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Docteur et agrégé en philosophie, Alain Cambierest professeur de chaire supérieure en classes préparatoires, chercheur associé à l’Université de Lille et chargé de cours à Sciences Po Lille. Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment publié Montesquieu et la liberté (éd. Hermann, 2010), Qu’est-ce que la métaphysique ? (éd. Vrin, 2016) et, dernièrement, Philosophie de la post-vérité (éd. Hermann, 2019).
Le succès de la post-vérité semble marquer l’avènement d’une nouvelle ère: celle où la discrimination entre le vrai et le faux serait devenue superflue et où l’exigence de vérité serait considérée comme intempestive. Le fait que ce néologisme ait été présenté comme le mot de l’année 2016 par l’Oxford English Dictionary serait l’indice d’un phénomène très contemporain. Il est effectivement concomitant du développement de notre société post-moderne où l’individualisme et le relativisme semblent triompher. Son expansion paraît étroitement liée à l’usage des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Paradoxalement, la technologie post-moderne a permis de colporter une vision pré-moderne du monde où règnent le préjugé, la rumeur et tous les ingrédients de l’obscurantisme.
Dans notre ouvrage Philosophie de la post-vérité (1), nous avons précisément voulu montrer que l’ère de la post-vérité se présente plutôt comme une involution qui nous renvoie à une attitude archaïque : celle du déni de la vérité. A cette attitude, nous avons donné le nom de «complexe de Jocaste», puisque la tragédie de Sophocle Œdipe roi nous offre une confrontation emblématique entre une démarche qui cherche coûte que coûte à découvrir la vérité et une attitude qui oppose la plus grande résistance à l’admettre… Si la crise de la vérité est aujourd’hui le symptôme d’une régression, elle apparaît comme la cristallisation des démêlés chroniques entre l’exigence de vérité et la puissance de son déni.
La vulnérabilité de la vérité humaine
Il n’est pas possible de prétendre analyser les racines et les ressorts de la post-vérité sans s’interroger sur ce qu’est la vérité elle-même et sa vulnérabilité. La vérité est la norme de tout discours qui prétend parler de ce qu’est la réalité. Elle est donc la norme non de ce qui est, mais de tout discours tenu à propos de ce qui est. Ainsi, à cette aune peut se mesurer la valeur de nos déclarations prétendant parler de la réalité, en distinguant le dire-vrai de l’erreur et du mensonge. Cependant, même si un discours véridique s’emploie à nous informer exactement d’états de choses indépendants de nous, il demeure néanmoins tributaire d’un énonciateur, c’est-à-dire d’un porteur incarné qui nécessairement imprime sa marque sur le propos qu’il tient. Ainsi, l’exigence de vérité implique de se déprendre de soi-même et toute recherche de l’objectivité apparaît nécessairement comme une épreuve. Que ce soit dans le domaine des sciences ou du judiciaire, la même leçon d’humilité s’impose qui oblige à soumettre nos hypothèses à la réfutation possible, à recourir à des instruments, à respecter des protocoles, des procédures, des règles… Ce n’est qu’à ce prix que des éléments de vérité peuvent être établis. En sciences, la mise en œuvre de moyens matériels et logiques pour rendre manifeste l’être-ainsi des choses conditionne largement le succès des recherches. D’un côté, il faut y voir le témoignage d’une réappropriation humaine des sources de la vérité scientifique : toute inspiration oraculaire du savoir est rejetée, fût-ce celle d’une révélation divine. Mais d’un autre côté, ces dispositifs nécessaires pour traquer la vérité indiquent que l’homme ne peut espérer atteindre que des vérités partielles, exposées à des auto-corrections. La «vérisimilitude» (2) est la figure que prend la vérité pour un sujet raisonnable, mais fini comme peut l’être l’homme. Dès lors, il est clair que les marchands de vérité absolue ne peuvent qu’en être pour leurs frais.
