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A quatre jours du scrutin européen, Marine Le Pen et ses alliés ont réussi à installer le récit d’une « vague nationaliste » tandis que le Président français semble naviguer à vue.
« Le projet de transformation profonde que je mène pour le pays ne va pas sans une nouvelle étape du projet européen », a déclaré Emmanuel Macron dans son entretien à la presse régionale. Il qualifie le scrutin de dimanche d’« élection européenne la plus importante depuis 1979 parce que l’Union est face à un risque existentiel » et appelle à « être unis car c’est l’union qui fait la force ». Selon le sondage Ifop-Fiducial de mardi, la liste RN reste en tête (24 %), suivie de peu par LREM-MoDem (23 %) puis par LR (13 %), LFI (8,5 %), EELV (6,5 %), le PS (6 %) et DLF (4 %).
EMMANUEL MACRON EN RÊVAIT, Marine Le Pen l’a fait. Le champion de l’Europe, ce devait être lui. Le promoteur de listes transnationales, d’une plateforme programmatique commune, des ambitions de la Sorbonne et d’une « renaissance » de l’Union post-Brexit… Rien ne s’est déroulé comme prévu. Quand la cheffe du RN s’affichait avec la famille nationaliste lors d’une grande messe à Milan, samedi autour de Matteo Salvini, le chef de l’Etat s’employait au damage control après les propos d’Angela Merkel sur la « confrontation » franco-allemande… Cette campagne a bien vu émerger un espace politique à l’échelle continentale. Mais les nationalistes ont trusté les premiers rôles.
Curieux paradoxe, alors que Marine Le Pen dispose du premier bataillon d’eurodéputés français à Strasbourg et d’un bilan européen peu glorieux. Tour de force, en tout cas, pour l’ex-candidate à la présidentielle sortie esquintée de 2017. « La nouveauté, c’est que l’extrême droite est entrée dans le jeu de l’européanisation du débat public. Emmanuel Macron, qui l’avait pourtant promis et incarné, ne l’a pas fait », se désole un cadre de la campagne LREM.
A la tête du parti présidentiel, on peine à masquer son inquiétude à cinq jours de l’échéance. « Le casting de Milan était glaçant, souffle Stanislas Guerini à l’Opinion. Ces partis sont dans le suprémacisme blanc, l’homophobie, les liens à peine cachés avec des groupuscules néonazis… Il faut réveiller notre électorat. »
A FRONT RENVERSÉ : alors que le Président français présente depuis des mois la bataille des européennes comme un affrontement entre nationalistes et progressistes, les premiers ont réussi à donner l’illusion d’une force unie pendant la campagne, tandis que la liste formée par LREMMoDem de Nathalie Loiseau apparaît bien isolée dans l’espace politique européen.
Alors que Marine Le Pen a fait le tour du Vieux Continent pour participer à des meetings avec les populistes de tous les pays, Emmanuel Macron, bien que très investi dans les européennes, n’a guère battu les estrades, à ce jour, avec un quelconque homologue progressiste. En mai 2009, son prédécesseur Nicolas Sarkozy participait à un meeting commun avec la chancelière allemande Angela Merkel pour les européennes. Rien de tel ici.
Pire, Emmanuel Macron a projeté dans le débat public ces dernières semaines ses divergences avec l’Allemagne, ce qui a encore accentué l’idée d’un splendide isolement de la France. Même la tribune publiée par le Président français le 5 mars dans les journaux des 28 Etats membres, dans laquelle il présentait aux citoyens sa vision du modèle européen, n’a eu que peu d’écho. « Nous n’avons pas été capables de matérialiser cette force politique européenne que nous appelons de nos voeux », regrette un élu macroniste.
Listes transnationales. Comment les événements ont-ils pu prendre une telle tournure ? A peine élu, Emmanuel Macron défendait avec passion le principe de listes transnationales pour les élections européennes, afin de renforcer la démocratie européenne. Une vieille idée, dont l’objectif est de dépasser le cadre des débats nationaux. Las, la proposition a été rejetée par un vote négatif du Parlement européen en février 2018, sous l’influence des conservateurs du PPE.
La République en marche a malgré tout tenté de donner une coloration transnationale à sa liste : l’Italien Sandro Gozzi, l’ancien délégué aux Affaires européennes du gouvernement Renzi, figure en 22e position… loin derrière Pierre Karleskind, septième vice-président de la région Bretagne. Mais au moins donne-t-il un vernis transeuropéen à la liste macroniste.
Si Emmanuel Macron s’est retrouvé bien seul dans cette campagne, c’est qu’il a refusé de rejoindre l’une des deux grandes familles politiques qui dominent le Parlement européen, préférant dupliquer à Strasbourg la stratégie du ni droite-ni gauche qui lui a si bien réussi au niveau national. Mais l’échiquier politique européen n’a rien à voir avec l’échiquier national. Le PPE (droite et centre droit) y est très puissant. Le S&D (socialistes) est la seconde force. En 2017, le PPE faisait savoir à Emmanuel Macron fraîchement élu, dont le positionnement ne lui paraissait pas incompatible avec sa ligne, qu’il serait le bienvenu en 2019. La présence du nationaliste Viktor Orban n’était pas un obstacle. « Si Macron nous avait dit “C’est Orban ou moi”, on l’aurait choisi lui », assure un élu du PPE. Mais le Français,qui pense à l’époque pouvoir faire éclater le PPE, refuse la proposition et décide de se placer au centre.
« Ses bataillons sont arrivés au Parlement européen en disant qu’il fallait dépasser le clivage droite-gauche, se souvient Alain Lamassoure, ancien président de la délégation française du PPE. Mais s’il y a un endroit où l’on a dépassé ce clivage, c’est bien à Strasbourg ! » Car le système parlementaire européen repose par essence sur la culture du compromis entre droite et gauche.
Dans la prochaine assemblée européenne, les élus macronistes devraient donc siéger avec les libéraux belges de Guy Verhofstadt, les libéraux espagnols de Ciudadanos, les libéraux du FDP allemand – dont le leader est l’un des principaux opposants d’Angela Merkel – ou les libéraux néerlandais du parti de Mark Rutte, Premier ministre opposé au projet européen d’Emmanuel Macron… Difficile, avec un tel attelage, de faire meeting commun. « Comme il ne veut s’afficher qu’avec des purs, et que libéral est un gros mot en France, il est seul », résume un eurodéputé français du PPE. « Il n’a pas été capable d’européaniser sa campagne parce que les gens avec lesquels il siégera sont infréquentables », abonde un eurodéputé de S&D.
Emmanuel Macron ne s’avoue pas vaincu pour autant. Il recevait lundi soir à l’Elysée le Premier ministre socialiste portugais Antonio Costa, qu’il a appelé à « bâtir une grande coalition des progressistes » face à « ceux qui veulent détruire l’Europe par le nationalisme ». Les socialistes portugais siégeront au S&D, mais Antonio Costa envisage favorablement dans le futur Parlement « une grande alliance » contre les nationalistes, dans laquelle le Président français jouerait « un rôle essentiel ». Il n’est jamais trop tard.