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par André Larané
« La véritable école du commandement est celle de la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, (…) de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine et de l’esprit humain. Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours Aristote… » (Charles de Gaulle, Vers l’Armée de métier, dernier chapitre (Commandement), 1934).
Depuis l’entrée de notre pays dans le chômage de masse, l’Éducation nationale a perdu de vue sa mission première : former des citoyen(ne)s. Elle a cédé à l’obsession de la qualification professionnelle des élèves avec l’objectif de leur assurer ainsi un emploi à la fin des études. L’école pour s’épanouir et se cultiver ? Non ! L’école pour avoir un métier. Et tant pis si les élèves n’auront jamais entendu parler de Platon, Michel-Ange et Diderot, au moins ils sauront faire de la programmation et récupérer sans problème les séries sur Netflix…
Il paraît évident en effet que l’éducation est la condition nécessaire à la santé de l’économie et au bien-être individuel (1).
Mais l’obsession de la professionnalisation précoce a conduit à délaisser les enseignements fondamentaux : langue française écrite et parlée ; calcul ; sciences naturelles et histoire-géographie ; apprentissages artistiques et manuels. En contrepartie, on a multiplié les enseignements de circonstance et même introduit l’initiation à l’anglais international (globish) dès l’école primaire, pas par amour de la littérature et du théâtre anglais mais dans l’espoir que les écoliers assurent ainsi leur avenir.
Dans les faits, personne n’est en mesure de prédire quelles seront les compétences professionnelles requises sur le « marché du travail » dans les trente prochaines années.
Dans les années 1970, au début de l’ère informatique, on croyait utile d’enseigner aux futurs ingénieurs la programmation en Fortran, le langage informatique alors à la mode. L’exercice était divertissant mais il s’est révélé totalement inutile, le Fortran ayant été très vite supplanté par d’autres langages de programmation. Aujourd’hui, de savants experts envisagent d’apprendre aux écoliers la maîtrise du clavier informatique. Les cher petits seront ravis et auront l’impression d’être des Steve Jobs en puissance… Mais dans quelques années, les claviers auront peut-être été complètement remplacés par les commandes vocales ou autre chose…
Il n’est même pas sûr que baragouiner l’anglais (2) soit d’une grande utilité personnelle dans la décennie qui vient car les traducteurs vocaux intégrés aux portables rendent déjà inutile la pratique d’une langue étrangère en-dehors de motifs culturels (note).
De fait, les jeunes gens, sitôt qu’ils entrent dans une entreprise, constatent que les connaissances acquises à l’université ou dans les grandes écoles d’ingénieurs ne leur sont d’aucune utilité. C’est sur le tas, en se confrontant aux réalités, qu’ils apprennent leur métier et les bonnes pratiques. Les seules exceptions concernent les formations professionnalisantes comme les facultés de médecine et les établissements professionnels qui associent étroitement l’enseignement théorique aux stages de terrain. Alors, à quoi bon passer des heures à écouter un enseignant ?…
La réponse est simple : les entreprises ne sélectionnent pas leurs recrues sur la base de leurs connaissances, encore moins de leur savoir-faire, mais sur les qualités intrinsèques dont atteste leur parcours scolaire. Ces qualités tiennent aux aptitudes des élèves mais aussi à leur culture générale tant vantée par Charles de Gaulle (voir plus haut). Vous venez de polytechnique ? On en conclut que vous avez sué sang et eau pour gagner de haute lutte votre entrée à l’X ; votre réussite au concours témoigne d’un bel esprit de compétition et d’indéniables qualités mentales (concentration, mémoire, esprit de synthèse…) ; autant de qualités qui vont vous permettre d’assimiler très vite votre métier quel qu’il soit.
1 -Sur les bienfaits économiques supposés de l’éducation, l’économiste anglais Ha-Joon Chang apporte un bémol : « En 1960, le taux d’alphabétisation à Taïwan n’était que de 54%, alors qu’aux Philippines il était de 72%… » (2 ou 3 choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme, Seuil, 2012). Cela n’a pas empêché Taïwan de prospérer cependant que les Philippines se sont embourbées. Mêmes contrastes entre la Corée (71%) et l’Argentine (91%). Il est vrai que les « dragons » asiatiques ont vite rattrapé leur retard.
2 -Les Français ont le plus grand mal à assimiler les sonorités des langues étrangères et en particulier de l’anglais (il n’est que d’écouter le président de la République Emmanuel Macron pour s’en rendre compte).
Cette faiblesse n’a rien à voir avec la qualité de l’enseignement. Elle serait due selon les orthophonistes à ce que les sons du français s’inscrivent dans une gamme de fréquence très étroite, de sorte que nous avons du mal à percevoir les sons des autres langues, dans des fréquences beaucoup plus étendues.
3 – Un ami recevait tantôt à Fès une délégation chinoise pour parler affaires. Il interroge d’emblée ses visiteurs : « Parlez-vous anglais? français? arabe? » Ennuyé de les voir secouer la tête à chaque fois, il se demande où trouver un interprète quand ses interlocuteurs sortent leur mobile et le placent devant eux. À partir de là, chacun a pu parler dans sa langue maternelle et les appareils ont traduit leurs propos presque instantanément et d’une excellente façon dans la langue du vis-à-vis (chacun peut le vérifier avec par exemple l’application Google traduction). Ces performances ne sont encore rien par rapport à ce qui nous attend quand l’intelligence artificielle aura optimisé la traduction automatique.
Source : https://www.herodote.net/Culture_generale_ou_professionnalisation_precoce_-article-2647.php
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