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Michel Onfray
Deux Français sur trois ne sont pas allés voter aux municipales… C’est, avant toute chose, la leçon de ce scrutin au contraire de ce que racontent les journalistes, les sondeurs et les éditocrates qui ne veulent surtout pas voir ce qui pourtant crève les yeux. On sait que tout ce monde-là voit ce qu’il croit plutôt qu’il ne croit ce qu’il voit. C’est le propre des idéologues de ne jamais voir le réel et de toujours y mettre leurs fictions à la place.
Deux Français sur trois, ce fut, les plus anciens s’en souviendront peut-être, le titre d’un livre que Valéry Giscard d’Estaing fit paraitre en 1984, une fois démis par François Mitterrand. Dans cet ouvrage, le président battu se proposait de rassembler deux Français sur trois sur son projet politique afin de refermer ce qu’il présentait alors comme la parenthèse mitterrandienne: cette proportion lui semblait suffisante pour constituer une forte majorité. La forte majorité, aujourd’hui, ce sont les abstentionnistes.
Il est impossible de faire la sociologie de ces 60% de citoyens qui ne sont pas allés voter sans prendre le risque d’une projection de ses désirs. Les uns disent que ce sont des personnes âgées qui ont eu peur, en se déplaçant, de s’exposer au coronavirus; les autres qu’il s’agissait d’indolents ayant plus envie de soleil et de terrasse, de nature et de farniente que d’accomplir leur devoir de citoyen; d’autres encore pensaient que l’écart entre les deux tours, l’impossibilité de faire campagne, avaient démobilisé l’électorat. Tout cela fut peut-être vrai, mais partiellement seulement.
L’analyse la plus juste de ce second tour des municipales fut faite par Jean-Luc Mélenchon qui a fourbi deux belles formules, efficaces et justes: il a parlé de «grève civique» en disant qu’il s’agissait d’un genre d’«insurrection froide». Il avait raison.
Deux Français sur trois ne se reconnaissent plus dans le jeu électoral classique. Une personne âgée craignant à juste titre de s’exposer au risque de pandémie peut voter par procuration. Un indolent soucieux de bronzage et de d’apéritif en terrasse peut trouver une demi-heure dans sa journée qui ne sera pas complètement consacrée à son mélanome et au Ricard. Une famille qui part sur la plage, prendre le vert ou retrouver les siens pour un repas dominical peut stopper son véhicule devant le bureau de vote, distraire un peu de son temps avant de reprendre la route. Un défaut de campagne entre les deux tours n’empêche pas d’être informé: l’électeur sait qui est qui, il dispose de tracts dans sa boîte aux lettres et d’internet pour s’informer plus avant, on ne me fera pas croire qu’un meeting ou un tractage en plus ou en moins changent le destin d’une élection!
Non.
Les Français ne sont pas de grands enfants, ils ont compris que la classe politique constitue un métier et que les gestions municipales ne changent pas vraiment leur vie. Ils veulent du régalien, de l’étatique, du lourd, et ils savent que la seule élection qui plane sur ces hauteurs c’est l’élection présidentielle à laquelle les électeurs se rendent plus volontiers, même s’ils ont aussi compris que les mécanismes de propagande médiatique, de corruption de certains juges aux ordres du pouvoir, de collusion du bloc maastrichtien pour placer l’un des leurs, qu’il soit de droite ou de gauche, d’instrumentalisation du votre lepéniste, tout cela en dissuade plus d’un à ne plus participer à cette mascarade politicienne.
La rupture du contrat social est évidente: le renoncement de chaque individu à son pouvoir propre au profit de la constitution d’une société civile, ce qui définit le contrat social, est censée générer une protection de la part de l’État ainsi constitué. Or, l’État ne protège plus, au contraire il expose: à l’insécurité, à l’incivisme, à la précarité, à l’anxiété, à l’incertitude, aux violences.
Pour en rester à l’actualité la plus récente: la gestion calamiteuse de l’épidémie par Emmanuel Macron, la soumission de son ministre de l’Intérieur aux caprices des casseurs nommés par le pouvoir et les journalistes «les ultra-jaunes» ( !), l’aveu par le même que l’émotion prime la loi et le droit afin de justifier les pleins pouvoirs offerts aux indigénistes et aux racialistes, le traitement sélectif des contrevenants à l’interdiction de se réunir à plus de dix suivant qu’on est en banlieue en rupture du jeûne du ramadan ou dans un village de campagne de l’Orne profonde épargné par le virus, mais aussi l’arrogance d’un président de la République ferme dans chacune de ses prises de position, bien qu’ils en change dix fois par semaine, son bavardage perpétuel adossé à son impuissance abyssale, tout cela démobilise un peuple qui ne se reconnait plus de devoir citoyen alors que ses droits élémentaires sont bafoués.
