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Par Martine Orange

Contrairement à ce qu’il a toujours affirmé, Alexis Kohler a pu, dans toutes les fonctions qu’il a exercées au ministère des finances de 2008 à 2016, garder l’œil et même intervenir sur les dossiers intéressant l’entreprise MSC, à laquelle il est lié familialement.

La situation n’a cessé d’intriguer les enquêteurs de la Brigade de répression de la délinquance économique (BRDE). Au point qu’ils ont fini par l’inscrire en gras au détour d’un acte de leur procédure : Alexis Kohler a-t-il été nommé administrateur au conseil de STX France (renommé Chantiers de l’Atlantique) malgré ou bien à cause de ses liens avec le géant MSC, groupe naval (croisières, fret, ports) auquel il est lié familialement ?

En d’autres termes, des responsables de Bercy ont-ils accepté en toute connaissance de cause la situation de conflit d’intérêts d’Alexis Kohler parce qu’ils y voyaient un intérêt réel ou supposé pour l’État et les chantiers navals ?

C’est à une plongée au cœur de la machine de Bercy qu’invite la question des enquêteurs. La multitude de notes, de pièces, de témoignages, rassemblés par les enquêteurs, met en évidence un fonctionnement opaque du ministère des finances et de ses épigones (Agence des participations de l’État – APE –, Direction générale du Trésor – DGT).

Le ministère des finances. © Amaury Cornu / AFP Le ministère des finances. © Amaury Cornu / AFP

Un ministère où son immensité, ses couloirs sans fin, ses recoins ignorés autorisent la constitution de petits clans autour de personnages puissants mais agissant toujours dans l’ombre, d’une techno-structure qui agit en toute impunité, bien loin de l’image de l’intérêt général dont elle aime à se draper, prenant des décisions parfois biaisées. En mettant en avant, quand cela est nécessaire pour se couvrir, « le ministre ».Tout prouve combien le dossier STX-MSC a été un dossier à part, faisant l’objet d’une gestion parallèle, occulte. Bien que parfaitement informés des liens familiaux d’Alexis Kohler avec la famille Aponte, actionnaire de MSC, ses supérieurs hiérarchiques, à commencer par Bruno Bézard, alors directeur de l’APE, ont choisi de passer outre ce conflit d’intérêts majeur en le nommant administrateur des chantiers navals de Saint-Nazaire, alors que MSC était un client important.

Par la suite, les manœuvres ont été incessantes pour déjouer les tentatives de remplacement d’Alexis Kohler chez STX, pour tuer les rapports, les avis, les mesures qui auraient pu être contraires aux intérêts de MSC. De 2008 à 2016, Alexis Kohler n’a jamais perdu le contact et le contrôle du dossier STX.

Alexis Kohler à l’Élysée, mercredi 24 juin. © Ludovic Marin / AFP Alexis Kohler à l’Élysée, mercredi 24 juin. © Ludovic Marin / AFP

 

  • Entre « happy few »

L’investissement d’Alexis Kohler sur le dossier des chantiers navals de l’Atlantique a commencé dès le début, avant même que l’État en devienne actionnaire. Détenus par Alstom depuis les années 1950, le groupe a revendu le contrôle majoritaire en 2006 au chantier norvégien Aker Yards. Mais celui-ci est racheté par surprise par le sud-coréen STX en 2008.

L’État français s’inquiète de cette prise de contrôle : que va-t-il advenir des chantiers navals de Saint-Nazaire qui font vivre directement plus de 4 000 personnes et indirectement à peu près autant ? L’inquiétude industrielle et sociale se double d’une préoccupation plus politique : tout ce qui touche de près ou de loin à Alstom est jugé prioritaire par l’Élysée et Nicolas Sarkozy qui a fait de ce dossier l’emblème de sa réussite en matière de politique industrielle. Décision est prise donc que l’État entre à hauteur de 33 % aux côtés du sud-coréen STX dans les Chantiers de l’Atlantique, afin d’avoir une minorité de blocage et de pouvoir veiller sur l’avenir des chantiers.

Dès octobre 2008, Alexis Kohler qui vient juste de rentrer des États-Unis pour intégrer l’APE, commence à rédiger des notes pour étudier l’entrée de l’État au capital des chantiers de Saint-Nazaire. C’est à cette date qu’il informe Bruno Bézard, directeur de l’APE, mais aussi Olivier Bourges, Pierre Aubouin et Antoine Cordier qui travaillent avec lui, qu’il est cousin de la famille Aponte. Cette information restera tout au long de la carrière d’Alexis Kohler connue juste d’un petit nombre d’initiés. Quelques-uns savent. Une grande majorité même au sein de l’APE ignore tout.

