximal à 170 000 €. « On envoie ces volontaires au casse-pipe et, nous, nous subissons ce dumping », regrette Hervé, notre spécialiste de l’isolation. Avant d’installer des panneaux solaires et des pompes à chaleur, ce professionnel a acquis toute une série de certifications : Qualibat, Qualibois, QualiPV (photovoltaïque). « Charges sociales payées, je facture mes installateurs 34 € l’heure. Un microentrepreneur, lui, peut dégainer un 18 €. Mes clients ne comprennent pas cette différence… » Même incompréhension du côté de Corinne, en joli chemisier vert, coiffeuse dans le village de Corbeny, qui enrage qu’on puisse acheter, voire louer, des brevets professionnels sur Internet ou ouvrir des salons pour hommes à 10 € la prestation et qui refusent la carte bancaire… « Lorsque nous dénonçons la concurrence de ces salons, disons “méditerranéens”, on nous soupçonne de racisme. Ce n’est pas du tout ça », l’appuie son collègue Luc, qui a investi dans une caisse informatique qui, elle, lui impose d’être totalement transparent…
Moins langue de bois que la Rue de Grenelle ou Bercy, ces petits patrons reconnaissent que, s’ils peinent à recruter, ce n’est pas seulement parce que des jeunes sont mal orientés, mal formés ou, pour certains, peu dynamiques, « parfois parce qu’ils n’ont jamais vu leurs propres parents se lever ». S’ils ont tant de difficultés à embaucher et à garder des employés auxquels ils demandent une grande disponibilité, c’est aussi qu’il leur est compliqué d’offrir de meilleurs salaires et certains avantages que permettent par exemple les CE de plus grandes entreprises. A leurs yeux, l’Etat, sous Hollande comme sous Macron, s’est fourvoyé en distribuant, sans fléchage, la manne du CICE (40 milliards en 2019). Ils fustigent aussi les allègements de charges dits « Fillon » concentrés sur les bas salaires. « Ces aideslà servent surtout l’industrie, la grande distribution, accuse José Faucheux, le couvreur. Si le gouvernement veut booster le pouvoir d’achat, qu’il bonifie les allègements de charges des boîtes qui augmentent leurs salariés, pas de celles qui les collent tous au Smic et les précarisent ! »
Cette rébellion des petits patrons gagne des territoires qui, jusqu’ici, ont peu bougé. A Crotelles (700 habitants), niché dans la vallée du Madelon, en Indre-et-Loire, Bernard Hubert, 59 ans, à la tête d’une PME de travaux publics, crée des routes, des chemins, des étangs, déchaintre des vignes. Debout à 6 heures du matin, il organise dès 7 heures ses chantiers avec ses ouvriers dispersés jusqu’à 50 km alentour.
“Si c’était à refaire…”
Gilet jaune en vue sur son tableau de bord, il visite ses clients au volant de sa camionnette diesel, roulant à l’occasion à plus 80 km/h et s’arrêtant sur le bas-côté de la route pour prendre un appel. Enfin, quand le réseau le permet. « J’évite de compter, mais je travaille plus de cent heures par semaine, week-end inclus, pour 3 000 € net par mois. J’ai donné du sens à ma vie en satisfaisant mes clients et mes salariés. Mais, si c’était à refaire, je ne ressignerais pas ! » s’exclame-t-il. En serrant leurs budgets, y compris en renonçant à rendre leurs bâtiments accessibles aux handicapés, des municipalités grignotent par ricochet les taux de marge de l’entrepreneur. Ce qui l’empêche, assuret-il, d’embaucher des conducteurs de travaux qui l’épauleraient. Depuis la crise de 2007, Bernard a dû différer des investissements, notamment le renouvellement des camions-bennes et des fourgonnettes. Du coup, le passage de ses véhicules diesel vieillissants au contrôle technique se complique. « En 2018, l’activité redémarrait un peu. Mais la hausse de la taxe diesel, qui aurait pesé plus de 25 000 € sur mes comptes, et le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu de mes 15 salariés me sont tombés sur la tête, poursuit-il. Sauf qu’une fois mes devis signés, je ne peux pas répercuter cela sur mes clients ! » Et de se demander tout haut :
« Pourquoi donc fallait-il supprimer une taxe d’habitation acceptée par la population ? »
A Bordeaux, c’est un autre regret qui se fait entendre. Les commerçants de l’hypercentre, victimes de violences et de dégradations, ont perdu entre 30 et 50 % de leur chiffre d’affaires en décembre. Au président, ils reprochent d’ avoir permis le « kidnapping » de leur ville pendant plus de dix week-ends par des « gilets jaunes » débordés. Ils s’inquiètent aussi du flottement induit par le « grand débat ». Pendant que les gens parlent, tout serait comme en suspens.
Une sorte d’ « effet Kiss Cool », selon Laurent Baudinet, secrétaire général de U2P Nouvelle-Aquitaine : « Mes collègues redoutent que cette incertitude paralyse le consommateur citoyen et par ricochet l’entrepreneur. » Son confrère boucher des Hauts-de-France, Laurent Rigaud, lui, encourage ses troupes à s’investir dans les listes des municipales de 2020. Peutêtre est-ce là le meilleur moyen pour ces commerçants, artisans et petits patrons de faire passer leurs revendications ? Ou bien, une fois devenus des adversaires politiques, de se faire enfin entendre du chef de l’Etat ?