Dans ses textes de philosophie politique, Le Léviathan en particulier, Hobbes estimait que le contrat social (qui était renoncement au pouvoir de nuire au profit de la constitution d’un État disposant du monopole de la contrainte légale et assurant ainsi la sécurité des citoyens) pouvait être dénoncé par ceux qui estimaient ne plus être protégés. Ce droit à l’insurrection, qui se trouve dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, c’est l’article 2, est, avec la liberté, la sûreté et la propriété, l’un des quatre droits naturels. Il est nommé « ésistance à l’oppression». Cette résistance n’a, pour l’heure, pas encore trouvé sa forme. Sa force fut un bref temps visible, c’était celle des gilets-jaunes, mais, hélas, elle a été capturée, encagée puis, finalement étouffée par des professionnels de la politique politicienne…
Je n’irai pas jusqu’à dire que ces 60% de Français qui n’ont pas voté soutenaient le mouvement des gilets-jaunes, mais je dirai qu’ils avaient en commun cette idée que les choses ne peuvent plus continuer ainsi…
Ceux quoi ont voté, en revanche, ont joué le jeu de la vieille politique politicienne.
Une plaisanterie très ancienne dit des Verts qu’ils sont une pastèque: vert dehors, rouge dedans. On sait également que, quand une tête sort du rang chez les écologistes, elle se fait bien vite couper tant le groupusculaire fait la loi dans ce milieu où les débats concernent bien plus souvent la question des alliances pour exister ou subsister que la solidité d’un projet de société, je ne parle pas même d’un projet de civilisation. «A qui se vendre pour exister et manger sa part du gâteau?» fut bien souvent la question non-dite des congrès verts depuis plus d’un quart de siècle…
Le succès des Verts à ces municipales leur permet cette fois-ci d’inverser la vapeur: quand ils étaient faibles ils faisaient acte d’allégeance aux forts. Maintenant qu’ils sont forts, ils expérimentent l’inverse: sur les plateaux de télévision, le soir même, tel ou tel offrait déjà ses services pour une union aux prochaines présidentielles comme une singesse montre ses fesses rouges au mâle dominant pour lui signifier sa soumission. L’éthologie est la clé qui permet d’ouvrir toutes les serrures de la nature humaine…
La «gauche» va donc changer de pôle magnétique dans la perspective des prochaines élections présidentielles. Les Verts sont désormais dans la situation du mâle dominant. Par la voix d’Olivier Faure, le Parti socialiste a offert ses services et a montré tous les signes de soumission le soir même de l’élection. Le PCF va compter ses avantages et regardera surtout ce que Mélenchon va faire car lui aussi veut l’union, bien sûr, mais sous son nom, évidemment…
Mélenchon est le plus bel atout des Républicains (LR) en même temps que celui de la désunion de la gauche. Il préfère faire gagner le camp d’en face plutôt que son camp s’il n’est pas commandé par lui. Mélenchon ne sera jamais dans le side-car de Yannick Jadot car il veut lui-même piloter la moto… Marine Le Pen s’en frotte d’ailleurs les mains.
Mais cette gauche verte ne saurait présenter un espoir pour le peuple français ni même pour les 60% d’abstentionnistes. Car sa politique est au pouvoir depuis 1992: c’est tout bêtement celle de l’Europe du marché libre de Maastricht – Daniel Cohn-Bendit n’est pas par hasard la figure emblématique de cette politique! Elle coche d’ailleurs toute les cases de l’idéologie libérale: européisme donc, cosmopolitisme, gages donnés à l’indigénisme, antisionisme, donc faiblesses à l’endroit de l’antisémitisme musulman, dès lors complicités avec l’islamo-gauchisme, communautarisme, antimilitarisme et suspicion à l’endroit de tout ce qui porte un uniforme…
Un autre résultat de ces élections est que La République en marche subit un revers violent: pas une ville gagnée et des échecs en quantité…
Tous les membres du gouvernement qui étaient sur une liste ont été battus: Marlène Schiappa, Gabriel Attal, Agnès Pannier-Runacher. Que croyez-vous que Macron ait décidé? Ils restent, bien sûr… Si ces gens avaient eu un minimum d’élégance, de vertu, de dignité, ils auraient présenté leur démission le soir même au président de la République qui se serait honoré de les accepter. Que ces gens ne soient pas même capables d’être élus dans un conseil municipal, voilà qui témoigne de leur popularité et de l’étendue des dégâts! Ces gens passent leur temps à donner des leçons de morale mais ne sont pas même capables de la plus modeste rectitude: le suffrage leur signifie qu’ils ne sont pas bienvenus, au lieu de partir, ils restent…
Le cas d’Édouard Philippe est asymptomatique comme dirait l’autre! Certes, il est le Premier ministre d’Emmanuel Macron, mais il est un anti-Macron emblématique: il est courtois, poli, bien élevé, élégant, il est également courageux et longanime. Depuis qu’il occupe ce poste, on ne lui doit rien de déshonorant – ni insultes, ni grossièretés, ni justification de doigts d’honneurs, ni photos douteuses, ni incongruités, ni magouilles, ni dissimulation de fortune, ni réunions pour rassembler des fonds pour sa campagne faites en dehors du cadre légal, ni paroles méprisantes décochées dans les bains de foule, aucun usage de sa vie privée: on peut sans trop se tromper affirmer que c’est la droiture de cet homme qui a été plébiscitée plus que sa politique.