Le Code de déontologie de la fonction publique est sans ambiguïté face à de telles situations : « L’agent doit veiller à faire cesser immédiatement ou à prévenir toute situation d’interférence entre un intérêt public et des intérêts publics ou privés qui est de nature à influencer ou paraître influencer l’exercice indépendant, impartial et objectif de ses fonctions. » Pourtant, cela n’empêche pas Bruno Bézard, en toute connaissance de cause, le 19 janvier 2009, juste après que l’État a pris 33,34 % du capital de STX France, de proposer le nom d’Alexis Kohler comme administrateur représentant de l’État au conseil des chantiers navals. Interrogé sur cette décision contraire aux règles, Bruno Bézard ne nous a pas répondu.

Bruno Bézard à l'époque où il est directeur du Trésor. © Bruno Coutier / AFP Bruno Bézard à l’époque où il est directeur du Trésor. © Bruno Coutier / AFP

Lors de son audition par la brigade de répression de la délinquance économique, Bruno Bézard justifie le choix d’Alexis Kohler, malgré sa situation de conflit d’intérêts, en raison de l’organisation de l’APE. Le dossier STX relevait de son portefeuille de contrôle et de supervision, explique alors l’ancien directeur de l’APE, devenu par la suite directeur du Trésor très impliqué dans la défense de Jérôme Cahuzac, avant de partir pantoufler dans un fonds chinois d’investissement en 2016. Ce qui est faux. À l’époque, Alexis Kohler est alors chargé des activités aéronautiques et défense. Or, STX relève du portefeuille des transports, alors géré par Rémy Rioux.Puis Bruno Bézard ajoute auprès des enquêteurs : « L’intéressé m’avait fait part de ses liens dès novembre 2008. Compte tenu des perspectives de transfert au FSI [Fonds stratégique d’investissement – ndlr] et des modalités de prise de décision au sein de l’APE auxquelles je veille personnellement pour éviter toute situation de conflit d’intérêts, les liens ne me sont pas apparus comme faisant obstacle à la nomination d’Alexis Kohler chez STX. »

L’argument pointant que ce poste d’administrateur n’était que temporaire sera constamment avancé par le secrétaire général de l’Élysée comme par tous ses anciens supérieurs comme excuse. Pourtant, dans sa note du 19 janvier dans laquelle Bruno Bézard propose la nomination d’Alexis Kohler à STX afin de ne pas laisser vacant le siège d’administrateur, il précise que « le mandat du représentant de l’État ira jusqu’à son terme puis le FSI nommera son représentant ». Une mesure qui ne s’appliquera qu’au cas STX.

La création du fonds stratégique d’investissement, voulu par Nicolas Sarkozy et placé sous la tutelle de la Caisse des dépôts, et le transfert des participations de l’État dans STX, Air France et France Télécom à ce fonds, a manifestement créé quelque casse-tête au sein de l’APE.

C’est au moment de ce transfert, le 18 juin 2009, que le petit groupe d’initiés se pose la question d’informer le directeur de STX, Jacques Hardelay, des liens familiaux existant entre Alexis Kohler et la famille Aponte. Alexis Kohler est prié de rédiger un projet de lettre pour Bruno Bézard. Il soumet plusieurs versions à ses collègues. « Sérieux, c’est pas facile. Difficile d’expliquer pourquoi on ne l’avait pas informé [le directeur de STX – ndlr] auparavant », constate alors Antoine Cordier en réponse.

Finalement, après plusieurs versions, Bruno Bézard décide de ne pas envoyer cette lettre. Questionné sur les raisons pour lesquelles il n’a pas envoyé cette lettre, Bruno Bézard ne nous a pas répondu. « Je souligne qu’à aucun moment il n’y a eu de dissimulation, ni de mon lien de parenté ni sur les votes que j’ai eus », redit Alexis Kohler aux enquêteurs en juillet 2019.

