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 par Henri Hude

Tel était le titre du texte que je publie ce matin. Je l’ai relu avant les élections européennes de dimanche dernier, 26 mai 2019. Il ne m’a pas paru décalé par rapport aux événements que nous vivons. C’est pourtant celui d’une communication faite il y a vingt-cinq ans, le 23 mai 1994, à la Villa Cagnola de Gazzada, près de Varese, en Italie du Nord, dans un colloque international organisé par le Conseil pontifical pour la culture. J’ai pu évoluer sur tel ou tel point, mais je n’ai pas voulu réécrire ce texte, qui permet, je crois, de nourrir une réflexion qui entend se situer au niveau des enjeux permanents de civilisation et de paix.

Villa Cagnola, Gazzada

« La construction européenne à l’Ouest est en crise (…), les pauvres et les simples étant plutôt contre, les riches et les élites étant plutôt pour. Dans le contexte économique du monde actuel, l’idée d’une Europe sociale n’est qu’un slogan. Chacun sait que l’Europe fédérale serait incapable de mettre en place un système d’État-Providence à l’échelle communautaire. Plusieurs États y sont farouchement opposés. (…) L’Europe fédérale paraît condamnée à présenter un caractère oligarchique marqué avec un déficit structurel de démocratie et de solidarité, qui compromet durablement l’adhésion des peuples au processus d’organisation de la pluralité européenne.

Regardons les choses en face : l’Europe est en crise parce que le processus de fédération est désormais en contradiction avec le processus de démocratisation. On ne peut résoudre cette contradiction que par un renouvellement de l’idée de Nation et de l’État-Nation. Loin qu’il s’agisse là d’une institution dépassée, il faut y reconnaître l’instance indispensable de la conciliation des exigences de fédération et des exigences de démocratisation. (…)

Il existe en l’Homme une tendance sociale naturelle, qui s’exprime dans un processus naturel de réunion, d’union ou d’alliance entre les hommes et les groupes humains, déjà analysé au tout début de la Politique d’Aristote. Les unités sociales élémentaires se regroupent en unités plus riches et composées, jusqu’au moment où une certaine suffisance paraît atteinte. À ce moment, le processus s’arrête, jusqu’à ce que les circonstances appellent un nouveau pas en avant du processus de réunion. Il est permis de donner à ce processus le nom de processus fédératif. Le terme de fédération vient en effet du latin fides, foi, foi jurée, qui a donné foedus, acte de bonne foi, alliance, traité. De foedus vient foederatum : allié. Il est utile, en Europe, que ce processus fédérateur se poursuive entre nos nations, de manière à faire exister une capacité de décision commune juste et efficace en vue d’un bien commun aux dimensions élargies.

Ce processus fédératif n’implique par lui-même aucune limite supérieure. Dès lors que de nombreuses questions deviennent de plus en plus mondiales, et dès lors que se dégage l’idée d’un bien commun du genre humain, il est normal que le mouvement de fédération aille jusqu’à son terme théorique, c’est-à-dire jusqu’à une réunion de toute la communauté mondiale. C’est pourquoi l’idée fédéraliste européenne est déjà en retrait par rapport aux exigences de l’Idée fédérale absolue, qui a aujourd’hui une portée mondiale, planétaire. Elle pourrait même passer, aux yeux de certains pays en dehors de l’Europe, pour une forme nouvelle de nationalisme impérial.

Quoi qu’il en soit, le processus fédératif n’est pas un objet de discussion. C’est une loi de croissance naturelle. Sur ce point, il y a accord de presque tous. Mais gardons-nous pour autant d’imaginer trop vite ce processus fédérateur sous la forme de la construction d’un État fédéral, ou confédéral. Car ce dont nous avons besoin, à tout niveau, plus que de d’unité formelle, c’est d’union réelle.

Prenons plusieurs comparaisons. Si deux familles habitent dans un immeuble sur le même pallier, va-t-on accroître leur amitié en faisant tomber les cloisons entre les appartements, ou en mettant en commun les cuisines ou les salles de bains ? Ou encore, l’existence d’une monarchie est en général un facteur unitif très fort pour un peuple. Mais il se trouve qu’en France, par exemple, le rétablissement de cette institution unitive per se serait plutôt en fait un facteur de division. De même en matière d’union européenne. Je crains que le fédéralisme politique, théoriquement unifiant, ait en pratique un effet de dissociation. Je voudrais bien librement vous dire pourquoi je le crains.

Je ne vois pas comment on pourrait déduire le fédéralisme étatisant à partir de la fraternité des peuples, sauf à supposer qu’il n’y aurait le choix qu’entre ce fédéralisme et le nationalisme chauvin et agressif. (…) En réalité, les extrémismes vont par paires, comme les vices, et il y a de la complaisance envers l’un d’eux dans toute condamnation qui ne porte pas en même temps sur les deux. Si donc le nationalisme est un extrémisme, il y a un internationalisme qui en est un autre. Si nous voulons être justes, cherchons un juste milieu.

