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Ludovic Vigogne

Trois mois après sa nomination à Matignon, le successeur d’Edouard Philippe, à qui il est systématiquement comparé, est déjà dans une passe difficile. La majorité est traversée par le doute

Jean Castex, cent jours sans convaincre © Kak

Dans le dernier baromètre Elabe-Les Echos, Jean Castex chute de quatre points et ne récolte plus que 28 % d’opinion favorable. En deux mois, il aura perdu huit points. Nommé le 3 juillet à la place d’Edouard Philippe, avec lequel il a dîné mardi, le maire de Prades n’a pas non plus encore convaincu au sein de la majorité. Ce vendredi, pour son 42e déplacement, il sera à Toulouse sur le thème de la sécurité. Dimanche, il fêtera ses cent jours à Matignon.

La scène a marqué beaucoup d’esprits. Le 29 septembre, c’est l’heure de la séance des questions d’actualité à l’Assemblée nationale. Damien Abad prend la parole. Le président du groupe LR fustige la gestion de la crise sanitaire par l’exécutif. « Vos décisions sont contradictoires, incohérentes et profondément injustes. Après le fiasco des masques en mars, c’est la bérézina des tests. Quand allez-vous sortir de l’amateurisme dans lequel le gouvernement est tombé actuellement ? », assène-t-il.

Jean Castex se lève afin de lui répondre. Mais sa réplique est interminable. Durant neuf minutes, il ne fait qu’un simple rappel de généralités. Très vite, plus personne ne l’écoute. Dans l’hémicycle, les quolibets fusent. « Il a été malmené comme Jean-Marc Ayrault pouvait l’être », comparera, après coup, un ponte du Palais Bourbon. « Edouard Philippe avait du répondant. Quand tu lui en mettais une, tu en prenais une autre derrière. Là on a eu l’impression que Castex était à terre », s’étonnera Damien Abad. « J’en ai voulu à son cabinet », confiera un ministre, très marqué par la pile d’un centimètre de fiches Bristol sur lesquelles reposait la réponse du chef du gouvernement.

Pour beaucoup, dans la majorité, comme dans l’opposition, cette cruelle séquence a été le signe supplémentaire que Jean Castex, qui fêtera dimanche ses 100 jours à Matignon, était décidément dans une mauvaise passe. Quand les choses ont-elles vraiment dérapé ? Le 11 septembre, quand, au sortir d’un conseil de défense où des décisions importantes étaient attendues sur la reprise de la pandémie, il avait prononcé une allocution sans nouveauté ? Le 24, quand il avait reconnu lors de L’Emission politique, sur France 2, qu’il n’avait pas téléchargé l’application StopCovid, ruinant le reste de sa prestation ? « Les électeurs d’Emmanuel Macron ne l’ont pas adopté », constate le sondeur Bernard Sananès. « Il y a plus que l’ombre d’un doute. Chez les parlementaires de la majorité, l’impression générale, en train de se répandre, est que cela ne va pas marcher, ajoute un de leurs responsables. Sur le terrain, les gens, plongés dans leurs préoccupations, n’en pensent rien. » Jean Castex a-t-il la carrure ? « Dès sa prise de fonction, il savait que ce serait difficile », le défend un ami. « Il assume complètement la part d’impopularité de certaines décisions », explique-t-on à Matignon, où on rappelle qu’il « n’a aucun agenda personnel ».

« Foule ». Pour Jean Castex, le retournement a été spectaculaire. Qu’elle est loin l’ivresse de l’été ! Le 3 juillet, c’est un homme précédé d’une flatteuse réputation qui est choisi par Emmanuel Macron pour remplacer Edouard Philippe. « Dans le quinquennat, dès qu’il y avait un dossier compliqué, on le donnait à Castex : les JO de 2024, le déconfinement », raconte Gilles Boyer, le complice de l’ancien Premier ministre. Le maire de Prades n’a jamais fait de politique. Ses premières prestations sont presque sans faute. Inconnu des Français, il sillonne le pays. Le 11 août, il est à La Grande-Motte. « Il est arrivé et reparti sous les applaudissements, raconte le maire LR de la ville, Stéphan Rossignol. Les gens quittaient la plage pour venir le voir ; il y avait une foule ! Et lui était comme un poisson dans l’eau. »

Dans ses nouveaux habits de Premier ministre, Jean Castex se sent à son aise. Il connaît parfaitement la machine de l’Etat. Il n’a aucun mal à arbitrer. « Quand un ministre faisait une proposition à Edouard Philippe, celui-ci consultait toujours son cabinet avant de trancher. Jean Castex, lui, répond oui ou non tout de suite », avance un conseiller ministériel. Dans l’enceinte du conseil des ministres, les interventions du numéro deux de l’exécutif sont d’abord centrées sur la mise en œuvre pratique des politiques arrêtées. « Il est dans le concret, comme le Président le voulait », analyse un familier du pouvoir.

Jean Castex affirme que, plus que tout, il entend rester lui-même. Il aime que son gouvernement comporte de fortes personnalités, comme Eric Dupond-Moretti ou Roselyne Bachelot. « Cela met du sel dans la soupe », juge celui qui a, dès le début, accepté de leur laisser une certaine liberté de parole. Lui, un « collaborateur » ? Le Premier ministre se voit plutôt des marges de manœuvre. Le 14 juillet, il reçoit Jean-Christophe Lagarde, le président de l’UDI. Il se dit prêt à travailler avec tout le monde, majorité comme opposition. « On peut monter des groupes de travail », propose-t-il. « Votre patron vous autorisera-t-il à le faire ? », l’interroge le responsable centriste, échaudé par les trois premières années du quinquennat. « On dirait que cela fait des mois que tu es là », lui glisse Jean-Yves Le Drian, après une discussion budgétaire serrée. C’était avant la trêve estivale. Puis ce fut la rentrée et ce pâle septembre.