Au nom de la véracité
Le succès remporté par la post-vérité ne peut s’expliquer simplement par une crédulité naïve de nos contemporains. Notre société actuelle se caractérise plutôt par le règne d’une défiance généralisée. Or, c’est paradoxalement en se réclamant de la véracité – c’est-à-dire au nom d’une vertu exprimant un attachement inconditionnel à la vérité – que l’on jette le discrédit sur des vérités reconnues et que l’on se fait le chantre d’un soupçon généralisé. Mais si chacun ne fait plus confiance en rien, que reste-t-il comme point d’appui si ce n’est de se réfugier dans ses propres perceptions ? Le refus de toute vérité établie conduit à faire l’éloge d’une expression d’avis spontanée comme seule source de certitude : le diamant des arguments fait alors place au plomb des opinions. A rebours de la démarche scientifique qui consiste le plus souvent à partir d’hypothèses contre-intuitives, il s’agit – en ces temps d’individualisme forcené – de prétendre s’en tenir à son vécu, à ses intuitions sensibles. Ainsi s’explique le regain, par exemple, des thèses «platistes» : soutenir que la terre est plate signifie donner caution à la certitude sensible, au détriment de tout effort de déduction rationnelle et de tout recours aux instruments scientifiques. Comme pour ceux qui affirment encore aujourd’hui que la terre ne gravite pas autour du soleil, il s’agit de s’abandonner à l’expérience première comme ultime recours. Toute exigence de rationalisation discursive a contre elle les convictions premières, les certitudes inspirées pas les données immédiates.
L’empire du «wishful thinking»
Le «mauvais doute» s’insinue partout au point de désespérer de toute vérité objective. Aussi, les médias classiques – presse, chaînes de télévision, radios – qui sont pourtant historiquement censés jouer un rôle de contre-pouvoir sont systématiquement vilipendés et leurs informations contestées. Dès lors, il serait devenu légitime de s’en remettre exclusivement aux réseaux sociaux pour se soustraire à toute «manipulation». Plutôt que de partager un monde en commun, il s’agit alors d’entretenir un quasi-monde parallèle. Les amitiés en chaîne que l’on noue, par exemple, sur Facebook seraient fondées sur une sorte d’ébauche de nouveau contrat social qui se veut l’envers des institutions établies, voire leur subversion. En partageant ses vues sur un réseau social, il y a peu de chance d’empêcher que ses opinions deviennent des dogmes, de les infirmer en les soumettant au principe de réfutabilité. La propension est plutôt de rechercher les échos nécessaires pour renforcer notre ressenti, en nous claquemurant dans des «bulles de filtres» (filter bubbles) (3). Ainsi l’empire du «wishful thinking» (4) peut s’installer : il consiste à configurer ses croyances au patron de ses désirs. Plutôt que de régler sa conduite sur la confrontation à la résistance d’une réalité objective, il s’agit de donner libre-cours aux projections imaginaires qui alimentent les fantasmes complotistes.
Authenticité versus vérité
Le trait caractéristique qui anime cette attitude est de jouer l’authenticité contre toute recherche de vérité objective. Le seul critère de véracité admis serait d’être une personne qui prétend parler authentiquement, c’est-à-dire directement, sans fard. Aussi redouble-t-on d’efforts pour proclamer son franc-parler… Les apôtres de l’authenticité se réclament d’une expression dépourvue d’artifices, produite directement de la présence de soi à soi. Ainsi, les réseaux sociaux octroient une forme de virginité factice à ceux qui s’y livrent. Mais si chacun présente son expérience vécue personnelle comme un gage de fiabilité, nous savons que chacun tend toujours à s’y «peindre de profil»… Le paradoxe culmine dans le fait que le plus souvent, celui qui prétend épancher «sa vérité authentique» prend d’abord un pseudonyme ! Alors qu’il se réclamait volontiers d’une philosophie de l’authenticité, Jean-Paul Sartre a eu le mérite de distinguer celle-ci de tout idéal naïf de sincérité. Pour lui, revendiquer la sincérité revient à vivre tout simplement dans la «mauvaise foi», puisque cela consiste à faire croire que la conscience qui se proclame sincère pourrait se réduire à ce qu’elle éprouve dans l’instant et s’y fondre. Pour Sartre, il s’agit là d’une tentative d’occulter la part de jeu qui s’introduit toujours lorsqu’on revendique un plein accord avec soi-même.