Passons au-delà de la propagande politique. Le débat politique en Europe sera ineffectif tant qu’il restera caricatural. Y aurait-il d’un côté les généreux fédéralistes, pacifiques et ouverts sur l’universel, de l’autre les chauvins idiots, nationalistes et bellicistes ? D’un côté les grands idéaux, de l’autre côté les basses passions ? D’un côté les bons, de l’autre les méchants ? Ou inversement ? La réalité n’est pas si tranchée. Sous les idéaux fédéralistes, on découvre sans mal des passions oligarchiques, voire impériales, et de la cupidité. Sous les passions nationalistes, on peut reconnaître aussi des idéaux démocratiques et de justice sociale. Passions et idéaux sont des deux côtés. Tous les groupe ont besoin d’une catharsis, d’une meilleure prise de conscience de leurs idéaux respectifs, purifiés de leurs basses passions.

La tendance fédérative fait partie d’un processus naturel et bon de croissance humaine et sociale. (…) Le processus de démocratisation n’est pas moins important, et pas moins naturel. Il s’enclenche avec le développement démographique, économique, culturel et relationnel. Ces deux processus se croisent et doivent se concilier.

La démocratie comprend deux valeurs principales, la liberté et l’égalité. (C’est déjà dans Aristote, trois cents ans avant Jésus-Christ.) Ces notions, aisément déformables, n’en sont pas moins dans leur fond solides, raisonnables et chrétiennes. La démocratie équilibrée est à la fois libérale et égalitaire.

La démocratie purement libérale est en réalité oligarchique. La démocratie purement égalitaire est démagogique et tyrannique. En politique étrangère, ces deux formules ne sont pas moins nuisibles. L’oligarchie ne peut trouver de consensus intérieur que par la guerre ou ses substituts, impérialisme économique et pillage. La démagogie doit aussi compenser son autoritarisme interne et son inefficience économique, notamment par l’agressivité d’un impérialisme idéologique.

Un Français philosophe ne peut pas ne pas être en garde contre les abus criants de la démocratie égalitaire : centralisation, égalitarisme, jacobinisme idéologique, etc. Il faut équilibrer la démocratie égalitaire par la démocratie libérale, et compenser l’une et l’autre par une sérieuse dose de bon sens conservateur. Et cependant, je voudrais faire ici l’éloge paradoxal de la démocratie égalitaire.

La démocratie égalitaire vient sans doute des Lumières, mais peut se réclamer aussi d’une origine chrétienne. Les idées des Lumières elles-mêmes sont souvent des idées chrétiennes sécularisées ou devenues folles. Eh bien ! C’est une œuvre de sagesse que d’organiser, sans rancune, le retour des idées prodigues vers la maison du Père. C’est ainsi que peut être sauvée la civilisation des Lumières, comme le fut déjà la civilisation de l’Antiquité classique.

(…) Les idées des Lumières sont ou métaphysiques, ou politiques. En métaphysique, c’est un panthéisme, un rationalisme et un ésotérisme qui n’ont rien de chrétien. Mais en politique, c’est surtout l’idée d’une société libre, qui est essentiellement chrétienne. La Révolution n’aurait pas eu tant de partisans, sans la timidité, en matière sociopolitique, de classes dirigeantes croyantes mais trop « établies ».

Nous sommes désormais (ceci fut écrit en 1994, mais c’est encore plus vrai en 2019) à un moment historique capital, celui où les Lumières se divisent contre elles-mêmes : les Lumières métaphysiques s’opposent désormais aux Lumières politiques, parce que le renouveau du panthéisme païen détruit la substance de la société libre. (…) En nous gardant bien de fabriquer de nouvelles idéologies sommaires, nous pouvons vivre chacun de telle sorte qu’il soit patent que la politique de liberté a pour ferment premier la religion de liberté, c’est-à-dire la foi chrétienne : ubi Spiritus Dei, ibi libertas (où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté).

C’est le moment de reprendre la grande idée de la révolution émancipatrice des individus et des peuples, mais guidés par un meilleur idéal de liberté absolue, qui ne peut être autre pour nous que la participation mystique à la liberté infinie de Dieu, qui est amour. (…)

La dignité de chaque homme, créé à l’image de Dieu, lui donne le droit d’être regardé par les autres comme un frère et un égal. Ce regard serait une hypocrisie si, sans détruire l’ordre et les hiérarchies nécessaires, il ne se traduisait pas par une certaine égalisation concrète, juridique, pratique, relationnelle et matérielle. L’homme libre aspire donc instinctivement à pouvoir vivre dans une communauté politique où soit reconnue cette pleine égalité des enfants de Dieu. Et c’est pourquoi se manifeste, dans tout pays chrétien et surtout catholique, une tension vers un idéal d’égalité. Celui-ci dérive souvent en utopie, mais les cœurs sont à bon droit scandalisés en face d’une trop grande complaisance aux inégalités outrées ou à l’égoïsme des oligarchies.