«Il a des réflexes et redevient vite maire de Prades en nous disant: “De toute façon, cela ne marchera pas chez moi”»

Sur le CV de Jean Castex, quatre lignes avaient convaincu Emmanuel Macron de le promouvoir ; elles constitueraient sa feuille de route. D’abord, ce conseiller à la cour des Comptes pilota, avec succès, le déconfinement. Or, en cet automne, la stratégie de l’exécutif arrêtée dès août – gérer la crise sanitaire sans stopper l’économie – est mise à mal par la deuxième vague qui s’abat sur l’Hexagone.

Ensuite, il a été choisi car il apparaissait comme un homme des territoires. Sur ce plan, c’est plus réussi. Les premiers signes d’une réconciliation sont là, alors que le premier mitan du quinquennat avait été marqué par un profond divorce. « Il nous prend en considération et veut travailler avec nous », se félicite Renaud Muselier, à la tête de Régions de France. « Il parle France », s’enflamme François Patriat, le président du groupe LREM au Sénat. « Il a des réflexes et redevient vite maire de Prades en nous disant : “De toute façon, cela ne marchera pas chez moi” », raconte un ministre.

Troisièmement, l’ex-directeur de cabinet de Xavier Bertrand était réputé pour sa patte sociale. Mais si le Président comptait sur lui pour relancer la réforme des retraites, tout est gelé en raison du virus. « Maintenant Matignon fait du social, quand Benoît Ribadeau-Dumas [le directeur de cabinet d’Edouard Philippe] considérait que ce n’était pas de son niveau, se réjouit néanmoins un pilier de la macronie. Cela fait que c’est beaucoup plus équilibré qu’avant avec l’Elysée. »

Enfin, comme Edouard Philippe, Jean Castex vient des Républicains, qu’Emmanuel Macron veut continuer à priver d’air dans la perspective de 2022. Aujourd’hui, le premier y bat des records de popularité et occupe les esprits. Le second, qui n’incarne pas tout à fait la même droite, a encore à faire ses preuves en matière de braconnage. Lundi, il a reçu Christian Jacob pour un tête-à-tête informel. C’était la première fois. Ensemble, ils ont parlé projet de loi sur le séparatisme, Nouvelle-Calédonie, mais pas des sujets qui fâchent. Le patron de LR n’a pas du tout aimé la manière dont le locataire de Matignon a justifié sa démission de la formation.

Ce dernier avait incriminé le manque de soutien de son parti au maire LR de Perpignan, lors des municipales, face au RN Louis Aliot. Durant la campagne, Christian Jacob était venu deux fois dans la cité catalane soutenir Jean-Marc Pujol ; il n’y avait jamais croisé Jean Castex. Le 29 juin, dans sa lettre de démission adressée à la présidente de la fédération LR des Pyrénées-Orientales, ce dernier n’avait fait aucune allusion au motif qu’il brandirait quatre jours plus tard : « Je vous prie de bien enregistrer ma démission à compter de ce jour du parti Les Républicains et de cesser les prélèvements qui y sont liés en ma qualité d’élu et d’adhérent. » Avec les formules de politesse habituelles, c’était tout ce qu’il avait écrit.

« Techno autoritaire. » Le 19 septembre, le Premier ministre avait proposé de s’exprimer devant Territoires de progrès, le mouvement des macronistes de gauche, qui faisait sa rentrée. Ses organisateurs lui ont fait comprendre que ce n’était pas une très bonne idée car l’ex-secrétaire général adjoint de l’Elysée sous Nicolas Sarkozy est perçu comme profondément de droite. « Il est moins dans le dépassement des clivages qu’Edouard Philippe. Celui-ci ne passait pas son temps à citer de Gaulle », note un ministre. Ce fut un premier petit affront. Ce jeudi, Jean Castex vient d’en connaître un autre. Pour la première fois, il a vu son autorité défiée ouvertement à l’Assemblée nationale. Malgré ses réserves (ainsi que celles du chef de l’Etat), le groupe LREM s’est majoritairement prononcé en faveur de l’allongement du delai de recours à l’IVG.

Au sein de la majorité, dont il ne cesse de se proclamer le chef, le locataire de Matignon doit encore convaincre. Si son caractère sympathique est unanimement salué (« Il sait créer une relation très agréable », estime Jean-Michel Blanquer), beaucoup le jugent raide. « Il est très campé sur ses convictions et c’est très difficile de le faire changer d’avis », argue un député, qui le connaît bien. « Lors des petits déjeuners de la majorité, Philippe exerçait son autorité par la persuasion. Castex écoute puis formule une position qu’il ne faut surtout pas ne pas respecter », décrypte un participant, qui rappelle que, pendant le déconfinement, il fut un « techno autoritaire ». Mais est-il aussi politique alors que le temps est à la tempête ?

A la mi-septembre, Jean Castex a reçu à dîner à Matignon Nicolas Sarkozy. Leurs épouses étaient présentes. L’ex-Président lui a-t-il donné quelques conseils ?