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Un nouveau départ pour la présidence Macron: à quelles conditions?

Thierry Chopin, professeur de science politique

Jérôme Cloarec, juriste

Si Emmanuel Macron souhaite renouer le fil de son mandat, il importe de comprendre ce qui a rendu possible son élection. Celle-ci représentait d’abord, sans que cela soit formulé explicitement, la victoire du libéralisme. Non pas le « néo-libéralisme » caricatural, mais le libéralisme politique des Lumières et le libéralisme social et économique de la tradition scandinave.

Ce positionnement est traditionnellement marginalisé par trois forces politiques : la gauche (libérale politiquement et sur le plan des moeurs mais plutôt opposée au libéralisme économique), la droite (libérale économiquement mais moins sur le plan sociétal) et les extrêmes illibéraux.

La force d’Emmanuel Macron a été de mobiliser et d’unifier un électorat libéral qui reste minoritaire. Il a su pendant la campagne incarner avec conviction le corpus de valeurs qu’il défendait. Il a fait le pari qu’il était possible de gagner une élection en affichant son engagement pro-européen. Cette ambition réformatrice s’accompagnait de valeurs chères à un électorat où l’on retrouve chrétiens de gauche, démocrates-chrétiens et centristes modérés de gauche ou de droite : bienveillance, reconnaissance des erreurs, discours positif.

Sur le plan de la structuration politique, il s’est appuyé sur des idées venues de la société civile et sur une campagne de terrain avec les « Marcheurs ». Cela a apporté une part d’innovation et de fraîcheur à une campagne promouvant des formes de participation politique horizontale.

Comment a-t-il perdu le fil de son électorat ?

Le comportement d’Emmanuel Macron dans l’exercice du pouvoir est celui qui a le plus évidemment agacé l’opinion publique. Ses petites phrases ont donné l’impression de mépris d’un « premier de classe », caractéristique d’ailleurs aussi d’une partie de son entourage. Les petites phrases tranchent avec la bienveillance de la campagne et confortent les craintes de ceux qui s’inquiètent de la déconnexion du Président. Macron semble s’inscrire dans un continuum monarchique, tant dans sa conception verticale du pouvoir que par l’utilisation de symboles, Versailles et Louvre, loin de l’identité républicaine et libérale qu’il a promue.

Concernant les structures politiques, le déséquilibre est flagrant entre la faiblesse de la dimension politique du système mis en place et le rôle joué par la haute administration. Le gouvernement Philippe est peuplé d’experts qui peinent à donner un sens politique à leur action et la majorité parlementaire est constituée en grande partie de novices au faible poids politique ; d’où la grande solitude politique du Président révélée par la crise des Gilets jaunes. Le manque de diversité dans les cabinets ministériels, la pratique du pouvoir du président qui s’appuie quasi exclusivement sur les grands corps, prêtent d’autant plus le flanc à la critique d’une pratique élitiste du pouvoir. Le manque d’ouverture sociologique, idéologique et opérationnel entrave l’ouverture de la sphère administrative à la société civile qu’il prétendait incarner face aux tenants du système politique.

Cette faiblesse politique est accentuée par l’absence de transformation d’En Marche en véritable parti, et l’isole des relais locaux et des territoires extérieurs aux grandes métropoles. Les comités LREM se heurtent à trois obstacles : le manque d’autonomie (pour éviter la constitution de baronnies), le manque de moyens et la défiance, ces dernières étant liées à la gratuité de l’adhésion. Cette organisation centralisée et pyramidale, en contradiction avec la politique proposée durant les campagnes présidentielle et législative, démobilise les militants.

Les réformes déjà menées peuvent produire des résultats. Mais le début du mandat n’a pas été complètement cohérent, en termes de priorités, avec le socle idéologique qui les fonde. La réforme de la SNCF, qui ne figurait pas dans le programme, a été politiquement coûteuse, la politique budgétaire a été confuse : pas de baisse des dépenses (les réformes structurelles étant prioritaires), mesures fiscales incomprises (CSG, ISF ou encore taxes sur le carburant), immixtion dans le financement des collectivités locales (taxe d’habitation). Ces mesures mal expliquées ont conduit à un ras-le-bol qui n’est pas entièrement étonnant vu la pression fiscale en France, la plus élevée dans l’UE. Enfin, si le Président souhaite promouvoir un libéralisme économique et social à la scandinave, il ne peut en ignorer les conditions de possibilité : le développement de systèmes de retraites et sociaux moins catégoriels et plus universels. À défaut, à chaque fois qu’il s’agit de réformer ces systèmes, ce n’est pas d’une mais de multiples réformes qu’il s’agit, mobilisant des ressources politiques et administratives considérables et créant le doute de chaque catégorie d’être moins bien traitée que les autres.