L’affaire s’est-elle ébruitée au-delà du petit cercle ? Le 6 juillet, Lucie Muniesa, alors secrétaire générale de l’APE, adresse par courriel à Alexis Kohler le Code de déontologie pointant notamment les conflits d’intérêts avec ce message : « Je ne suis pas sûre de te l’avoir transmis lors de ton arrivée. Voilà qui est fait… même si tu as dû récupérer cela par ailleurs. » Elle y joint une fiche de signalement. Dans les codes de la haute fonction publique, cela s’appelle une mise en garde. Elle restera sans lendemain. Alexis Kohler ne remplira aucune fiche de signalement…

Dès sa nomination, Alexis Kohler participe au conseil d’administration de STX, prend part au vote et se félicite des relations avec MSC. « Tous les efforts devront être déployés pour obtenir de nouvelles commandes de MSC, sans y perdre de l’argent », insiste-t-il lors d’un conseil. Dans ses rapports à l’APE, le ton est plus alarmiste : il annonce des pertes importantes pour STX, « s’il ne récupère pas plus d’une nouvelle commande de MSC ».

Début 2010, Rémy Rioux est promu et abandonne son portefeuille transports et audiovisuel dont il a la charge. C’est Alexis Kohler qui lui succède. Il abandonne tous les mandats d’administrateur qu’il occupait. Tous sauf un : celui de STX.

Début juillet, une note a pourtant été faite pour envisager les solutions de remplacement d’Alexis Kohler. Un arrêté de Christine Lagarde, alors ministre des finances, a même été rédigé, ni daté ni signé, pour nommer Cyril Forget, qui a repris le portefeuille « Défense aéronautique » à l’APE, administrateur aux chantiers navals. La proposition tombera dans les oubliettes de l’histoire.

Alexis Kohler conserve donc son poste d’administrateur aux chantiers navals de Saint-Nazaire. Il hérite en plus d’un poste au conseil du port du Havre. Un poste où il se retrouve également en conflit d’intérêts, MSC étant client du port. Comme chez STX, ni lui ni sa hiérarchie ne considèrent cette situation comme problématique. « À aucun moment, tout au long de ma carrière, ma hiérarchie n’a identifié de conflits d’intérêts me concernant », déclare Alexis Kolher lors de son audition du 7 juillet 2019.

  • L’État au chevet de MSC

Pourtant ! Le maintien d’Alexis Kohler dans ses mandats intervient à un moment où MSC traverse une très mauvaise passe. La crise financière a tout bousculé. D’un seul coup, les circuits traditionnels de financement s’assèchent : les banques ne veulent alors plus prêter au transport maritime. Et peut-être encore moins à MSC : l’armateur italo-suisse est le seul groupe de transport maritime occidental important à être aussi opaque ; il ne publie ni ses comptes, ni son actionnariat.

Comme le reconnaîtra un responsable de l’APE dans un courriel trois ans plus tard : « MSC était alors en faillite. » Il a été placé sous moratoire des banques. Étranglé financièrement, il en est réduit à trouver de l’argent par tous les moyens. C’est alors qu’une solution est avancée qu’Alexis Kohler se charge de « border » : pour aider l’armateur et maintenir ses commandes, afin de sauver Saint-Nazaire, pourquoi ne pas demander à STX d’avancer l’argent plutôt qu’à l’État. Une solution qui a l’immense avantage d’échapper aux contrôles publics.

Ainsi STX devient le banquier de son client. Il avance 60 millions d’euros à MSC dans le courant 2010, en partie sous forme de crédit, en partie par le biais d’une prise de participation dans la filiale croisière du groupe. Cette dernière condition manifestement ne plaît pas au fondateur du groupe, Gianluigi Aponte, très ombrageux sur le contrôle familial, mais il n’est alors pas en position de refuser. Quatre ans après, MSC n’avait pas remboursé le moindre intérêt du prêt.

Par la suite, l’armateur refusera de racheter les parts détenues par STX dans sa filiale croisière et exigera l’abandon de la totalité de sa créance, en contrepartie de nouvelles commandes auprès de Saint-Nazaire.

Terminal Port 2000 au Havre. © Haropa/ port du Havre Terminal Port 2000 au Havre. © Haropa/ port du Havre

Mais les aides de l’État à l’armateur ne s’arrêtent pas là. En septembre 2010, le directeur du port du Havre, Laurent Castaing, inscrit en urgence à l’ordre du jour le rachat des biens et outillages des deux sociétés manutentionnaires – dont TNMSC, filiale de MSC –, qu’elles vont abandonner sur certains quais, lors de leur déménagement vers Port 2000 (voir notre article).

