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La mort de George Floyd à Minneapolis a suscité plus qu’une vague d’indignation en France. Pour beaucoup, le décès de l’Afro-Américain évoque le traitement qu’ils subissent eux aussi aux mains de nombreux policiers.

Deux policiers regardent les papiers d'un homme.

Un policier contrôle l’identité d’une personne à Nîmes dans le sud de la France.Photo : Getty Images / PASCAL GUYOT

 

Je me suis entretenu avec Judith Sunderland, qui représente Human Rights Watch en Europe.

Cette semaine, l’organisme a rendu publics une série de témoignages de jeunes Français (Nouvelle fenêtre)qui assurent être souvent victimes de violence et d’abus de la part des policiers.

La mort de George Floyd a inspiré des manifestations en France aussi. Quelles similarités voyez-vous dans la façon dont les policiers américains et leurs collègues français traitent les citoyens issus de minorités visibles?

Les jeunes (de couleur) en France parlent de leur rapport avec la police d’une manière très, très pareille à la manière dont on en parle aux États-Unis. Leur rapport avec la police est un rapport marqué par la discrimination, par le racisme vécu, par la violence.

En France, la police a des pouvoirs extrêmement larges. C’est un pouvoir qu’elle utilise surtout contre les jeunes, majeurs et mineurs, noirs et arabes. C’est du profilage ethnique. L’apparence de la personne est utilisée pour décider de les arrêter dans la rue.

Les policiers français ne se basent pas sur des données concrètes et objectives, comme le comportement. Cela rappelle la politique (maintenant abandonnée) de stop and frisk, utilisée d’une manière absolument discriminatoire contre les minorités visibles à New York.

En 2012, vous avez rencontré de nombreux jeunes pour rédiger un rapport dénonçant les relations violentes entre policiers français et minorités… Vous avez constaté des progrès 8 ans plus tard?

Malheureusement, pas beaucoup. Malgré certaines avancées et une plus grande attention aux préjugés au sein de la police en France, nous avons constaté que ces gens ont toujours l’impression que la police, et je cite, leur parle comme à des chiens. Que la police pratique les mêmes contrôles de manière abusive, discriminatoire, humiliante.

J’ai aussi noté plus de réticence à accepter de parler (de ces violences). Surtout parmi les adultes. Comme s’ils se sentaient impuissants, qu’ils croyaient que ça ne valait pas la peine. On m’a souvent dit : On peut parler, on peut parler, mais rien ne va jamais changer.

Il y a 8 ans, il n’y avait plus d’espoir de changer le système. C’était vraiment déprimant de remarquer cette différence. La mort tragique de George Floyd a ouvert un moment de débat en France. Ça donne plus d’espoirs de changements.

En France, les policiers ont souvent recours au contrôle d’identité dans les quartiers populaires, des contrôles très fréquents qui peuvent être menés sans motif préalable. À quoi servent ces nombreux contrôles?

Les contrôles d’identité sont utilisés comme un outil pour exercer l’autorité dans les quartiers défavorisés. Les jeunes se font contrôler par la police au quotidien. Il s’agit souvent de policiers qui connaissent déjà ces gens. Ce n’est pas vraiment un contrôle d’identité.

C’est l’outil légal utilisé pour justifier une palpation de sécurité sur les individus, pour chercher les drogues ou les armes. Cela permet aussi de fouiller les objets personnels, y compris les téléphones, ce qui serait normalement illégal sans fondement très clair.

Bien sûr, ce ne sont pas tous les policiers qui font cela. Mais, selon les témoignages que nous avons recueillis, beaucoup de personnes se font contrôler très souvent dans la rue sans aucune raison. Cela permet aussi à la police de se faire valoir, de se faire voir.

Plusieurs jeunes ont comparé la police à une autre bande dans le quartier. Ils voient les policiers lutter, comme eux, pour le contrôle du territoire, de l’espace public. C’est dangereux comme conception de la police. Les autorités devraient être préoccupées du fait que les policiers sont perçus comme une bande criminelle qui opère sur le territoire.

Ces problèmes avec les contrôles d’identité sont connus et dénoncés depuis plus de 20 ans. D’où vient la résistance au changement?

C’est une confluence de facteurs. D’abord, la puissance des syndicats de la police qui se sont toujours opposés à une réforme approfondie. Ils affirment, sans preuve très claire à notre avis, que les contrôles d’identité sont un outil efficace et important pour eux. Qu’ils ne peuvent pas bien faire leur travail sans ces contrôles.

L’autre facteur important, c’est la disposition des structures de pouvoir, des gouvernements successifs à accepter ces arguments. (NDLR : le cas de François Hollande est notable. Candidat à la présidentielle en 2012, il avait promis d’encadrer cette pratique, avant de revenir sur sa parole un mois après son élection.)

Finalement, ce n’est pas vraiment un sujet dans la population majoritaire en France. On n’en parle pas. Si vous demandez à un Français blanc, il va probablement vous dire qu’il n’a jamais été contrôlé par la police. Il faut créer une indignation chez ceux qui ne sont pas touchés directement. C’est un problème de la société française entière.

L’actuel gouvernement a lui aussi promis des changements, dont la multiplication des caméras corporelles. Ça peut faire la différence?

Avec le temps, on a remarqué en France et ailleurs que les caméras-piétons, ce n’est pas absolument fiable comme méthode et, surtout, cela n’est pas très efficace si c’est la seule méthode qui change.

Depuis des années, des associations réclament que la police soit tenue de remettre à la personne contrôlée une espèce de récépissé, ou autre chose d’efficace et de transparent pour tracer les contrôles d’identité.

C’est important pour deux raisons. Ça aide une personne à obtenir justice si le contrôle a mal tourné ou qu’il était abusif. Au moins, la personne aurait une preuve que le contrôle a eu lieu. Présentement, le contrôle ne laisse absolument pas de trace. Si le contrôle se termine dans la rue, il n’y a pas de trace.

La traçabilité de la procédure, c’est important aussi pour la question des données. Le gouvernement insiste depuis des années qu’il n’y a pas de contrôle au faciès, qu’il n’y a pas de pratique discriminatoire. Il n’y a pas de données, de statistiques fiables sur ces contrôles.

Ce type de statistiques nous permettrait de vraiment analyser la manière dont la police utilise les contrôles d’identité et, après, de créer des politiques qui répondent au problème de discrimination.

Ici Radio Canada