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C’est une décision rarissime. Le Premier ministre Edouard Philippe « a décidé de ne pas aller » ce jeudi 21 mars aux questions au gouvernement au Sénat, en signe de désaccord avec la décision de la chambre haute de saisir la justice du cas d’Alexandre Benalla, mais également de proches d’Emmanuel Macron.

Le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand a lui aussi aussi décidé de « ne plus participer » à une conférence commune prévue le lendemain avec son homologue du Sénat Gérard Larcher à Sciences Po à Lille. La présidence du palais Bourbon dénonce une utilisation des « fonctions de contrôle parlementaire à des fins politiciennes » par le Bureau du Sénat.

Griveaux dénonce un « tribunal politique »…

« Ni en fait ni en droit, rien n’est fondé dans la décision qui a été prise ce matin » et le Sénat s’est transformé ainsi « en tribunal politique », avait pour sa part lancé Benjamin Griveaux avant d’entrer dans l’hémicycle. « Dans la période, le rôle du Sénat, ça n’est pas d’affaiblir, de diviser et de faire en sorte que le pays ne retrouve pas l’unité nationale dont nous avons tant besoin. C’est politiquement bas et c’est moralement très grave », a-t-il affirmé. Même son de cloche du côté du patron de la République en Marche Stanislas Guerini et la dénonciation d’un « procès politique pour « attaquer le président de la République. » Des attaques acerbes qui ne sont pas restées sans réponses du côté du palais du Luxembourg.

… Larcher répond: « le droit, tout le droit »

« Je ne suis en guerre contre personne. Le sujet est d’une autre nature. C’est simplement l’application du droit, rien que le droit, tout le droit », a répliqué le président du Sénat Gérard Larcher dans une déclaration à l’AFP. Accusé d’attenter à la séparation des pouvoirs, le parlement agit « dans le cadre de la Constitution », a abondé le co-rapporteur socialiste de la commission d’enquête sénatoriale Jean-Pierre Sueur.

Cette décision retentissante n’en accroît pas moins la tension entre l’Elysée et la Haute assemblée, seule institution « qui ne procède pas de la seule élection présidentielle » et « capable de contrôler l’action du gouvernement en toute indépendance », avait récemment assuré Gérard Larcher. La droite a d’ailleurs conservé la majorité au Sénat en septembre 2017, en pleine vague macroniste.

Les premières tensions datent d’ailleurs de cette époque: en juillet 2017, trois mois après son élection, Emmanuel Macron annonce aux collectivités territoriales – représentées par le Sénat aux termes de la Constitution – qu’elles devront réaliser 3 milliards d’euros d’économies supplémentaires, alors qu’elles n’ont cessé de dénoncer les baisses de dotations du quinquennat Hollande.

La revanche de l’ancien monde?

Autre sujet de friction: la volonté du nouveau président de « réduire le nombre d’élus locaux » et d’instaurer le non-cumul des mandats au-delà de trois mandats jusqu’aux communes de moins de 3500 habitants. Un seuil rapidement relevé face à la levée de boucliers des élus.

Gérard Larcher, qui incarne « l’ancien monde » aux yeux de la Macronie, est également engagé, depuis l’été 2017, dans une âpre négociation avec Emmanuel Macron pour la révision constitutionnelle voulue par le président, qui nécessite l’accord de la Haute assemblée. Une équation à facteurs multiples pour l’ancien maire LR de Rambouillet: ne pas entrer en conflit ouvert avec un exécutif désireux de diminuer le nombre de parlementaires quand le Sénat voit son rôle régulièrement remis en cause dans l’opinion, tout en concédant une dose de proportionnelle à l’Assemblée, au grand dam des députés de sa propre sensibilité.

Pour l’heure, cette révision est bloquée, enterrée depuis juillet 2018… par l’affaire Benalla. Pour Gérard Larcher, le « Nouveau monde » s’est « fracassé sur la Contrescarpe », cette place du quartier latin où l’ex-collaborateur du président avait été filmé le 1er mai en train de brutaliser des manifestants. Alors que la commission d’enquête de l’Assemblée, concédée par la majorité, a tourné au fiasco, le Sénat n’a pas laissé passer l’occasion. Les auditions de sa commission dirigée par le sénateur LR Philippe Bas ont réalisé des cartons d’audience et largement nourri ce feuilleton empoisonné pour l’exécutif.