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 Jérémie Peltier

L’objectif de cette enquête était de réaliser un état des lieux sur la façon dont les Français, d’abord, perçoivent la laïcité, ce qui fait qu’ils sont attachés ou non au principe de laïcité, ce qui fait qu’ils souhaitent ou non une adaptation, un assouplissement ou un renforcement de la loi de 1905. C’est un sujet qui suscite des controverses parfois explosives dans le pays, et c’est un sujet qui suscite parfois des remous au sein même des majorités politiques, à commencer par La République en marche.

C’est pourquoi l’autre objectif de l’enquête était de s’intéresser spécifiquement à ce que pensent les électeurs de l’actuel parti majoritaire à l’Assemblée nationale, dont les représentants semblent parfois s’exprimer de façon divergente entre eux au sujet de la laïcité.

Nous avons donc interrogé 2505 personnes, dont 493 électeurs qui ont voté Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, et 373 électeurs ayant l’intention de voter pour la liste LREM aux prochaines élections européennes.

I – L’adhésion à la loi de 1905 et aux grandes lois actuelles en matière de la laïcité

Premier enseignement de notre enquête : on voit une opinion publique qui est très massivement attachée à la loi de 1905, position qu’on peut qualifier de très « républicaine ».

Et, élément intéressant, il en est de même au sein de l’électorat LREM – voire cet attachement est d’autant plus fort au sein de l’électorat LREM par rapport à la moyenne des Français.

  • 87 % des Français disent être favorables à la loi de 1905, loi qui garantit le libre exercice des cultes, la liberté de conscience, et qui impose le principe selon lequel l’État ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte.

Les électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 sont 94 % à se dire favorables à cette loi ; 95 % pour ceux qui ont l’intention de voter LREM aux européennes de 2019 ;

  • 83 % des Français se disent favorables à la loi de 2004, qui interdit le port de signes religieux ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, les collèges et les lycées publics.

88 % chez les électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de la dernière élection présidentielle, et 87 % chez ceux qui veulent voter LREM aux prochaines européennes.

  • 89 % des Français se disent favorables à la loi de 2010 interdisant le port d’un voile intégral couvrant le corps et le visage.

      92 % chez les électeurs d’Emmanuel Macron lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, et 93 % chez ceux qui veulent voter LREM aux prochaines européennes.

Petite parenthèse à ce stade : revient parfois l’argument selon lequel la défense de la laïcité se fait d’abord et avant tout contre les musulmans, que celles et ceux qui défendent la laïcité le font d’abord par une supposée « islamophobie ». En raison de la taille importante de son échantillon (2500 personnes), cette enquête permet pour la première fois d’avoir sur ce sujet un aperçu du point de vue des musulmans, généralement exclus de l’analyse en raison de leur trop faible nombre dans l’échantillon d’une enquête classique (autour de 1000 personnes). Ce que nous dévoile cette enquête, c’est qu’une grande majorité des personnes qui se disent musulmanes sont favorables à la loi de 1905. En somme, expliquer qu’il est nécessaire d’adapter la loi de 1905 pour répondre aux besoins et attentes d’une majorité des personnes de confession musulmane de ce pays semble être un argument quelque peu caduc. Parmi les personnes qui se disent musulmanes dans l’enquête, 75 % disent être favorables à la loi de 1905.

On trouve la même chose d’ailleurs quand on leur demande s’ils souhaitent ou non assouplir certains aspects de cette loi, ou la garder telle quelle :

  • 71 % des Français veulent garder cette loi telle qu’elle est, 24 % veulent « l’assouplir » ;

79 % des électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de la dernière présidentielle (+8 par rapport à la moyenne des Français) veulent garder cette loi telle qu’elle est, et 20 % l’assouplir.

Chez les personnes qui se déclarent de confession musulmane, 66 % déclarent vouloir la garder telle qu’elle est, et 24 % assouplir certains aspects de cette loi.

II – Ce qu’est le principe de laïcité pour les Français

Nous avons ensuite interrogé les Français sur ce qu’ils « entendaient » par le terme « laïcité », et leur avons demandé : « Pour vous, la laïcité, c’est quoi, avant tout ? ».

  • d’abord, séparer les religions et la politique : 30 % (même taux en 2005 chez l’ensemble des Français) ;
  • ensuite, assurer la liberté de conscience : 22 % (28 % en 2005) ;
  • puis, faire reculer l’influence des religions dans notre société : 20 % (9 % en 2005) ;
  • enfin, mettre toutes les religions sur un pied d’égalité : 19 % (32 % en février 2005).

Nous obtenons quasiment les mêmes chiffres lorsqu’on interroge uniquement les électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle.

Ces éléments sont intéressants à plusieurs titres. D’une part, ils montrent l’évolution de la perception par les Français sur ce qu’est la laïcité selon eux au cours des dix dernières années. Si la séparation du politique et du religieux demeure l’aspect central pour eux (et correspond bien à la « lettre » de la loi de 1905), on note clairement une attente renforcée au cours des dix dernières années de la laïcité chez les Français comme devant et pouvant faire reculer la religion et l’influence de la religion dans le pays, dans un contexte où une religion, à savoir l’islam, semble être beaucoup plus visible qu’il y a dix ans. D’autre part, si les Français voient de plus en plus la laïcité comme un élément devant faire reculer l’influence des religions dans notre société, la visibilité d’une nouvelle religion dynamique peut expliquer en partie pourquoi ils perçoivent cette laïcité comme beaucoup plus en danger par rapport à il y a dix ans.