Une expression de volonté de puissance
Qu’est-ce alors que cette authenticité dont certains se réclament haut et fort ? Sartre précise sa réflexion : «Il ne peut s’agir que d’une définition radicale d’autonomie» (5). L’authenticité ne serait donc que l’exercice de la pleine autonomie d’une subjectivité s’éprouvant dans une liberté sans contraintes, ni obligations. Sartre ne fait ici que retrouver l’origine étymologique grecque de la notion d’authenticité : authentès signifie «qui agit de lui-même» – d’où «maître absolu» – et authentikos veut dire «qui consiste en un pouvoir absolu». Ainsi, sous prétexte d’authenticité, il ne s’agit que d’exprimer une volonté d’agir à sa guise ou d’opiner selon son bon plaisir. Cette attitude fait florès dans le contexte de la crise actuelle des autorités. En soi, l’autorité – du latin auctoritas (6) – ne se confond pas du tout avec l’autoritarisme : elle renvoie plutôt à une instance régulatrice, comme lorsque l’on dit respectueusement que quelqu’un fait autorité dans son domaine. L’autorité renvoie à un type de pouvoir qui ne recourt pas à la force, mais suppose la reconnaissance : il n’y a pas d’autorité au sens propre sans confiance. Au contraire, l’autoritarisme émerge quand la crise de confiance atteint les autorités : alors éclate le volontarisme autoritaire7 qui ne réside plus que dans la force déclarative de celui qui tient des propos sans aucun souci de les corroborer.
Les enjeux du déni de la valeur de vérité
Nous sommes ici au cœur des enjeux de la post-vérité : celle-ci relève d’une volonté cynique de discréditer la valeur de vérité, à en opérer la dénégation : tout porteur de vérité sera considéré comme n’exprimant qu’une opinion parmi d’autres. Or, dénier une proposition n’est pas la même chose que d’asserter simplement sa négation : soutenir sciemment, par exemple, «je ne crois pas qu’il pleut» quand le fait est pourtant avéré, n’est pas la même chose que de dire par erreur «je crois qu’il ne pleut pas», quand il pleut effectivement. Cette attitude perfide relève d’une volonté d’imposer son souhait d’escamoter la réalité. Ainsi, la post-vérité conduit à justifier le travail de sape du négationnisme. Or, le négationnisme est toujours en même temps un affirmationnisme implicite qui consiste à promouvoir ce que Primo Lévi avait appelé un «dogme informulé» (8), c’est-à-dire un préjugé tenace qui peut sommeiller dans les esprits comme une infection latente, puis s’imposer à l’occasion du déni de réalité. Car derrière le discrédit jeté sur la valeur de vérité, la post-vérité correspond à une volonté d’imposer arbitrairement une certaine conception du monde, en défiant la réalité des faits historiques ou scientifiques. Le problème est que des déclarations d’un extraordinaire aplomb exprimées sans vergogne peuvent, en tenant le haut du pavé, s’enraciner dans les esprits et produire eux-mêmes, pour un temps, des effets de réalité aux conséquences tragiques.
Ainsi, la post-vérité apparaît comme l’expression d’une volonté de puissance cynique qui fait fi des standards épistémiques. Ce nihilisme cognitif est aussi porteur d’un nihilisme éthique. Le cynique est celui qui ne respecte plus aucune norme, aucune règle commune, aucun critère pour discriminer le vrai du faux ou le juste de l’injuste : il ne mise que sur l’arrogance qu’il met à rejeter le minimum de consensus requis pour permettre des dialogues constructifs. Il serait cependant naïf de croire qu’il ne peut être le fait que de personnages de l’ombre qui ruminent sur les réseaux sociaux des théories farfelues : nous pouvons le pointer au cœur même des institutions – parfois les plus vénérables -, quand la volonté de pouvoir l’emporte sur toute exigence scrupuleuse de savoir (9).
(1) Cf. Alain Cambier, Philosophie de la post-vérité, éd. Hermann, coll. Philosophie, sept. 2019.
(2) L’expression qui vient de Montaigne et Leibniz a été reprise par C.S. Peirce et K. Popper pour caractériser la vérité scientifique.
(3) Cf. Eli Pariser, The Filter Biubble : What the internet is hiding from you, ed. Penguin Press, 2011.
(4) Cf. Bernard Williams, Vérité et véracité, éd. Gallimard, 2006.
(5) Jean-Paul Sartre, Cahiers pour la morale, éd. Gallimard, 1983, p. 495.
(6) Auctoritas vient du verbe augere qui signifie augmenter les fondations, se porter garant.
(7) Quand l’auctoritas n’est plus reconnue, le champ est libre pour que n’importe quelle voluntas impose sa suprématie.
(8) Cf. la préface de Primo Lévi de 1947 à Si c’est un homme, éd. Julliard, 1987.
(9) Cf. dans notre ouvrage, l’analyse critique des thèses de Michel Foucault qui démonétisent la valeur de vérité.
Source: Iphilo