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Commençons par un préalable : la sécheresse qui frappe certaines régions de France devrait servir d’électrochoc et inciter à des décisions majeures pour préparer un changement de modèle agricole, économique, urbanistique, qui ne peut se faire sans le volontarisme et les investissements de l’Etat. Cela posé, la nécessité de répondre à l’urgence environnementale doit-elle être considérée comme une sorte de loi fondamentale, venant surplomber toutes les autres ? La perspective de la fin du monde justifie-t-elle de s’affranchir des règles, des lois, et pourquoi pas du droit international ? Après tout, puisque les jeunes gens refusent l’école, sous prétexte de la catastrophe imminente, on peut tout envoyer par-dessus bord…
Un juge a donc décidé qu’il pouvait tordre le droit pour exprimer sa vision politique de l’action – ou de l’inaction – gouvernementale. Il n’est visiblement pas le seul à penser que l’on peut s’affranchir des lois quand la maison brûle. Après tout, la cause est juste… Mais le problème se pose-t-il en ces termes ? Deux personnes, lors d’une manifestation, décrochent un portrait d’Emmanuel Macron dans une mairie pour le faire défiler tête renversée, symbolisant ainsi son inaction face à l’enjeu climatique. Le tribunal correctionnel de Lyon a choisi de relaxer les deux décrocheurs, invoquant un « motif légitime », puisque le dérèglement climatique est « un fait constant » affectant « gravement l’avenir de l’humanité ». Certains applaudissent bruyamment, d’autres évoquent la « désobéissance civile », faisant de ce juge un héros capable de « faire bouger les lignes », selon l’expression désormais consacrée.
Un juge qui aurait voulu souligner combien les actions contre l’inaction en matière de climat lui semblaient salutaires pouvait fort bien prononcer une peine s’élevant à 1 € symbolique,pour dire aux sympathiques décrocheurs : « Certes, vous avez enfreint la loi, mais vous n’êtes pas de dangereux délinquants et votre geste se veut une défense du bien commun. » Ce juge aurait joué son rôle, qui consiste à considérer le droit, rien que le droit, avec la plus grande impartialité possible. Celui de Lyon, en l’occurrence, a volontairement ignoré la loi. Il a, par sa décision, expliqué aux citoyens français que lui, juge, pouvait utiliser sa fonction pour distinguer les causes pour lesquelles il est permis d’enfreindre la loi. Voilà qui pose un problème démocratique qu’il serait tout de même un peu léger de passer par pertes et profits. D’autant que la cause climatique semble être la nouvelle raison impérieuse imposant à qui s’en arroge le pouvoir de s’asseoir, au nom du « bien », sur la souveraineté des peuples.
Le débat a d’ailleurs surgi récemment.
Des voix se sont élevées pour réclamer un « droit d’ingérence climatique », par exemple au Brésil. Les mêmes, il y a deux décennies, soutenaient, la main sur le coeur, le droit d’ingérence humanitaire. Les désastres irakien et libyen ne les ont, semble-t-il, pas découragés. Pourtant, l’hypocrisie est la même. La France importe massivement le soja brésilien produit à coups de déforestation et soutient cette agriculture intensive qui en a fait sa drogue. Pire, elle réduit les aides aux modèles alternatifs et à la conversion des paysans. L’Union européenne signe des traités de libre-échange avec les pays dont le modèle agricole est ravageur pour la planète. Mais, quand l’Amazonie brûle, on prend des airs outragés.
L’écologie surplombe tout. Tel est le nouveau dogme.
Et au nom de ce dogme, la séparation des pouvoirs, l’égalité devant la loi, l’impartialité de la justice, le respect de la souveraineté des peuples et des nations, deviennent des variables d’ajustement. Mais, si la démocratie n’est qu’un moyen parmi d’autres d’assurer le règne du « bien », certains considéreront rapidement que d’autres moyens sont plus efficaces. Avant d’estimer, finalement, que la définition de ce « bien » ne doit surtout pas être laissée à des citoyens irresponsables.
La préservation de la planète est une nécessité vitale.
Le dérèglement climatique entraînera, à plus ou moins brève échéance, des bouleversements qui pourraient balayer les régimes démocratiques. Quand l’eau manque, quand des zones entières ne sont plus fertiles, les structures politiques existantes sont d’une fragilité absolue. Mais, si certains s’empressent de renoncer au gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ce n’est pas forcément pour le bien de la planète et dans le dessein philanthropique de lever les blocages imposés par des citoyens forcément inconscients et égoïstes. Il s’agit bien plus sûrement de braquer les projecteurs médiatiques sur l’anecdotique pour préserver l’essentiel d’un système qui va dans le mur pour le plus grand profit de quelques-uns. Les considérations politiques d’un juge de Lyon ne sont, dans cet océan d’hypocrisie, qu’une goutte d’eau.
Source: Marianne