Étiquettes

, , , , ,

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po

Un parti d’extrême-droite, qui prône à la fois la légalisation du cannabis et l’expulsion des Palestiniens, pourrait créer la surprise aux prochaines législatives israéliennes.

https://i0.wp.com/filiu.blog.lemonde.fr/files/2019/03/Le-Premier-ministre-Benjamin-Netanyahu-et-Moshe-Feiglin-%C3%A0-la-Knesset-le-2-juillet-2013-Cr%C3%A9dit-Flash90-640x400-300x188.jpg

Moshe Feiglin et Benyamin Nétanyahou à la Knesset, en juin 2013

Le cannabis ne conduit pas forcément au pacifisme, il peut même être le cheval de Troie des pires extrémismes. C’est le cas avec la formation israélienne Zehout (Identité), traitée jusqu’à tout récemment avec dérision, mais désormais créditée dans les sondages de trois à sept sièges aux législatives du 9 avril (sur un total de 120 députés à la Knesset). Moshe Feiglin, le fondateur et dirigeant de Zehout, avait déjà enregistré un étonnant succès de librairie avec sa plate-forme électorale « Etre un Juif libre: Etat d’Israël, mode d’emploi », qui avait même temporairement détrôné le dernier best-seller du philosophe israélien Youval-Noah Harari. La proposition la plus populaire de Feiglin concerne « l’arrêt de la persécution des consommateurs de cannabis » par la légalisation de son commerce « comme pour la vente d’alcool ». Elle pourrait lui attirer un électorat jeune, sans doute moins conscient de la détermination de Feiglin à expulser les Palestiniens des territoires occupés.

UNE EXTREME-DROITE DECOMPLEXEE

Ingénieur informatique de 56 ans, Feiglin est entré en politique en 1993 par son opposition acharnée aux accords de paix israélo-palestiniens d’Oslo. Il anime alors un mouvement de désobéissance civile, appelé « C’est notre terre », qui compense son caractère groupusculaire par le blocage de ronds-points, cause d’immenses embouteillages. Cet activisme, qui le rend vite impopulaire, lui vaut aussi de sérieux démêlés avec la justice. Comprenant le risque d’une marginalisation durable, Feiglin décide de pratiquer l’entrisme au sein du Likoud, afin d’implanter un courant d’extrême-droite au sein du parti historique de la droite israélienne. Ce courant, « Direction juive », recrute surtout parmi les colons, Feiglin résidant lui-même dans l’implantation de Karnei Chomron, proche de Naplouse.

Au début de la deuxième intifada, en 2000, Feiglin appelle à sanctionner la population palestinienne de Naplouse en l’expulsant vers la Jordanie. Il célèbre la mémoire du colon israélien qui, en 1994, avait massacré 29 Palestiniens en prière à Hébron. Il ose se présenter face à Nétanyahou pour la direction du Likoud, obtenant 12% des votes aux primaires de son parti en 2005, puis 24% en 2007. Ces performances lui ouvrent les portes de la Knesset, où il siège au nom du Likoud en 2013-15, occupant même le poste de vice-président du Parlement. Il quitte alors le Likoud pour établir son propre parti, Zehout, martelant l’impératif d’une judaïsation intégrale du « Mont du Temple », qui correspond à l’Esplanade des Mosquées de Jérusalem. Feiglin revendique le passage du troisième lieu saint de l’Islam sous le contrôle exclusif du Grand-Rabbinat, l’expulsion de tous les Palestiniens qui refuseraient la souveraineté israélienne sur l’ensemble de Jérusalem, ainsi que le transfert dans la vieille ville de Jérusalem de la Knesset et des ministères.

DROGUES DOUCES ET DROITE DURE 

Feiglin défend plus généralement l’annexion pure et simple de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie, occupées depuis 1967, ainsi que « l’aide à l’émigration » de la population palestinienne, soit son transfert massif vers la Jordanie et d’autres pays étrangers. Ne seraient autorisés à demeurer sur leur terre que des « résidents permanents » ayant affirmé leur loyauté indéfectible envers l’Etat d’Israël et une toute petite minorité de « citoyens à part entière », reconnus comme tels après « une enquête longue et fouillée ». Ce racisme assumé et affiché connaît déjà une visibilité inquiétante dans la colonie même où réside Feiglin: des parents d’élèves de Karnei Chomron viennent en effet d’obtenir le renvoi du personnel arabe de nettoyage de leur école, pourtant de nationalité israélienne, au motif que « la vie de nos enfants passe en priorité, nous sommes des racistes et nous adorons la race juive ».

L’embellie actuelle de Zehout dans les sondages ne deviendra une réalité politique que si ce parti franchit le seuil des 3,25% de voix, indispensable pour accéder à la Knesset. La popularité de Feiglin démontre en tout cas que les gages donnés par Nétanyahou à la droite dure, loin de contenir sa radicalisation, favorise au contraire la surenchère aux extrêmes. La stigmatisation des Arabes israéliens par le Premier ministre est déjà très troublante. Plus grave encore, l’alliance qu’il a nouée avec les suprémacistes de « Force juive » a été qualifiée, dans un éditorial du « Monde », de « sombre illustration du cynisme en politique ». La candidature du chef de « Force juive » a d’ailleurs été invalidée par la Cour suprême, même si cette formation ouvertement raciste, désormais intégrée au sein d’un parti de la coalition gouvernementale, participera aux prochaines élections.

C’est dans ce contexte très chargé que le score de Zehout le 9 avril prochain prendra tout son sens. Un succès de Feiglin, n’en déplaise aux amis du cannabis, enverrait surtout un terrible message de haine et de violence.

 

http://filiu.blog.lemonde.fr/