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Par Henri Hude

Le but de cet article est de clarifier la nature du changement politique qui a suivi l’élection d’Emmanuel Macron et d’ajouter quelques observations utile à la préparation de l’avenir.  

 1. Dans l’ancien système de pouvoir, antérieur à Macron, nous trouvions trois éléments fondamentaux :

1er élément : un parti de gouvernement dit « de gauche » (le PS), composite, dans lequel le partenaire majeur était constitué par un noyau qu’on peut appeler « libéral de gauche » ; celui-ci contrôlait un partenaire mineur, constitué par le parti populaire socialiste, c’est-à-dire ceux qui défendaient l’avenir économique des Français non connectés aux opportunités de la mondialisation et aussi ceux qui, n’ayant pas renoncé, au moins en théorie, à un horizon socialiste, avaient néanmoins accepté la social-démocratie.

2ème élément : un parti de gouvernement dit « de droite » (LR), lui aussi composite, dans lequel le partenaire majeur était là encore constitué par un noyau qu’on peut appeler « libéral », mais « de droite » ; celui-ci contrôlait un partenaire mineur, constitué de ceux que l’on appelle conservateurs principalement en référence à des positions culturelles au sens large (le jargon sciences-po dit « sociétal »).

3ème élément : un véritable « ballon d’expansion », de taille significative mais pas encore impressionnante, et jusqu’alors plus ou moins extrémiste. S’y retrouvaient, au sein de plusieurs partis incompatibles entre eux des nationalistes, des nostalgiques d’on ne sait quel régimes autoritaires, et des collectivistes n’ayant pas renoncé à la révolution et la collectivisation.

Le fonctionnement de l’ancien système de pouvoir conduisait routinièrement à des alternances devenues assez fictives, faisant succéder un libéral de gauche à un libéral de droite, ou inversement, pour mener toujours pratiquement la même politique, d’ailleurs très modérément libérale, et surtout très peu inventive, essayant parfois de compenser son impuissance à réformer en faisant de la surenchère libertaire sur des « sujets de société ».

2. En quoi consiste le nouveau système de pouvoir ? 

Or donc, le niveau de conscience de la dégradation économique ayant été croissant ces dernières années, l’ancien système de pouvoir cessa de fonctionner, peu à peu. C’est ce que nous avons observé tout au long de la présidence de François Hollande, son parti de gouvernement ayant perdu sa cohésion. Puis, fin 2016 et début 2017, lors des élections primaires, la situation s’est dramatisée.

1° Dans le parti de gouvernement « libéral de droite », la faction libérale (emmenée par Juppé) a été mise en minorité face à son partenaire réputé « conservateur » (représenté par Fillon).

2° Dans le parti « libéral de gauche », les « populaires » (Hamon) ont emporté la majorité, inversant le rapport de force entre les libéraux de gauche et les populaires.

3° Le « ballon d’expansion » s’est considérablement élargi, et renforcé, rejoint de plus en plus par les laissés-pour-compte de la mondialisation, avec de plus, désormais, face au Front National, la France Insoumise.

Les libéraux (qu’ils fussent « de gauche » ou « de droite ») étaient donc en danger de se voir balayés ensemble du pouvoir. C’est ainsi que s’est imposé le nouveau système de pouvoir. Le talent d’Emmanuel Macron fut de s’imposer en France comme celui qui l’incarnerait.

Ce nouveau système de pouvoir est très simple : il consiste essentiellement dans la fusion des libéraux « de gauche » et des libéraux « de droite », combiné au rejet des populaires socialistes et des conservateurs dans le « ballon d’expansion ».

Ainsi, les libéraux sont unis et leurs opposants sont irrémédiablement divisés. Le ballon d’expansion est devenu beaucoup plus grand, mais reste divisé en quatre groupes incompatibles : l’« extrême-droite » nationaliste, les « conservateurs sociétaux » (ceux du moins qui ne votent pas malgré tout Macron), l’« extrême gauche libertaire » et les vieux collectivistes.

3. Bref bilan et quelques éléments de prospective

Le parti socialiste est très largement dissout.

Les Républicains pourraient très bien connaître le même sort. Ils sont voués ou bien à redevenir le partenaire mineur des libéraux, ou bien destinés à devenir le partenaire mineur des populistes. (Nul ne sait d’ailleurs si Fillon, une fois élu, n’aurait pas plutôt agi en « libéral de droite » qu’en « conservateur ».) Car les injustices dont souffrent les Français découlent d’un excès de conservatisme institutionnel et social, qui rend certaines de nos institutions et politiques économiques largement anachroniques à une époque de révolution industrielle et de mondialisation.