III – La perception d’un danger pour la laïcité en France

  • 74 % des Français estiment que la laïcité est aujourd’hui en danger en France (58 % en 2005) ; 70 % chez les électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle de 2017.
  • 55 % des personnes qui se déclarent musulmanes dans notre enquête estiment que la laïcité est aujourd’hui en danger en France.

IV – Renforcement ou assouplissement de la loi de 1905

Les débats actuels autour de la laïcité semblent parfois se structurer autour de deux pôles : celles et ceux qui défendent un « assouplissement de la loi de 1905 », et celles et ceux qui veulent un renforcement de la loi, ou a minima le statu quo. On a interrogé les Français d’une part sur les mesures qui pourraient « renforcer » la loi de 1905 – les mesures qui pourraient aller plus loin que ce que prévoit actuellement la loi de 1905 en somme – et, d’autre part, sur les mesures qui viseraient, au contraire, à l’assouplir un peu. Précision donc : les mesures sur lesquelles nous avons interrogé les Français ne correspondent en rien à ce qu’est 1905, à ce que signifie 1905 dans son application concrète.

Mais cela nous semblait intéressant de poser ces questions pour sentir un état d’esprit des Français et notamment des sympathisants LREM face justement à ces débats qui peuvent parfois voir le jour sur la scène publique et dont les responsables politique se font parfois les porte-voix.

Sur les mesures qui viseraient un renforcement de la loi de 1905

  • 84 % des Français seraient par exemple pour l’interdiction de toute prière de rue et autre cérémonie religieuse dans l’espace public ; 87 % chez les électeurs d’Emmanuel Macron au premier de l’élection présidentielle de 2017, et 87 % chez celles et ceux qui souhaitent voter pour la liste LREM pour les prochaines élections européennes.
  • 76 % des Français seraient favorables à l’interdiction du port de signes religieux ostensibles (croix, voilà, kippa, turban, soutane…) aux usagers des services publics (quand une personne rentre dans une mairie par exemple, ou dans une préfecture).

Rappelons évidemment que la neutralité dans les services publics concerne uniquement les agents, mais non les usagers, et qu’une telle proposition mettrait à mal le principe de liberté religieuse, principe essentiel dans la loi de 1905.

78 % des électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle de 2017 seraient favorables à cette interdiction, et 79 % des électeurs ayant l’intention de voter LREM lors des européennes de 2019.

  • 75 % des Français seraient également favorables à l’interdiction du port de signes religieux ostensibles dans les salles de cours des universités.

80 % des électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 seraient favorables à cette interdiction.

  • 74 % des Français seraient favorables à l’interdiction du port de signes religieux ostensibles aux salariés des entreprises du secteur privé (qui renvoie au sujet de la gestion du fait religieux dans l’entreprise).

76 % des électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle seraient pour cette interdiction, et 75 % des électeurs ayant l’intention de voter LREM aux européennes de 2019.

Sur les mesures qui viseraient à assouplir la loi de 1905

  • 26 % des Français seraient favorables au fait d’autoriser les pouvoirs publics à financer directement la formation des « ministres des cultes » (pasteurs, prêtres, imams, rabbins…).

Nous obtenons les mêmes chiffres – 30 % – chez les électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de la dernière présidentielle.

  • 19 % des Français seraient favorables au fait d’autoriser les pouvoirs publics à financer directement la construction d’un lieu de culte ; 18 % chez les électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de la dernière présidentielle, et 19 % chez les électeurs ayant l’intention de voter LREM aux européennes de 2019.

Enfin, s’agissant des « plats de substitution dans les cantines scolaires » : sur un sujet qui peut sembler pourtant comme relevant du bon sens (et qui ne peut d’ailleurs être perçu comme un « assouplissement » de la loi de 1905) mais qui pâtit vraisemblablement de la façon dont il est régulièrement instrumentalisé par les élus notamment du Rassemblement national[2], les Français et les sympathisants La République en marche sont partagés :

  • 51 % des Français (seulement) sont favorables à la mise en place de plats de substitution dans les cantines scolaires pour les élèves ne souhaitant pas manger de la viande de porc ; 56 % des électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de la dernière présidentielle, et 55 % des électeurs ayant l’intention de vote LREM aux européennes de 2019.

V – La laïcité comme ciment de la nation

On se demande souvent ce qui peut unir les Français dans un pays fragmenté, un pays qui est devenu un archipel d’îles qui ont tendance à s’ignorer les unes des autres, comme nous le démontre avec brio Jérôme Fourquet dans son dernier livre[3]. Ces quelques résultats montrent véritablement que la laïcité est un ciment de la nation, un ciment qui permet de faire bloc dans une société devenue un mille-feuilles.

Retrouvez l’enquête complète

https://jean-jaures.org/nos-productions/les-francais-et-la-laicite-etat-des-lieux