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François-Bernard Huyghe

Nous entrons dans une période hyper-idéologisé en ceci

– Que le dissensus sur les valeurs et projets n’a jamais été aussi évident (voir l’exemple américain) : deux visions du monde s’opposent au quotidien dans tous les domaines (de la géopolitique à la sexualité, ou de la conception de l’identité à celle de l’économie). D’où polarisation (progressistes versus populistes, everywhere contre somewhere, centraux « ouverts » contre périphériques protestataires etc.). Ou pays libéraux versus pays illibéraux.

– Que les prophéties sur la fin de l’Histoire et la fin des utopies sont démenties (« il n’y a pas d’alternative », tous les pays vont progressivement se convertir au modèle démocratique libéral, et toutes les populations qui y ont goûté, jeunes en particulier, y aspirent définitivement).

– Mais aussi dans la mesure où la lutte idéologique, sous une forme parfois très dégradée (buzz,clash et concours d’accusations de haine envahit les domaines les plus quotidiens : marchandise, culture industrielle de distraction.

Les systèmes d’idées et d’interprétation entretiennent des rapports qui relèvent d’une sorte de nouvelle polémologie, la discipline qui étudie les conflits. Mais une polémologie du tweet et de la déclaration people. Preuve que ce conflit idéologique obsède chacun.

Pour les uns nous sommes menacés par les discours de haine qui ramènent le refoulé, pour les autres, opprimés par le pouvoir idéologique du système (dénégation du réel et politiquement correct). L’idéologie comme lutte des valeur et projets politiques est précisément réputée abominable puisque menant à l’extrémisme et au conflit, à la négation des acquis sur lesquelles on ne revient pas et à l’ignorance des réalités qui s’imposent à tous (comme la prééminence de la mondialisation libérale)

Et en même temps, nous savons que la machine peut s’emballer à tout moment. Face à une partie de la population qui est dans la critique constante du système, une autre est toute disposée à chasser les moindres manifestations de haine ou de complotisme avec toute l’ardeur de la vertu chassant le vice.

Si bien que tout peut donner lieu à accusation idéologique, y compris le monde de la marchandise ou des industries culturelles de divertissement.
Deux exemples pris le jour où nous écrivons. Dans l’affaire dite du hijab de Décathlon: une société commerciale lance un produit sportif pour la clientèle islamique (comme le font déjà beaucoup de marques de luxe). Tout le monde s’enflamme. Les uns pour le « droit » des croyantes de faire du sport et pour déplorer la stigmatisation dont elles seraient victimes. Les autres pour la défense de la laïcité et de la résistance à un islamisme qui s’affiche et contraint de plus en plus les siens à afficher leur appartenance. Le plus curieux étant qu’un des grands acteurs de la controverse est le « community manager » de Decathlon qui inonde les réseaux sociaux de messages invoquant la démocratie, le refus de la haine, le droit des femmes et les « valeurs » de la marque sportive. Sans oublier les inévitables invocations de la haine qu’il faudrait exorciser. Il tient finalement le discours le plus politique et, à le lire, on a l’impression que Decathlon est une ONG persécutée.

De la même façon,dans l’affaire Nocibé, un cadre dirigeant de cette société injurie un présentateur pro-islamiste pour « haine », le présentateur ayant lui-même quitté LCI parce que Zemmour arrivait dans une chaîne du groupe…, La société licencie son cadre au nom de ses valeurs (donc si vous avez bien suivi pour la haine de la haine du haineux Zemmour) ce qui n’empêche pas son boycott par une partie de l’opinion qui trouve sa réaction trop : n’avait-elle pas accueilli un haineux ?. Et revoilà, sur fond

Bien sur, l’inflammabilité des réseaux sociaux et la sensibilité extrême de tout thème communautaire jouent dans ces deux cas, mais il est frappant de voir le monde de la marchandise (la « com » des sociétés) devenir moralisateur et emphatique. Il est tout prêt à se mobiliser pour nos valeurs démocratiques dont nous soupçonnons qu’elles pourraient bien servir des valeurs boursières. Vous pensiez acheter des chaussures, vous vous engagiez dans le vivre ensemble menacé. Vous achetiez une crème de beauté Nocibé, vous preniez partie dans la nouvelle affaire Dreyfus.