À cette aspiration spirituelle, ajoutons le réalisme de l’expérience sociale des pauvres et des « petits ». Ceux-ci sentent qu’ils ne pourront jamais être conservés en liberté, protégés, et appelés à participer effectivement à la vie du tout social, sinon par un pouvoir capable de tenir les grands en respect, tout en ayant toujours besoin pour exister de s’appuyer sur le peuple. Or tel est l’État-Nation, et il est le seul à pouvoir tenir ce rôle. C’est pourquoi l’État-Nation est une institution sans laquelle il n’y a pas de place pour une démocratie raisonnablement égalitaire.

Si nous ne comprenons pas cette connexion essentielle entre la démocratie égalitaire et l’existence de l’État-Nation, nous méconnaissons une condition fondamentale de la démocratisation, et nous faisons du processus de fédération un facteur de régression antidémocratique. Par suite, nous condamnons à l’échec toutes nos tentatives de fédération.

Faut-il sacrifier la fédération à la démocratie ? Ou faut-il sacrifier la démocratie à la fédération ? Tout l’art doit consister à imaginer des formes inédites, permettant de concilier une démocratie suffisamment égalitaire avec les exigences raisonnables du bien commun, qui appellent un supplément d’organisation. Toute tentative de fédération effective doit donc, à mon avis, veiller à la conservation de l’État-Nation libre, et promouvoir en même temps une réforme qui rende l’État-Nation capable de devenir le fondement d’institutions européennes effectivement fédératrices.

Il n’y aura pas, à mon avis, d’Union européenne réelle et efficace tant que n’auront pas été développés le projet institutionnel et la réforme économique qui seraient en cohérence avec ces principes. Je voudrais terminer par trois remarques, pour dessiner les traits de cette nouvelle idées de la Nation.

1° L’idée de Nation et d’État-Nation, telle que présentée ici (…), valorise, non pas d’abord la simple vie d’un groupe humain donné, mais la justice des relations entre les hommes. C’est la justice qui requiert l’existence de cette institution politique, sans laquelle il n’y a ni démocratie non oligarchique à l’intérieur, ni paix sans impérialisme à l’extérieur. La Nation ainsi entendue doit donc d’abord être une institution politique et progressiste au service de la justice. Elle ne consiste pas d’abord dans la conscience d’une particularité ethnique, territoriale, linguistique. Elle est une conscience civique de nature plutôt politique, rationnelle et idéaliste.

2° Chacun sait qu’un tel rationalisme a pu faire dériver par le passé la Nation française vers l’impérialisme idéologique et conquérant, provoquant en retour les excès du romantisme politique allemand. Mais passons au-delà de ces oppositions. Le concept d’une Nation politique, convenablement développé, s’accorde pleinement avec un autre concept, de nature plutôt historique, affectif et réaliste. En effet, quand on a compris le contenu exact du concept de Nation politique, on comprend que ce concept justifie, non pas l’hégémonie d’une Nation, mais la liberté d’une pluralité d’entités nationales, dont le format sera majoritairement petit ou moyen. En effet, au-delà d’un certain format, il n’est guère possible d’avoir une démocratie raisonnablement égalitaire et même libérale. L’idée d’une Nation politique, dûment développée, fonde donc et justifie l’existence d’une pluralité de Nations libres.

3° Chacune de ces nations va-t-elle être comme une abstraction sans identité concrète ? Nullement. En raison même de leur concept, la démocratisation égalitaire et la pacification non impériale, impliquent des entités nationales dont chacune soit bien unie en elle-même. C’est pourquoi chacune de ces entités se doit de conserver une raisonnable homogénéité. Au-delà d’un certain degré d’hétérogénéité, les contradictions internes d’une société et le brouillage de son identité empêchent la formation d’une conscience nationale suffisamment unitaire, et donc de la démocratie politique égalitaire. La position d’une pluralité d’entités bien typées est donc admise et requise. Mais elle ne résulte plus du simple attachement affectif à une pluralité de fait. Elle résulte d’abord de la reconnaissance rationnelle de la valeur en droit d’une pluralité d’entités limitées dans leur quantité et identifiées par leur qualité.

Conclusion. Ainsi donc la Nation devient à la fois réaliste et idéaliste. Le déchaînement identitaire dans les Balkans (années 1990) exige d’urgence l’apport d’une idée plus progressiste de la Nation, mais d’une idée qui ne soit pas non plus une provocation à toutes les puissances de sentiment. Il me semble que dans le concept synthétique ici dessiné, nous pourrions trouver le principe d’une théorie et d’une pratique de la Nation exemptes de chauvinisme, disponibles pour un processus effectivement fédérateur, et plus pleinement conformes aux exigences de la raison, de la justice et de la paix.

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