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par Camille Magnard
La reporter Rukmini Callimachi, spécialiste de Daech, voit sa déontologie journalistique contestée. Son employeur, le New York Times, lance une enquête interne.

Aux Etats-Unis, le New York Times confesse des doutes sur le travail d’une de ses journalistes les plus réputées.
C’est un article d’un format très rare, que publiait hier le grand quotidien new-yorkais, puisqu’il émet des doutes sur certains articles et podcasts de Rukmini Callimachi, une pointure dans le journalisme international cette dernière décennie, particulièrement réputée pour sa couverture du groupe Etat islamique en Syrie et en Irak.
« Il y a bien un problème Callimachi, et c’est un problème qui met en cause directement le New York Times« , reconnaît donc son collègue Ben Smith qui signe l’article d’hier dont on sent bien que chaque mot a été savamment pesé. Rukmini Callimachi est contestée suite à l’arrestation au Canada d’un homme, un Canadien, qui prétendait avoir été combattant de Daech en Syrie et dont le témoignage avait alimenté le podcast de la journaliste du Times diffusé depuis deux ans, 10 épisodes de reportage audio intitulé « Califat » centrés justement sur des récits d’anciens djihadistes.
Sauf que la justice canadienne a de bonnes raisons de croire que l’homme qu’elle a arrêté est un mythomane, qui n’a jamais mis les pieds au Moyen-Orient ni combattu pour le groupe Etat islamique. A partir de là, la question se pose : « Comment une journaliste censée avoir documenté d’aussi près l’horreur de Daech, et connaître son idéologie, son fonctionnement dans les moindres détails, a-t-elle pu se faire piéger par un faux terroriste ? » Cette question est formulée par Jacob Silvermann, dans The New Republic. Loin de conclure que Callimachi a sciemment fait confiance au Canadien malgré les zones d’ombres assez évidentes que présentait son témoignage, il s’interroge sur son rapport à ses sources et à ces histoires, vivantes, humaines, cette quête des récits incarnés au cœur du chaos qui a fait la signature et la gloire de la journaliste ces sept dernières années.
Depuis l’arrestation du soi-disant djihadiste au Canada, le New York Times a lancé une enquête interne confiée à l’un de ses plus prestigieux enquêteurs qui va donc disséquer tout le travail de Rukimini Callimachi pour déterminer si elle a pu manquer de prudence et de déontologie sur d’autres reportages. Et si aucune conclusion n’est encore tirée de cette enquête, le quotidien peut faire autrement que d’entendre ce qu’il avait essayé d’ignorer jusque-là, les critiques émises depuis des années déjà par d’autres journalistes spécialistes du Moyen-Orient sur les méthodes de sa reporter-vedette : critiques sur sa quête effrénée et parfois « agressive » de l’histoire la plus édifiante ; critiques pour avoir sorti discrètement d’Irak, en 2018, des tonnes de documents récupérés dans les archives de Daech ; doutes sur le fait qu’elle ne maîtrisait pas la langue arabe ; sur l’hyper-personnalisation de ses reportages qui la mettaient très souvent en scène pour accentuer l’aspect sensationnel des sujets. Autant d’alertes qui n’avaient pas réussi à égratigner à l’époque l’aura de Rukmini Callimachi, mais qui trouvent, forcément, un écho à présent.
La réaction du New York Times, qui ne cache rien aujourd’hui de cette crise, nous montre à quel point le journal prend la chose au sérieux et accepte de se remettre en question et notamment sur les travers de ce « journalisme narratif » qui s’impose depuis quelques années mais qui pose de vrais défis en terme de vérification des sources, sur des terrains de conflits complexes et dangereux, face à des personnages et des organisations aux motivations troubles, et connaissant l’habileté perverse avec laquelle Daech détourne nos codes et nos fantasmes journalistiques occidentaux.
« Le travail de Rukmini Callimachi perpétue un récit qui sensationnalise la violence commise par des Arabes et des Musulmans, en mettant l’accent presque exclusivement, et maladivement, sur les dimensions religieuses et culturelles de cette violence » : c’est la responsable d’une prestigieuse école de journalisme new-yorkaise qui formule ainsi les reproches fait à la journaliste-star… laquelle, reconnaît enfin le New York Times, a « toujours travaillé avec l’approbation totale de son employeur« . Voilà au moins un quotidien qui n’élude pas (mais certes, a posteriori) sa part de responsabilité dans la tourmente.