Dans une note, l’APE s’est pourtant opposée violemment à ce montage et y a mis son veto : elle juge ce rachat totalement illégal, les biens devant revenir gratuitement au port à la fin de la concession. La note demande même le retrait du rachat de l’outillage de l’ordre du jour du conseil d’administration du port du Havre.

Par quel miracle, cette question de l’outillage du port du Havre atterrit-elle au cabinet de Christine Lagarde ? Mystère. Cette remontée en tout cas porte ses fruits. Le cabinet prend position contre l’APE et donne son feu vert à l’opération projetée. « Oui au rachat mais avec des contreparties », est-il écrit sur un bordereau signé par le cabinet de Christine Lagarde.

Fort de cette autorisation, Alexis Kohler peut voter le rachat des biens de TNMSC, selon les « instructions de sa ministre », tout en affirmant lors du conseil d’administration du port du Havre que « dans ce cas, pour des raisons notamment liées à la conjoncture, le port est amené à jouer le rôle de banquier pour ces opérateurs, en tout cas intervenir financièrement alors qu’il ne devrait pas le faire ».

La filiale de l’armateur récupérera là encore une soixantaine de millions d’euros. Quant aux contreparties exigées par le cabinet de Christine Lagarde, elles semblent avoir disparu corps et biens. L’opération a été jugée illégale par la suite par la Cour des comptes. En juillet 2017, Alexis Kohler n’hésite pas à dire aux enquêteurs qu’il a « été le seul administrateur à défendre les intérêts de l’État au détriment des opérateurs et leurs actionnaires en s’appuyant sur des arguments par la suite validés par la Cour des comptes ».

  • Un administrateur irremplaçable chez STX

L’affaire cependant semble avoir créé quelques remous au sein de l’APE. D’autant qu’Alexis Kohler a perdu un allié : Bruno Bézard a quitté la direction de l’APE pour devenir conseiller des affaires économiques en Chine. L’ancien PDG de la Seita, Jean-Dominique Comolli, lui succède à la tête de l’agence.

Comment Jean-Dominique Comolli a-t-il été informé des liens familiaux d’Alexis Kohler avec la famille Aponte ? Le directeur de l’APE semble exiger en tout cas une reconnaissance de cette situation anormale. Alexis Kohler adresse le 5 novembre 2010 une lettre non signée dans laquelle il reconnaît ses liens familiaux avec la famille Aponte, sa situation de conflit d’intérêts potentiel, tout en la minimisant, et où il rappelle sa volonté d’être remplacé rapidement (voir notre article).

Quelle était la fonction de cette lettre non signée ? Couvrir la hiérarchie d’Alexis Kohler au cas où sa situation de conflit d’intérêts serait découverte ? Le protéger ? Ou au contraire avoir prise sur lui et l’obliger à démissionner immédiatement au cas où il transgresserait par trop les lignes ? Le trouble et la gêne de tous les interlocuteurs qui ont eu connaissance de cette lettre traduisent en tout cas une situation peu claire.

Il faudra pourtant attendre encore près de dix-huit mois avant qu’Alexis Kohler quitte définitivement le conseil de STX. En octobre 2011, Jean-Dominique Comolli a pourtant proposé de le remplacer par Aymeric Ducrocq. Mais cette nomination sera retardée car entre-temps, l’État, semble-t-il, a encore besoin de l’expertise d’Alexis Kohler sur le dossier STX : une révolution de palais s’y prépare.

Lors du conseil de décembre, Kang-Sik Rhee, le président du conseil qui représente le groupe sud-coréen, principal actionnaire de Saint-Nazaire, explose : les résultats sont mauvais [frappés par la crise, les chantiers ont vu leur chiffre d’affaires tomber de moitié cette année – ndlr], les pertes sont importantes, le directeur Jacques Hardelay doit partir. Celui-ci est débarqué quasiment immédiatement. En moins d’un mois, son successeur a été trouvé : c’est Laurent Castaing, le directeur du port du Havre.

Devant les enquêteurs, Alexis Kohler revendique cette nomination, lui qui est pourtant censé n’avoir jamais agi que sur instructions sans jamais prendre d’initiative personnelle. « Je connais Laurent Castaing de longue date. Je l’ai rencontré quand il était président du directoire du port du Havre. Je l’ai contacté en 2011 en vue de prendre la succession de Jacques Hardelay chez STX France », explique-t-il alors.

