Étiquettes

Après la tempête, l’acquittement. Les sénateurs américains, majoritairement républicains, ont refusé mercredi en fin de journée de destituer Donald Trump, estimant, au terme d’un procès en destitution amorcé il y a plus de deux semaines, que le président des États-Unis n’était pas coupable d’abus de pouvoir et d’entrave au Congrès.
Un seul républicain, Mitt Romney de l’Utah, a brisé les rangs de son parti en votant en faveur de la destitution du président, pour abus de pouvoir seulement, et en qualifiant les gestes posés par Donald Trump d’un « révoltant abus de confiance du public ». Les lignes partisanes au sein du Sénat n’ont toutefois jamais permis d’obtenir les deux tiers du vote nécessaire pour entraîner la destitution de l’occupant de la Maison-Blanche. Les sénateurs ont rejeté à 52 contre 48, puis à 53 contre 47, les deux chefs d’accusation mis sur la table par les démocrates, dans un vote historique aux conséquences incertaines.
« Cet acquittement va accorder à Donald Trump le permis de continuer à agir comme il le fait sans se soucier des conséquences », craint Greg Wolf, professeur de science politique à la Drake University de Des Moines en Iowa. « Pour ses partisans, cela va certainement être considéré comme une victoire, et ce, même si des républicains ont reconnu publiquement qu’il y a bel et bien eu un comportement inapproprié. L’acquittement fait la preuve, pour eux, que Trump n’a rien fait de mal et qu’il n’a pas cherché à compromettre Joe Biden en faisant pression sur l’Ukraine. »
Dans les secondes qui ont suivi le vote des sénateurs, le président américain s’est fendu d’un tweet, comme à son habitude, exposant uniquement la page couverture du magazine Time datée d’octobre 2018. La une y vantait un dossier sur le « trumpisme » et la façon dont ce courant politique et populiste résistait à Trump et à son comportement.
Photo: Stephanie Zollshan / The Berkshire Eagle / Associated Press Dans les minutes suivant le vote des sénateurs, des citoyens de Pittsfield, Massachusetts, sont sortis dans la rue pour dénoncer ce qu’il considèrent être un déni de justice.« L’acquittement était prévisible, mais ces conséquences politiques le sont moins, a commenté le politicologue Daniel Marien joint par Le Devoir à son bureau de la University of Central Florida. Ce procès en destitution est venu renforcer l’image que Trump se fait de lui-même. Pour ses partisans, cela vient conforter l’impression qu’ils ont d’être harcelés, traqués, assiégés par les libéraux et par l’État profond [ce concept nourri par les théories du complot voulant qu’un pouvoir parallèle et informel manipule l’État de droit]. Cela confirme chez eux le sentiment d’aliénation et de victimisation, ce dont la campagne pour la réélection de Trump tire actuellement profit. »
Lors du dernier trimestre de 2019, le Comité national républicain a récolté pas moins de 155,2 millions de dollars en don, selon les dernières données dévoilées par le parti. C’est à ce moment de l’année que les procédures en destitution ont été lancées par la majorité démocrate à la Chambre des représentants. Ce montant est de 30 millions supérieur à la collecte effectuée le trimestre précédent. Au total, l’an dernier, les républicains ont amassé un trésor de guerre de plus de 460 millions, en vue de la prochaine campagne, par des dons moyens de 41 $.
Et la réélection de Trump, au terme de ce procès et de cet acquittement, est loin d’être totalement compromise, dans les circonstances, selon M. Wolf. « Les présidents américains sont généralement réélus, explique-t-il. L’économie américaine se porte bien et tout indique, actuellement, que Trump va remporter la prochaine élection. Mais il reste tout de même à voir comment la pluie va s’écouler pour lui après cette tempête. »
Le président a indiqué en fin de journée mercredi qu’il allait s’adresser aux Américains jeudi, à midi, depuis la Maison-Blanche, pour commenter « la victoire de notre pays sur cette destitution canularesque », a-t-il plastronné sur Twitter.La procédure en destitution a été amorcée après les révélations faites par un employé de la Maison-Blanche sur la tentative d’extorsion du président ukrainien Volodymyr Zelensky par Donald Trump. Il cherchait à obtenir ainsi des informations compromettantes sur Joe Biden en échange d’une aide militaire à l’Ukraine. Or, si elle n’a pas mis fin prématurément à la présidence du milliardaire et vedette de la téléréalité, elle risque toutefois de porter préjudice à quelques sénateurs dont le positionnement lors de ce procès et au moment du verdict, a pu heurter certains de leurs électeurs. « Il y a des électeurs indépendants qui ont peut-être senti que leur sénateur n’a pas fait son devoir », dit M. Marien, particulièrement en s’opposant à la présentation de témoins et de documents lors de ce procès. Ce qui constitue une première dans ce genre de procès aux États-Unis. « Les Américains se targuent d’avoir une des meilleures constitutions au monde qui repose sur la notion de pouvoir et de contre-pouvoir. Or, on vient de voir que Trump abuse de son pouvoir et que la logique de contre-pouvoir a été neutralisée par une solidarité partisane des sénateurs. Cela pourrait se retourner contre eux au moment du vote. »
Une conséquence à laquelle pourrait également faire face le président, si l’opposition finit par trouver dans cet acquittement un carburant à sa mobilisation. Cette opposition est actuellement en train de se choisir un représentant dans le cadre des primaires démocrates qui ont débuté lundi avec les caucus de l’Iowa. « Ce procès, qui n’en était pas un, et sa conclusion pourraient alimenter la colère des démocrates, un électorat dont le vote est très difficile à faire sortir, dit M. Marien. La partisanerie et la polarisation aux États-Unis ne reposent pas sur le sentiment d’appartenance à un parti, mais plutôt sur des bases négatives de haine envers l’autre parti. C’est ce qui a favorisé l’élection de Trump en 2016, porté par le rejet d’Hillary Clinton, et c’est ce qui pourrait désormais faire sortir le vote contre lui », en novembre prochain, lors d’une autre forme de procès en destitution : le scrutin présidentiel.
Les démocrates insatisfaits
Si la Maison-Blanche s’est réjouie que Donald Trump ait été « pleinement innocenté », pour les démocrates, son acquittement n’a « aucune valeur » puisqu’il n’a pas découlé d’un procès « équitable ».
Le président « reste une menace pour la démocratie américaine », a tonné la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, après la tombée du verdict, en qualifiant M. Trump de « voyou ».
« Je doute que mes collègues démocrates, qui sont mus par une haine sans limites du président, soient en mesure de passer à autre chose », a assené le sénateur républicain Lindsey Graham, un proche du président.
Pete Buttigieg, en tête des résultats partiels du premier vote des primaires démocrates dans l’Iowa, n’en est pas si sûr. « Le peuple américain aura le dernier mot sur Donald Trump et le trumpisme », a-t-il tweeté.
Les démocrates ont averti qu’ils n’en resteraient pas là. L’élu Jerry Nadler a fait savoir mercredi que la Chambre convoquerait « probablement » John Bolton, une fois le procès terminé. Cet ancien conseiller de la Maison-Blanche semble détenir des informations embarrassantes pour Donald Trump, mais les sénateurs républicains ont refusé de l’entendre pendant le procès.
Agence France-Presse