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En remplaçant Edouard Philippe, le chef de l’Etat pousse jusqu’au bout la logique du quinquennat, sachant qu’à la fin un seul homme, lui-même, sera jugé par les Français.
Changer de premier ministre n’est jamais une opération anodine. Un président de la République peut décider de le faire soit parce que son choix de départ était mauvais, soit parce que ses relations étaient devenues exécrables avec son numéro deux, soit parce qu’une forme de concurrence s’était installée entre eux, soit parce que la ligne devait changer et qu’il fallait trouver la bonne personne pour l’incarner.
Aucun de ces motifs ne peut être valablement invoqué pour expliquer le départ, vendredi 3 juillet, d’Edouard Philippe et son remplacement, dans la foulée, par Jean Castex, l’homme du déconfinement, inconnu du grand public.
Certes, le maire du Havre, par sa prudence et son didactisme durant la crise sanitaire, avait fini par devenir beaucoup plus populaire que le président qu’il servait, ce qui, à terme, pouvait constituer un problème. Cependant, la loyauté d’Edouard Philippe n’était nullement en cause, et rien dans ce qu’Emmanuel Macron avait défini comme « le nouveau chemin » devant baliser la fin du quinquennat n’était incompatible avec ce que les deux hommes avaient entrepris depuis trois ans.
Mais le président a décidé de pousser jusqu’au bout la logique du quinquennat. Il a considéré que le premier ministre n’était pas là pour « déterminer et conduire la politique de la nation », comme l’avaient écrit les fondateurs de la Ve République. Il a estimé que sa fonction consistait à exécuter de la façon la plus diplomatique possible la feuille de route présidentielle, sachant qu’à la fin un seul homme, le président, sera jugé par les Français.
Alors que son jeune parti, La République en marche, vient d’essuyer une déroute aux élections municipales, Emmanuel Macron fait tapis. Il mise tout sur sa personne et sa force d’impulsion pour tenter de faire durer au-delà de trois ans le macronisme, qui a fait irruption en 2017 dans le paysage politique sans parvenir à s’y ancrer. Même si la crise économique le pousse à quelques inflexions sociales, écologiques ou culturelles, la ligne affichée reste la même : sociale-libérale, axée sur le travail et la responsabilité individuelle.
L’affirmation de la prépotence présidentielle est risquée, tant le chef de l’Etat a accumulé de griefs à coups de phrases maladroites et de réformes mal comprises. Celle sur les retraites a bloqué les transports et précipité des milliers de manifestants dans la rue pendant de longs mois. Emmanuel Macron la remet néanmoins en chantier, persuadé qu’elle sera socialement plus juste que le système actuel. A charge pour son nouveau premier ministre de conduire avec beaucoup plus de souplesse que son prédécesseur la négociation financière avec les syndicats.
A cette aune, le profil de Jean Castex convient : le maire Les Républicains de Prades (Pyrénées-Orientales) est un haut fonctionnaire au verbe chantant, un serviteur de l’Etat vanté pour sa proximité avec le terrain et ses bonnes relations avec les syndicats. En réussissant le déconfinement, il a prouvé que la mise en œuvre pouvait devenir un art à part entière, notamment en fin de quinquennat, lorsque le temps est compté et qu’il faut, malgré tout, concrétiser.
Après avoir tenté l’union nationale pendant le confinement, Emmanuel Macron a vite compris qu’aucun de ses adversaires ne répondrait à ses avances, malgré l’ampleur de la crise. Désormais concentré sur trois priorités – la relance économique, la protection sociale, l’ordre républicain juste –, il ne lui reste plus qu’à escompter quelques résultats concrets d’ici à 2022 pour convaincre les Français d’une possible continuation. Même relégué à l’art de l’exécution, le premier ministre reste une pièce maîtresse dans son dispositif.