Alexis Kohler quitte son poste d’administrateur chez STX le 2 avril 2012, la veille de la prise de fonction de Laurent Castaing. Il peut partir tranquille. Il sait qu’il a un allié dans la place. À chaque décision compliquée, à chaque négociation, Laurent Castaing a pris fait et cause pour son grand client, MSC.

  • STX, un dossier sous la haute surveillance des finances

Mais par la suite, Alexis Kohler n’est jamais très loin de STX et de l’armateur italo-suisse. Même s’il affirme s’être déporté à partir du moment où il est entré au cabinet de Pierre Moscovici, puis d’Emmanuel Macron, il est destinataire de toutes les notes, de toutes les études, de tous les courriels qui ont trait au dossier. Il organise des réunions avec les banques, donne son avis.

Et à l’époque, les échanges sont incessants. Commandes de bateaux, financement de l’État, démarchages auprès des banques, situation financière des chantiers navals, le dossier STX mobilise beaucoup au cabinet. La tension s’intensifie lorsque le gouvernement apprend en 2013 que le sud-coréen STX, principal actionnaire de Saint-Nazaire, est en faillite.

Au sommet de l’État, on s’inquiète, particulièrement à Matignon : le premier ministre Jean-Marc Ayrault est élu de Nantes. Des réunions y sont organisées pour étudier les différentes alternatives, et les possibilités d’amener d’autres actionnaires pour remplacer le sud-coréen défaillant. Ces initiatives ne plaisent pas du tout au cabinet de Pierre Moscovici, qui entend garder la haute main sur le dossier.

« On ne se fait pas piquer le dossier par Matignon. SVP. L’APE et le Trésor sont sous notre autorité », écrit, furieux, Rémy Rioux, alors directeur de cabinet de Pierre Moscovici à ses équipes en juin 2013. « OK avec Rémy. Ce n’est pas le rôle de Matignon de faire ce genre de réunion. On restreint trop le champ des options sur les candidats au rachat », ajoute Alexis Kohler, directeur adjoint de cabinet quelques minutes plus tard.

À quelles options pense-t-il ? « Le statu quo [chez STX – ndlr] à court terme ne pose pas de problème », répond à la même période Alexis Kohler à Julien Denormandie, chargé officiellement de suivre le dossier au cabinet, qui plaide pour la constitution rapide d’un nouvel actionnariat pour les chantiers navals. « Farfelu, ils sont déjà en surcapacité », répond toujours Alexis Kohler quand Julien Denormandie l’informe que le constructeur italien Fincantieri est intéressé par les chantiers navals de Saint-Nazaire.

Dans la plus grande discrétion, MSC a fait savoir quelque temps auparavant qu’il serait intéressé à participer à un nouveau tour de table chez STX aux côtés de l’État. Soit bien avant la date de septembre 2015, date à laquelle Alexis Kohler se serait déporté selon le second rapport d’enquête totalement expurgé des détails gênants.

  • « Pour rendre service »

Le dossier s’envenime un peu plus au début de l’année 2014. L’armateur a fait miroiter une fois de plus la possibilité de passer la commande de deux nouveaux paquebots gigantesques. Mais il a posé ses conditions : avoir des rabais sur les prix des bateaux, bénéficier gratuitement d’équipements complémentaires, « avoir accès à la liquidité publique sur la durée la plus longue possible, après la livraison ». De plus il exige que STX abandonne sa créance de 60 millions d’euros qu’il a sur MSC.

Fin janvier, une note de l’APE recommande de ne pas signer le contrat dans les conditions exigées par MSC. David Azéma, le nouveau directeur de l’APE (les directeurs changent souvent dans cette entité), prend la peine d’ajouter à la main sur la note : « En pratique, les conditions posées par MSC pour le contrat Vista [portant sur deux paquebots – ndlr] conduisent à une situation tout aussi dégradée que si la charge n’était pas obtenue. Céder dans ce bras de fer en abandonnant une créance de 60 millions constituera un précédent extrêmement dangereux », avertit-il. Interrogé sur les raisons de ce veto et les réactions qu’il a pu provoquer, David Azéma ne nous a pas répondu.

