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© ludovic MARIN / POOL / AFP

Edouard Husson

Quel paradoxe pouvez-vous soulever dans les rapports d’Emmanuel Macron à l’opinion française ?

Edouard Husson : Tous les politiques sont égocentrés, certains diront narcissiques. Emmanuel Macron est cependant le premier de nos présidents à se faire élire en ayant coupé tout lien avec le monde réel. Il est une monade. Ses interlocuteurs sont à ses yeux d’autres monades. Pour être sûr de les attirer à lui, il leur laisse croire qu’il est entièrement de leur côté. En l’occurrence, il s’agit de représentants des milieux dirigeants, d’influenceurs. Car il y a cette foule de monades que M. Macron méprise, « les gens qui ne sont rien ». La force d’Emmanuel Macron a été de ne jamais douter de lui-même à un moment où toute la classe politique était ravagée par le doute. Il a eu des réflexes apparemment gaulliens, à commencer par le fait de ne pas se soumettre au jeu des primaires socialistes et de faire émerger un mouvement en dehors des partis. Mais une fois élu, la vérité est apparue: le pouvoir est pour Emmanuel Macron une question théâtrale. La scène en est mondiale. Et il tend au monologue. Il n’aime pas les rôles écrits pour d’autres dans la pièce, sauf s’ils le mettent en valeur ou s’ils lui permettent de se lancer dans un monologue sous prétexte de leur répondre. Après la crise des Gilets jaunes, une fois que la foule avait quitté la scène, Emmanuel Macron a enchaîné les représentations dans un spectacle appelé « le Grand Monologue ». Et il n’a laissé aucune place au « choeur » convoqué pour l’écouter ni aux maires qui lui avaient ramené les auditeurs.

Le président a-t-il des raisons de s’agacer de la popularité de son Premier ministre ?

Il n’y a rien qui fâche plus un acteur que de constater qu’il est moins applaudi qu’un rival. J’ai infiniment de respect pour Ronald Reagan mais il était parfois très cabotin de par son passé hollywoodien. L’un des moteurs de son rapprochement avec Gorbatchev, c’est l’extraordinaire succès de ce dernier sur la scène mondiale, en termes de popularité. Il ne fallait pas laisser la scène au secrétaire général du Parti Communiste d’Union Soviétique. Si nous descendons de plusieurs crans, avec l’actuel duo du pouvoir exécutif français, nous sommes confrontés à la même rivalité mimétique, en tout cas du côté du président. Quoi, je prononce des discours pleins de lyrisme, je me mets en scène comme chef de guerre, et on me préfère un grand échalas effroyablement technocrate? Si vous ajoutez l’irruption sur la scène d’une autre diva, Philippe de Villiers, qui vient jeter de l’huile sur le feu, nous voilà devant une mauvaise pièce de boulevard. A vrai dire, peu importe les faits, pour Emmanuel Macron: les Français préfèrent (relativement) la sobriété de M. Philippe, les tâtonnements pas très glorieux d’un homme qui apparemment est sincère. Le président oublie aussi la logique des institutions: c’est lui qui fait et défait ses premiers ministres. En l’occurrence, cela passe pourtant après la jalousie cabotine, qui peut devenir obsessionnelle.

Comment imaginer les futurs rapports d’Emmanuel Macron à l’opinion pour la fin de son quinquennat ?

Emmanuel Macron était pour un déconfinement plus précoce que le souhait de son Premier ministre non parce qu’il sentait l’exaspération des Français mais parce qu’il avait épuisé, à ses yeux, les charmes du rôle de « chef de guerre ». Il est déjà dans son prochain rôle, celui du nouveau « Roosevelt ». On va mettre en place un « New Deal » à la française. C’est le rôle des prochains mois. A partir de là, il est très difficile de dire si Emmanuel Macron trouvera encore suffisamment de rôles à jouer et si l’un d’eux lui permettra de rebondir au bon moment pour l’élection présidentielle. Cela dépend, qu’il le veuille ou non, du monde réel.

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