Un nouveau départ est-il possible?

En Marche s’est présenté aux élections avec un programme et un candidat cohérents dans leur démarche mais un manque de maturité politique. Et un soupçon d’arrogance : c’est le propre des start-up, comme des révolutionnaires, de croire que le monde est né avec elles. Entre la campagne et l’exercice du pouvoir il y a un changement de dimension qui doit être acté : structures (assumer de devenir un parti), expérience (y compris politique) de ceux qui définissent et portent les politiques publiques, enracinement (prise en compte des sensibilités locales) sans lequel les politiques publiques ne seront ni comprises, ni admises. Le président doit aussi démontrer qu’il est capable d’ouvrir les postes à responsabilité à d’autres personnes que celles issues de la haute fonction publique. De multiples talents représentatifs de la société française sont aujourd’hui ignorés. Pour mémoire, le candidat Macron avait pris l’engagement de « construire une société de mobilité plutôt que de statuts ». Il devrait enfin renouer avec la dimension girondine de la tradition libérale française, en relançant la décentralisation et assumant des solutions asymétriques adaptées aux spécificités locales ou encore en encourageant l’expérimentation et l’innovation territoriales.

Le brio et la verve macroniens ne sauraient compenser l’absence de clarification idéologique. Le libéralisme, en France, c’est le centre et le fait majoritaire de la Ve République a réduit ce dernier à un simple auxiliaire du bipartisme socialistes/gaullistes. En autonomisant ce centre, le macronisme incarne une rupture, mais aussi un continuum avec le mandat de Valéry Giscard d’Estaing qui avait lui aussi conquis le pouvoir « par effraction », en profitant d’un affaiblissement conjoncturel de la droite.

Pour sortir de la logique d’un centre qui réussit par effraction, et donc par fulgurance, Emmanuel Macron doit démontrer que l’alliance du libéralisme et du social répond structurellement aux attentes d’une partie significative de la société, entre le besoin de liberté et d’efficacité et la nécessité de répondre à une insécurité économique et identitaire croissante. Le Président doit aussi nouer des alliances avec ceux dont il partage les convictions, à gauche comme à la droite, plutôt que de chercher à faire le vide entre le centre et les extrêmes. Enfin, il doit se garder de conceptualiser son action sur le fondement du « progressisme », une notion floue et très « rive gauche » qui n’imprime pas car elle ne renvoie à aucune signification politique. Si Emmanuel Macron ne parvient pas à démontrer en quoi son positionnement s’inscrit dans les valeurs communes et structurantes de la société française, la méfiance générée favorisera le basculement du pays vers son contraire, le populisme illibéral.

L’Europe est un marqueur de la victoire de 2017 et le domaine par excellence pour expliciter les choix économiques du gouvernement. Mais à côté de cet ADN économique, les Européens ont pu ignorer la dimension identitaire de la construction européenne. C’est parce que nous sommes réunis par un corps de valeurs et d’intérêts communs que nous prétendons constituer un espace politique commun. Cet espace n’est pas indéfini, il ne peut exister que protégé par des frontières extérieures et une politique de sécurité efficace de nature à répondre au sentiment d’insécurité sociale et identitaire croissant. Cet espace doit aussi être structuré et le principe démocratique européen par excellence, et qui fait aujourd’hui écho dans le débat public français, est la subsidiarité : la décision doit, autant que possible, être prise au plus proche du citoyen, car plus elle est éloignée de lui, plus son acceptation est difficile. C’est un principe cohérent avec la culture girondine française. L’Europe doit fonctionner selon deux principes : elle ne doit intervenir que si un niveau inférieur ne le peut pas efficacement ; là où elle intervient, elle doit disposer des moyens adéquats.

Alors que l’action politique est entravée par un climat de contestation, les européennes sont l’opportunité d’ouvrir un nouveau cycle politique. L’erreur serait de ne pas corriger, en profondeur, les insuffisances révélées par le début de mandat et de se rassurer du fait d’absence d’opposition crédible. Les exemples britannique et italien montrent que la politique du « moi ou le chaos » n’est jamais pérenne. Les passions tristes qu’Emmanuel Macron avait su combattre avec succès durant la campagne présidentielle sont aujourd’hui menaçantes. Afin de retrouver la confiance, revenir à l’exercice initial de vérité sur l’état du pays et les mesures nécessaires ne saurait nuire, mais cette fois en reconnaissant aux citoyens leur part dans son énonciation.

Nous tenons à remercier vivement Jean-François Jamet et Lukáš Macek ; ce texte doit beaucoup à nos discussions. Les opinions exprimées ici n’engagent cependant que les auteurs.

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