Ce veto de l’APE ne pouvait tomber plus mal. Car il y a urgence à conclure ce contrat selon les termes exigés par MSC : Pierre Moscovici est appelé à devenir commissaire européen et va quitter le ministère des finances, qui a la haute main sur les questions de financement. De son côté, Alexis Kolher se projette dans sa vie future chez MSC. À l’automne 2013, il a discrètement interrogé les services juridiques pour s’informer sur les règles à respecter pour pouvoir partir dans le privé. « Il ne faut avoir aucun lien », lui a-t-on répondu.

Fin janvier 2014, Alexis Kohler a dû remplir, comme tous les membres des cabinets ministériels, une première déclaration d’intérêts exigée par la Haute autorité de la transparence de la vie publique (HATVP). Il n’a pas indiqué ses liens familiaux avec la famille Aponte. Le secrétaire général de l’Élysée a expliqué aux enquêteurs qu’il n’avait pas à le faire : « Je n’étais pas actionnaire ni dirigeant de ce groupe […] J’ai informé ma hiérarchie. En faisant ainsi, je suis toujours allé au-delà des obligations légales. »

Est-ce seulement un hasard du calendrier ? Ou le veto du directeur de l’APE sur STX a-t-il irrité au plus haut point le cabinet de Pierre Moscovici ? Le 21 février 2014, David Azéma confirme au ministre la rumeur qui circule dans le Tout-Paris : il est candidat pour prendre la direction de Veolia Environnement. Fureur du ministre qui demande immédiatement sa tête.

« Avoir dissimulé sa demande à son ministre crée une rupture de confiance définitive. Ajoutons que les risques de conflits d’intérêts ne sont pas mineurs et ont grandi pendant cette période grise », écrit Pierre Moscovici, brusquement très sensible aux conflits d’intérêts.

Rémy Rioux, alors directeur de cabinet de Pierre Moscovici, en 2013. © Bertrand Langlois / AFP Rémy Rioux, alors directeur de cabinet de Pierre Moscovici, en 2013. © Bertrand Langlois / AFP

Dans des échanges de courriels auxquels Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint de l’Élysée, est en copie, Rémy Rioux et Alexis Kohler se déchaînent. Ils veulent obtenir la démission immédiate de David Azéma mais l’Élysée tergiverse. « Marre de la Ve République », tonne Rémy Rioux. « Surtout de la Ve avec un indécis au sommet, c’est un mauvais mélange », lui répond Alexis Kohler.Les deux membres du cabinet de Pierre Moscovici sont d’autant plus remontés qu’ils ont un plan pour remplacer immédiatement David Azéma : Alexis Kohler est prêt à assumer temporairement la direction de l’APE, « pour rendre service », en attendant de rejoindre MSC, comme il en a l’intention. « C’est Emmanuel qui doit pousser en ce sens », écrit Alexis Kohler.

À aucun moment, ils ne se posent la question de l’incompatibilité, voire de l’illégalité, de ce remplacement. « Je ne vois aucun conflit d’intérêts qui ne puisse être géré, ni risque de polémique, mais il faut savoir », écrit-il à Rémy Rioux dans un de leurs échanges où ils évoquent l’intérim d’Alexis Kohler à l’APE. La réponse du directeur de cabinet de Pierre Moscovici est directe : « Ne pas toucher à STX. » Interrogé sur ce projet d’intérim et les risques qu’il pouvait comporter, Rémy Rioux ne nous a pas répondu.

À Bruno Bézard, alors directeur du Trésor, qui vient aux nouvelles pour savoir si sa nomination à l’APE avance, Alexis Kohler écrit : « Rien n’est bouclé mais je suis preneur si par chance l’option transition fonctionne, ce sur quoi j’ai un doute. » Avant de lui répéter son intention ferme de rejoindre MSC : « Mon offre me semble intéressante à plein d’égards : le secteur, le contexte, le poste, la rémunération, l’absence de conflits d’intérêts. » Il le dit lui-même : plus de conflit d’intérêts.

Finalement, le projet d’intérim ne sera pas accepté. Jean-Pierre Jouyet, qui supervise les carrières de l’inspection des finances, n’en veut pas. Le secrétaire général de l’Élysée d’alors est-il informé de la situation d’Alexis Kohler ? Il semble que son refus soit d’abord justifié par le fait qu’il ne s’agirait que d’une direction temporaire. Si Alexis Kohler veut prendre la direction de l’APE, il doit s’engager pour un certain temps. Mais ce dernier préfère aller chez MSC.

