Étiquettes

,

Par Scarlett HADDAD

Ce n’est pas un hasard si Emmanuel Macron a clairement donné un délai de deux mois aux Libanais pour former un gouvernement et enclencher les réformes structurelles destinées à paver le chemin au retour des aides internationales. Il s’est donné aussi un mois supplémentaire pour évaluer les résultats puisqu’il a annoncé une troisième visite au Liban au début de décembre.Selon une source diplomatique européenne, le président français a soigneusement étudié son plan d’aide au Liban en profitant d’une sorte de temps mort avant les élections américaines prévues le 3 novembre et l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle équipe (ou la reconduction de la même) à la Maison-Blanche. En principe, il a soigneusement étudié son calendrier sur cette base et il a coordonné son action et son plan avec l’administration américaine, mais, depuis mercredi, celle-ci donne des signaux contradictoires.

Selon la source diplomatique précitée, le chef de l’Élysée aurait ainsi développé le point de vue suivant : le plan d’isoler pour affaiblir le Hezbollah à travers la politique de sanctions maximales n’a pas porté ses fruits. Surtout avec la tragédie du port de Beyrouth. Le Liban est au bord de l’effondrement alors que le Hezbollah est moins affaibli que l’État ou les autres composantes politico-confessionnelles. Il faudrait donc essayer une autre politique qui consisterait à inclure le parti chiite dans le processus de réformes, au lieu de le braquer pour obtenir des résultats.

Toujours selon la même source, ses interlocuteurs américains auraient accepté de donner cette chance, sachant que les États-Unis sont actuellement trop occupés par les prochaines élections. Mais une fois cette échéance passée, les Américains pourraient reprendre l’initiative si le plan français ne donne pas de résultat. C’est pourquoi il faudrait agir vite et la France est en train de mettre une grande pression sur les différentes parties libanaises dans ce but.

C’est d’ailleurs Paris qui a fait pression pour la désignation rapide de l’ambassadeur et professeur Moustapha Adib, qui a été choisi parmi trois noms dont deux étaient difficilement acceptables, afin de ne laisser aucune autre possibilité à Amal, au Hezbollah et au CPL

À ceux qui estiment que Moustapha Adib est une version française de Hassane Diab (qui avait été désigné à la présidence du Conseil en raison de sa proximité supposée avec les Américains et qui avait formé un gouvernement de 20 membres dont 7 avaient la nationalité américaine, dans une vaine tentative de les amadouer), des sources politiques proches du tandem chiite affirment que cette comparaison n’a pas lieu d’être. D’abord, le nom de Hassane Diab avait été adopté en catastrophe et à la dernière minute par les deux formations chiites pour couper la voie à l’ambassadeur Nawaf Salam, qui aurait pu être désigné même avec un faible score faute de candidat dans le camp adverse. D’ailleurs, Hassane Diab a été désigné par les groupes dits de la majorité parlementaire issue des élections de 2018 (en gros CPL, Amal, Hezbollah) et il a été considéré malgré ses efforts et ses tentatives d’ouverture en direction des figures de la communauté sunnite, des Américains et des pays du Golfe, comme le candidat du Hezbollah. Tel n’est pas le cas avec la nomination de Moustapha Adib, dont le nom a été proposé par les anciens Premiers ministres (Saad Hariri, Fouad Siniora, Nagib Mikati et Tammam Salam). Ce qui lui donne une couverture sunnite claire et qui lui a permis de se rendre sans problème à Dar el-Fatwa dès sa nomination. Cela n’avait pas été le cas de Hassane Diab qui avait dû attendre de former le gouvernement avant d’obtenir l’aval du mufti Deriane. En réalité, les sources proches d’Amal et du Hezbollah reconnaissent que la participation du chef du courant du Futur Saad Hariri à la désignation de Moustapha Adib s’est faite grâce aux encouragements de la France et en particulier d’Emmanuel Macron. Certes, la position du tandem chiite était la même que lors de la désignation de Hassane Diab : soit Saad Hariri, soit une personnalité de son choix. Mais le chef du courant du Futur n’avait pas tranché cette question. Alors que dans le cas de Moustapha Adib, il s’est directement impliqué et n’a d’ailleurs pas manqué de le faire remarquer au cours de la réunion des chefs des groupes parlementaires à la Résidence des Pins mardi soir.

Le gouvernement que compte former Moustapha Adib ne sera donc pas un gouvernement monochrome. Les Français ont clairement défini ses caractéristiques : un gouvernement de mission, formé de spécialistes (relativement) indépendants, car ils doivent aussi obtenir une couverture politique, notamment au Parlement, sans laquelle ils ne peuvent pas agir. Le leader druze Walid Joumblatt a aussi donné sa bénédiction et de façon publique, et la plupart des parties politiques ont affirmé qu’elles ne comptent pas entraver la formation du gouvernement.

Si tout se passe comme prévu, le cabinet devrait naître avant la fin du mois et obtenir une confortable confiance au Parlement pour agir rapidement. Des formules et des noms commencent à circuler, mais selon des sources politiques concernées, rien n’a encore été décidé. Les efforts se concentrent actuellement sur la distribution confessionnelle des portefeuilles, surtout depuis que certains députés du mouvement Amal laissent entendre que les Finances doivent rester entre les mains des chiites pour que cette communauté puisse apposer sa signature sur les dépenses de l’État aux côtés de celles du président de la République et du Premier ministre. Ces déclarations ont d’ailleurs jeté un froid sur les tractations pour former le gouvernement. Car elles montrent qu’en dépit de la situation particulièrement grave, l’approche de certaines parties politiques reste la même. Toutefois, les mêmes sources sont catégoriques : ces positions ne devraient pas retarder la formation de l’équipe ministérielle. Elles insistent sur le fait que le Liban doit respecter le calendrier fixé par le président français, car il n’a pas le choix : l’alternative à l’initiative française, c’est un pays déchiré et livré aux différents pôles d’influence régionaux et internationaux. En gelant les dossiers conflictuels et en donnant la priorité aux réformes, l’initiative française offre au Liban une issue de secours.

OLJ