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Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

Réélection de Donald Trump ou victoire de Joe Biden, il appartiendra aux alliés européens de faire plus afin de maintenir vivant le Pacte atlantique. De la Baltique à la mer Noire, du Moyen-Orient à l’Indo-Pacifique, le renforcement du front occidental s’impose. Et les alliés les plus incertains devront être placés devant leurs obligations. Dans une telle perspective, la « plus grande France » comme la Global Britain auront un rôle particulier à jouer. Bref, une OTAN plus « transactionnelle » ne sera pas la fin du monde pour autant que chacun remplisse ses devoirs.
L’urgence sanitaire et économique ne suffit pas à expliquer le calme avec lequel l’Europe attend les résultats de l’élection présidentielle américaine. Nombre de capitales tiennent pour acquise l’élection du candidat démocrate Joe Biden, promesse d’une nouvelle ère, plus apaisée et plus conciliante.
En vérité, l’incertitude des sondages par gros temps ainsi que le dynamisme avec lequel Donald Trump mène sa campagne pourraient déjouer les pronostics.
Aussi faut-il s’interroger sur ce qu’il en résulterait à l’échelon atlantique et pour nous autres Européens.
On sait les réticences de Donald Trump à l’encontre de ses alliés d’outre-Atlantique, accusés de profiter du bouclier américain. Une fois réélu, le Président des États-Unis ira-t-il jusqu’à se retirer de l’OTAN ? L’opinion publique américaine lui demeure attachée et le Congrès s’opposerait à un tel coup de force.
Une OTAN « transactionnelle »
Défions-nous toutefois des « docteurs Tant-Mieux » affirmant que la désintégration de l’OTAN bénéficierait au projet d’une « souveraineté européenne » : il n’y aurait pas un transfert automatique de compétences vers l’Union européenne.
De fait, l’efficacité de l’OTAN repose sur les épaules d’un leader, les États-Unis, capable d’assumer les risques et coûts de la défense mutuelle. Les travaux économiques autour de la production de « biens collectifs » montrent qu’il ne pourrait en aller autrement : sans stabilisateur hégémonique, un objectif collectif débouche rarement sur une action collective.
Or, aucun État en Europe, fût-ce la France ou l’Allemagne, ne dispose de la légitimité, de la puissance et de la volonté d’agir pour prendre la direction d’une défense européenne. Au demeurant, les facteurs porteurs d’un projet d’intégration européenne, i.e. d’une Europe fédérale, font défaut. Sans les garanties américaines, il est à craindre que bien des États membres choisiraient le « chacun pour soi ».
Il n’est cependant pas sûr que la réélection de Donald Trump conduise à la désintégration de l’OTAN, moins encore à un retrait pur et simple de l’espace européen. Attention doit être portée à l’intérêt manifeste du Département d’État et du Pentagone pour la Pologne et l’« Europe jagellone », de la Baltique à la mer Noire, face à la Russie.
En revanche, l’OTAN serait nécessairement plus lâche et transactionnelle. L’engagement américain reposerait sur un « partage du fardeau » entre les deux rives de l’Atlantique. L’expression ne doit pas être saisie sous le seul angle des dépenses militaires : les alliés européens devront assumer leurs responsabilités dans leur environnement proche et lointain.
Un temps, Donald Trump a évoqué une « OTAN du Moyen-Orient ». S’il n’est pas assuré que le format atlantique soit le plus adéquat, il n’en reste pas moins que l’OTAN peut étendre ses missions dans la « plus grande Méditerranée », menacée par la percée de l’Iran, l’activisme géopolitique de la Russie et la présence renforcée de la Chine populaire.
Il reste que l’effort collectif dans cet ensemble spatial reposera d’abord sur la coopération des États-Unis avec la France et une « Global Britain » ayant fixé un cap en politique étrangère. L’OTAN en tant que telle ne jouera qu’un rôle d’appoint.
La globalisation des alliances
Il faut ici souligner le succès des accords d’Abraham qui permettent la constitution d’un front israélo-arabe face à l’Iran chiite. S’il est un point sur lequel un aggiornamento européen semble indispensable, c’est bien le régime iranien. Comment l’improbable espoir d’un retour à l’accord nucléaire de 2015 a-t-il pu conduire Paris, Londres et Berlin à ne pas voter une résolution américaine reconduisant l’embargo sur les armes qui frappe Téhéran ? Donald Trump réélu, il faudrait élaborer un consensus occidental.
La perspective d’une telle réélection bénéficierait-elle à la « nouvelle Turquie »? La proximité affichée avec Recep T. Erdogan n’a pas empêché le Président américain d’exercer de vigoureuses pressions pour obtenir la libération du pasteur Andrew Bronson (2018). Quant à la concession d’une zone tampon turque en Syrie du Nord, elle n’était pas dépourvue de rationalité stratégique.
Pourtant, le Président turc, qui assume insolemment le déploiement des S-400 russes, perd le sens des limites. Donald Trump pourra-t-il encore longtemps bloquer les sanctions votées par le Congrès ? Des alliés européens plus allants et volontaires pourraient aider ce dernier dans sa tâche.
Pour ce faire, nul besoin de polémiquer avec un dirigeant qui flatte la masse turque. Il faut simplement assumer une plus grande part du fardeau et manifester une force tranquille. Ainsi, la présence régulière en Méditerranée orientale d’un groupe aéronaval européen, français ou britannique, rééquilibrerait le rapport des forces. La négociation des litiges régionaux en serait facilitée.
Venons-en à la Chine populaire, puissance révisionniste qui ne constitue pas le problème stratégique de Washington. De l’Arctique à l’Atlantique Nord, en Méditerranée aussi, la flotte chinoise appuie la stratégie des « nouvelles routes de la soie ». La désignation de cette menace globale doit être mise à l’actif de Donald Trump.
Désormais, le « China turn » de l’OTAN est à l’ordre du jour : il faudra progresser sur cette voie. Sur le plan géoéconomique, à Donald Trump de saisir la main tendue par l’Union européenne afin de faire front contre l’« économie de commande » chinoise. Cela implique la résolution des différends commerciaux transatlantiques.
Pour autant, l’essentiel se jouera à l’extérieur des instances euro-atlantiques, aux compétences limitées. En tout premier lieu dans la région Indo-Pacifique où prend forme un « Quad » entre les Etats-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde.
A la « plus grande France », nation d’Indo-Pacifique, d’assumer ses responsabilités et de renforcer ce Quad ; la perspective nous ramène aux enjeux d’un second porte-avions. Le Royaume-Uni pourrait également rejoindre cette « OTAN » d’Asie du Sud et de l’Est.
In fine, rien n’est moins sûr que la réélection de Donald Trump, objecteront les spécialistes de la vie politique américaine. « So what ? ». Joe Biden élu, les mots et les manières changeraient, mais les défis et menaces qui mettent en péril l’Occident demeureront. Avec ou sans Donald Trump, il est urgent de faire front.