Précisons toutefois, sans manquer du respect qu’il mérite, que cette consultation n’est pas non plus, comme il est souvent dit, une élection de maréchal: avec 62,74% d’abstention au Havre, même avec 58,83 % des suffrages, Édouard Philippe a été élu par ½ Hâvrais sur trois… C’est loin d’être un plébiscite.
Dernier commentaire: la réaction empressée d’Emanuel Macron le lendemain matin de cet échec personnel.
Il reçoit, avec l’Élysée en décors de fonds, les 150 heureux élus tirés au sort de la Convention citoyenne sur le climat. Je ne sais comment ce panel a été choisi ni par qui. Toujours est-il que Daniel Cohn-Bendit faisait partie du premier choix! C’est dire l’objectivité du mécanisme… Sur cinquante millions de français susceptibles d’être désignés, on trouvait cet homme-là. C’était trop gros, il a décliné l’invitation.
Le co-patronage des débats de cette Convention a été assuré par Thierry Pech, directeur général de la Fondation Terra Nova. C’est cette Fondation qui, dans une note désormais fameuse, conseillait jadis au PS de laisser le petit peuple à Le Pen pour refaire un nouveau peuple avec les marges communautaires afin de s’appuyer sur elles pour gagner les élections – nous y sommes… On imagine combien les débats ont dû être aidés par les spécialistes choisis à dessein pour encadrer ce joli peuple très diversité comme on en trouve dans les publicités! Les images du direct de l’Élysée ont probablement été tournées par un disciple de Jacques Séguéla.
Macron semblait vraiment paniqué et faussement détendu : il n’a pas passé trois minutes de son temps de parole sans donner des gages aux vainqueurs de la veille: il avait tout d’un Vercingétorix qui jetait ses étendards, ses épées, ses lances, ses boucliers, ses armes, aux pieds de César : il était tout acquis à la cause écologiste, qu’on se le dise – il se l’est d’ailleurs longuement dit en voulant se persuader de ses nouvelles idées…
Je songe à ce qu’aurait fait un vieux briscard de la politique politicienne comme Mitterrand: il ne se serait pas précipité le lendemain matin de son échec pour tenter de séduire ses vainqueurs, il aurait attendu; il ne se serait pas montré comme un chef défait qui multiplie les gages concédés aux triomphateurs; entre deux rendez-vous galants, avec Élisabeth Tessier ou Marie de Hennezel par exemple, un plateau de fruits de mer et un excellent Chablis payé par l’impôt des Français, il aurait consulté tel ou tel écologiste susceptible de venir lui manger dans la main, il en aurait bien sûr trouvé quelques-uns : quand il y a promesses de belle vie, de voitures avec gyrophares, d’enveloppes en liquide, de garçonnières disponibles dans les palais de la République, les convictions les plus inébranlables chavirent assez rapidement – Mitterrand connaissait les bas-fonds de la nature humaine, il s’était beaucoup étudié; il se serait débarrassé d’un Premier ministre gênant qui lui fait de l’ombre en faisant passer ce règlement de compte personnel pour un geste inspiré par le respect du vote des électeurs – il aurait tué un premier homme en expliquant que le suffrage universel avait souhaité cette nomination et qu’en républicain honnête et convaincu il respectait le vote des citoyens; il aurait ensuite tué un deuxième homme, qui aurait pu être une femme d’ailleurs, en le nommant Premier ministre. Il eut alors suffi que cette personne fut écologiste. Deux ans à Matignon, voilà en effet la meilleure façon de tuer et l’individu et sa politique! Nommons cela « la jurisprudence Rocard »: le baiser que Mitterrand lui donne en le nommant à Matignon en 1988 fut le baiser de la mort… Il aurait alors laissé son Premier ministre écologiste se prendre les pieds dans le tapis, il aurait créé un cabinet pour lui mettre des bâtons dans les roues, il serait resté sur son Aventin, il aurait continué à jouer au golf, à courir les librairies d’occasion, à manger dans les grands restaurants parisiens aux frais de l’État, à multiplier les rendez-vous libertins – puis, à l’élection présidentielle suivante, il aurait été élu sans avoir même un regard pour le cadavre de son Premier ministre écologiste vidé de son sang et de ses viscères, abandonné dans les couloirs de Matignon…
Mais Macron ne fait pas de la politique, il fait du théâtre. Pire : il fait de la télévision…
Michel Onfray analyse les résultats des élections municipales.
(*: Cette expression judicieuse est de Jean Luc Mélenchon)
Source:https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/-une-insurrection-froide-