David Azéma restera donc à la direction de l’APE jusqu’en juillet 2014. Et les hauts fonctionnaires de Bercy, qui s’étaient brusquement montrés si sourcilleux sur des éventuels conflits d’intérêts, ne verront aucun inconvénient à ce que celui-ci participe aux négociations entre GE et Alstom, alors qu’il va rejoindre Bank of America, banque conseil du groupe américain.

Mais le cabinet de Pierre Moscovici n’a pas tout perdu : il réussit à passer outre le veto de l’APE. Fin mars 2014, une lettre d’intention pour la commande de deux nouveaux bateaux est signée entre STX et MSC avec des conditions financières sur mesure pour l’armateur. Celles-ci ne seront jamais divulguées.

Quelques jours seulement avant son départ pour Bruxelles, Pierre Moscovici a tenu à signer l’accord en grande pompe à l’Hôtel de l’Industrie, aux côtés de Gianluigi Aponte. « Merci pour le soutien crucial du cabinet du ministre et de la DG Trésor. Merci aussi pour le superviseur discret que tu as été », écrit Laurent Castaing, directeur de STX, à Alexis Kohler dans la foulée. « Positionner le M en sauveur de Saint-Nazaire », avait écrit un conseiller ministériel à Rémy Rioux et Alexis Kohler.

  • « Chef de gare et horloger »

Malgré son envie, Alexis Kohler ne peut pas aller pantoufler chez MSC. La commission de déontologie le lui interdit à l’été 2014. Même si tout est resté dans la discrétion, le rapporteur de la commission Frédéric Davous a découvert l’existence de la lettre du 5 novembre 2010 et les liens familiaux qui existent entre Alexis Kohler et la famille Aponte. Dans son avis de refus, jamais publié, la commission de déontologie y fait une légère référence dans une incise, en parlant du « contexte familial ».

Mais Alexis Kohler se remet tout de suite en selle : il est nommé directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, lorsque celui-ci est nommé ministre de l’économie en septembre 2014. STX est toujours sur le dessus de la pile du cabinet du ministre de l’économie. Les possibilités de recapitalisation des chantiers, la bagarre ouverte désormais par MSC et Royal Caribbean – les deux principaux clients des Chantiers de l’Atlantique se sont alors déclarés officiellement candidats à une reprise aux côtés de l’État – contre la proposition de Fincantieri, les négociations avec les banques pour arracher les meilleures conditions financières, reprennent.

Alexis Kohler est informé de tout, reçoit tout. Contrairement aux recommandations du rapporteur de la commission de déontologie, aucun déport n’a été formalisé, organisé. Mais officiellement, il n’est au courant de rien, n’émet aucun avis, ne supervise aucune décision. Il n’est que le « chef de gare » et « l’horloger ».

Des précautions sont prises cependant afin de sauver les apparences, pour qu’Alexis Kohler qui souhaite toujours rejoindre MSC ne se fasse pas arrêter par la commission de déontologie une seconde fois. Dans une note autorisant le financement des paquebots de MSC par l’État, Hugh Bailey, qui est alors chargé des questions industrielles au cabinet d’Emmanuel Macron, demande à Alexis Kohler de la faire signer directement par le ministre « car tout le dossier va être épluché par la com [commission de déontologie – ndlr] un jour ou l’autre », prévient-il.

Sur le départ, pourtant, Alexis Kohler oublie toutes les précautions. Le 25 août 2016, cinq jours avant l’annonce officielle de la démission d’Emmanuel Macron du ministère de l’économie, il demande toutes les fiches techniques sur l’évolution du capital de STX. Officiellement, il s’agit de préparer une réunion avec les croisiéristes sur l’avenir des chantiers de Saint-Nazaire.

Espère-t-il arracher un ultime arbitrage en faveur de MSC avant le départ d’Emmanuel Macron ? En tout cas, il rejoindra l’armateur en ayant connaissance de toutes les études et tous les avis de l’État sur l’avenir des chantiers navals. Mais il le dit : « Il n’a jamais dévoilé la moindre information confidentielle. » Et il ne les a jamais utilisées non plus. Même pas quand il s’est rendu à Bercy en mars 2017, cette fois-ci en tant que directeur financier de MSC pour contrer le rachat de STX par Fincantieri et proposer au contraire l’entrée au capital de l’armateur dans les chantiers navals aux côtés de l’État.

Une opposition si forte qu’elle conduira le ministre des finances, Bruno Le Maire, à annoncer la nationalisation des chantiers de Saint-Nazaire dès juillet 2017.

Mediapart