Les libéraux, jouant en position centrale contre quatre adversaires divisés, ont une position très forte. Leur enjeu est de se maintenir au pouvoir non par défaut, en étant l’unique parti non extrémiste ou non réactionnaire, mais grâce à des réformes pertinentes et centristes de notre pacte social.

Durant et depuis les élections de 2017, la permanence ou la survie du PS et de LR a permis objectivement (c’est-à-dire de fait et involontairement), d’occulter le sens du changement en cours, et d’accréditer la thèse d’un changement substituant à un système droite/gauche paralysé un système centriste réformateur. Un tel changement était probablement ce que souhaitait la forte majorité du corps électoral. Certains éléments résiduels du système ancien subsisteront encore un temps indéterminé. Ils pourraient éventuellement servir dans l’avenir, si l’on voulait tenter de réactiver l’ancien système, en cas d’échec du Président, malheureusement probable, à réformer le pays.

4. Ceux qu’on appelle les libéraux ont ainsi gagné cinq ans

L’arrivée des populistes au pouvoir exigerait qu’il sachent s’allier entre eux, ce qui est le cas en Italie, mais ce qui est à ce stade improbable en France.

Aussi est-il probable qu’en France, les « libéraux » se maintiendront au pouvoir et que les partis populaires resteront des partis ou bien extrémistes, ou bien « réactionnaires », c’est-à-dire opposés aux évolutions du monde dont beaucoup, comme les révolutions industrielles et l’ouverture au monde, sont pratiquement irréversibles. Incapables de proposer un idéal de justice qui ne soit pas de type révolutionnaire passéiste ou extrémiste, les populistes français ont aujourd’hui peu de chance de gagner une légitimité suffisamment large, et leur capacité à passer des alliances de gouvernement est limitée.

En revanche, les libéraux pourront écraser le populisme s’ils arrivent à réformer le pays, et à associer tous les Français à cette réforme. S’ils manquent d’inventivité et s’ils échouent à mettre tout le peuple dans le coup, on peut aboutir à une situation de complet blocage.

5. La gestion du nouveau système de pouvoir s’avère en tout cas plus difficile que celle de l’ancien.

1° Il est beaucoup plus difficile de contrôler des formations indépendantes que des partenaires mineurs au sein de coalitions.

2° La recomposition qui vient d’avoir lieu est certes un succès total des libéraux, sous couvert d’une apparence centriste, mais elle représente aussi un repli sur une dernière ligne de défense, certes assez solide. La passivité et l’échec ne sont plus possibles pour eux, car l’option de l’alternance a été perdue. Si le parti libéral unique est battu, c’est toute la politique libérale, et modérée, qui pourrait-être emportée, pour un temps.

3° Le nouveau système offre au pouvoir des occasions beaucoup plus faibles de diversion sur des sujets non-économiques.

On comprend qu’il est relativement facile à deux partis de gouvernement d’accord sur le fond de mettre en scène un désaccord fictif sur des points réputés mineurs. Ce n’est plus du tout la même chose pour un seul parti de gouvernement.

4° Le plus grand défi de Macron est de réformer pour de vrai tout en restant centriste. Dans un premier temps, quand on a regardé la nouvelle assemblée nationale de 2017, on a cru y voir voit massivement représentée la partie innovante et éclairée du pays, en quelque sorte la bourgeoisie de la révolution industrielle numérique. A long terme, il fallait espérer que tous les Français rejoindraient cette catégorie qui profite de la mondialisation. Mais, on n’y voyait (et on n’y voit) à peine que quelques représentants des classes populaires. C’est un risque important, surtout si c’est à elles que l’on demande de porter le poids des réformes. Dans un second temps, les mois passant, on a réalisé combien cette représentation manquait en réalité de puissance et de brillant. On y cherche en vain la profondeur de talents que l’on observe dans les institutions économiques. A ce stade, la relative faiblesse de cette représentation renforce encore la dimension monarchique de nos institutions, ce qui fait reposer la stabilité des institutions modérées sur une seule tête.

Verrons-nous enfin surgir du fond substantiel de notre culture ce que Bergson appelait « le jaillissement d’imprévisible nouveauté » ?