Emmanuel Macron avait confié les rênes des négociations sur la réforme des retraites à cet ancien ministre et président de l’Association des maires de France. Sa démission ce lundi, suite à un possible conflit d’intérêts, démontre une fois de plus l’isolement du chef de l’Etat et complique sa tâche. Analyse
Le gouvernement français en avait fait son «tsar» pour la réforme des retraites. L’annonce de la démission, lundi 16 décembre, du haut-commissaire chargé de ce dossier au gouvernement, Jean-Paul Delevoye, est donc un revers politique de taille et un but contre son camp que ne vont pas manquer d’exploiter les opposants aux changements.
L’ancien ministre de la fonction publique (2002-2004), ancien président du Conseil économique et social et ancien président de l’Association des maires de France devait incarner le souci de la «France réelle» face aux critiques sur le quinquennat «hors-sol» d’Emmanuel Macron. Il devait aussi casser, par son enracinement local et son positionnement social, l’image du «président des riches», en misant sur sa fine connaissance du terrain électoral. Laquelle lui avait valu, en 2017, d’être responsable des investitures de l’actuelle majorité présidentielle pour les élections législatives – remportées haut la main par le parti macronien, La République en marche, qui dispose d’une majorité absolue à la chambre des députés.
Un ancien chiraquien
Las. Depuis les premières révélations, la semaine dernière, du quotidien Le Parisien sur sa déclaration incomplète faite en novembre à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique – crée en 2013 après l’affaire du compte caché à l’étranger du ministre socialiste du budget Jérôme Cahuzac –, Jean-Paul Delevoye avait perdu pied. A 72 ans, cet ex élu chiraquien du Nord-Pas-de-Calais justifiait seulement par son «étourderie» l’oubli de plusieurs mandats exercés par ses soins auprès d’organismes du secteur de l’assurance, d’instituts, de fondations et d’établissements publics, dont l’un lui aurait rapporté prés de 5000 euros par mois en 2018.
Ce mercredi 18 décembre, une transmission de son dossier à la justice en vue d’ouvrir une éventuelle enquête pouvait intervenir. Sa démission du gouvernement, la veille de la seconde grande journée de manifestations contre la réforme des retraites, confirme dés lors le sérieux des allégations sur de préoccupants conflits d’intérêts potentiels. Ceci, de la part d’un responsable supposé défendre l’intérêt général pour justifier la future abrogation de la quarantaine de régimes spéciaux de pensions en vigueur en France dans le secteur public.
Sur le dossier explosif des retraites, ce départ est donc un coup dur pour l’exécutif et Emmanuel Macron, qui a en partie basé ses propositions sur le rapport Delevoye rendu en juillet 2019. Mais c’est surtout, en cette fin d’année 2019 mouvementée, un nouveau pan de la Macronie politique qui chancèle devant la pression médiatique et parfois judiciaire.
Trois mauvais coups portés à l’exécutif
Le premier pan à céder fut, dès le mois de juin 2017, la démission du dirigeant centriste François Bayrou, alors ministre de la justice, en raison d’allégations de «détournement de fonds publics» qui lui ont valu d’être mis en examen début décembre. Il s’agit de l’affaire concernant des emplois détournés par son parti, le Modem, d’assistants parlementaires européens.
La seconde fissure, d’abord creusée par la démission fracassante de Nicolas Hulot à la fin août 2018, intervint avec le départ de François de Rugy, son remplaçant au ministère de la transition écologique, mis en cause pour ses diners présumés fastueux lorsqu’il présidait l’Assemblée nationale au début de l’actuelle législature.
Le troisième coup porté à la majorité est celui que vient d’accuser Jean Paul Delevoye, en sachant qu’une autre personnalité de premier rang de la Macronie reste sur la sellette: Richard Ferrand, le président de l’Assemblée nationale, soupçonné de conflit d’intérêt dans une affaire immobilière en Bretagne au début des années 2000.
Des rendez-vous avec les partenaires sociaux qui n’ont rien donné
Que cachent les non-déclarations de Jean Paul Delevoye à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique? Même si sa démission va probablement couper court aux investigations et aux révélations, deux questions se posent, que les syndicats radicalisés ne devraient pas se priver d’utiliser contre le pouvoir.
La première est celle de la méthode employée par l’exécutif qui, pour engager cette réforme cruciale, a misé sur un septuagénaire (l’âge légal de départ à la retraite reste pour l’heure a 62 ans en France) aux multiples mandats, dont les rendez-vous avec les partenaires sociaux n’ont presque jamais été concluants. Jean-Paul Delevoye était il l’homme de la situation? Sa démission finale tend à prouver que non.
La seconde est celle du discours: comment demander aux Français d’accepter un changement radical de système de retraite dans un contexte de confusion politique aussi grand? La volonté du premier ministre Edouard Philippe de mêler réforme systémique des retraites (le passage au système par points et l’abrogation des régimes spéciaux) à l’augmentation de la durée de cotisation (jusqu’à 64 ans, futur âge pivot rejeté par les syndicats) a encore accru la difficulté.
Il regrettait l’intransigeance du gouvernement
Jean-Paul Delevoye était devenu depuis quelques jours le talon d’Achille de ce chantier social et économique clef pour la présidence Macron. Mais l’on savait aussi, en coulisses, qu’il regrettait l’intransigeance du gouvernement depuis le discours du premier ministre le 11 décembre. Son départ favorise ce que le président français, et le pays, ont à redouter de pire: l’aggravation possible de la confrontation à quelques jours des fêtes de fin d’année.