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Guillaume Berlat

Pays supposé être – du moins en théorie – celui de la logique, la France est – en pratique – celui du ou des paradoxe (s). Les avatars de la diplomatie française au cours des dernières années, avec une poussée paroxystique sous le quinquennat de Jupiter, en fournissent un exemple particulièrement éclairant. Alors que le monde est en pleine recomposition, en pleine révolution, la diplomatie française est figée incapable de se défaire d’une tradition obsolète, celle de la « secte » des néo-cons qui tient le haut du pavé à Paris. Mais, aussi celle des fameux visiteurs du soir du chef de l’État qui ne défendent que leurs intérêts. Quand nos dirigeants voudront-ils bien recourir à l’expertise de professionnels de la diplomatie ? Nous ne parlons pas des courtisans serviles, authentiques cireurs de pompe incapables de jouer leur rôle de conseiller du Prince. Un constat s’impose : la France est adepte d’une diplomatie moralisatrice. Le résultat relève de la vérité d’évidence : la France possède une diplomatie perdante sur tous les tableaux. Une solution s’impose : en revenir à une diplomatie utilitaire, celle de nos intérêts bien compris.

CONSTAT : UNE DIPLOMATIE MORALISATRICE

En lieu et place d’une diplomatie de stratège, la France se paie le luxe d’avoir une diplomatie d’Organisation non gouvernementale spécialisée dans la défense des droits de l’Homme. « L’embêteuse du monde » pour reprendre la célèbre formule de jean Giraudoux dans L’impromptu de Paris. Tel un peuple élu par une onction quasi-divine, après s’être gratifiée du qualificatif avantageux de pays des Lumières, elle s’auto-proclame patrie des droits de l’Homme. Rien de moins. C’est pourquoi, elle s’autorise à sermonner, chapitrer, condamner, sanctionner tous ceux qui s’écarteraient du droit chemin. Avec une prédilection pour les régimes faibles et une retenue pour ceux qui sont les principaux clients de son industrie d’armement. Ceux qui véhiculent un islam rigoriste dont s’inspirent terroristes de tout poil agissant dans l’Hexagone ou à l’extérieur de notre Douce France : Europe, Sahel, Proche et Moyen-Orient. Les mêmes qui stigmatisent la liberté d’expression, refusent le blasphème et égorgent prêtres ou enseignants au nom d’Allah le miséricordieux. Pitoyable est la philippique d’Emmanuel Macron adressée aux dirigeants libanais (« j’ai honte pour eux ») surtout lorsque l’on sait où nous en sommes aujourd’hui avec le retour de Saad Hariri à la tête du gouvernement1… avec l’accord tacite de la France !2 Toutes choses qui ressemblent à s’y méprendre à une reculade en rase campagne. Jupiter ne s’en est pas vanté tellement sa sortie était incompréhensible pour tout diplomate normalement constitué. Au passage, notons que la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) du Conseil de l’Europe, sise à Strasbourg rappelle régulièrement à nos gouvernants successifs, par quelques arrêts structurels, que la France n’est pas aussi irréprochable qu’elle veut bien le proclamer urbi et orbi. Sa conception des droits de l’homme est/serait à géométrie variable. À l’instar de sa déontologie ! Une diplomatie moralisatrice, n’est-ce pas un peu court lorsque l’on entend, dans le même temps, être une diplomatie d’influence ? Cela traduit un rapport douteux avec la liberté, les droits humains.

RÉSULTAT : UNE DIPLOMATIE PERDANTE

A contrario, l’Allemagne joue plus finement que la « Grande nation » arrogante. Discrétion, duplicité, cynisme afin de protéger ses carnets de commande à l’exportation constituent la marque de fabrique de la diplomatie de l’Auswärtiges Amt. Elle ne donne pas de leçons de morale. Elle la joue modeste mais tient la barre du navire Europe. Elle considère, que si la lutte pour le respect des principes universels souscrits par les États ayant souscrit engagements universels et régionaux est importante, elle ne peut être qu’une part de la diplomatie, variable dans l’espace et dans le temps. A trop crier sur tous les toits, la France se tire une ou plusieurs balles dans le pied. D’abord, elle se prive d’interlocuteurs incontournables (comme la Russie) pour pouvoir jouer un rôle dans le règlement de conflits (Libye, Syrie…) en se focalisant sur l’affaire Navalny qui nous paraît toujours aussi trouble. En un mot, elle se met hors-jeu, se cantonnant au rôle de spectateur ou de commentateur de l’actualité internationale. Ensuite, les pays stipendiés par la France pour leurs violations alléguées des droits humains ne perdent pas une occasion de renvoyer l’ascenseur à Paris tant sur le plan diplomatique (en bloquant les initiatives françaises sur tel ou tel sujet à titre de mesure de rétorsion) que sur le plan commercial (en pénalisant les entreprises françaises par rapport à leurs homologues européennes ou occidentales). Le prix de cette diplomatie bêlante est élevé. Elle est perdant-perdant. En dernière analyse, le crédit de la France n’en sort pas grandi. Bien au contraire, la parole de la France est inaudible [« La menace est partout » déclare Jean-Yves Le clairvoyant]. Est-cela que les Français – hormis quelques droits de l’hommistes de salon du Faubourg Saint-Germain – attendent de leurs dirigeants ? Surtout lorsque l’on sait que ce genre de croisades contre les impies sont souvent conduites en solitaires. Résultat, nous sommes les seuls Européens à payer intérêt et principal le prix de notre arrogance et de notre dédain des petits compensé par une servilité pour les Grands. Et, lorsque nous nous trouvons dans l’embarras, nous nous retournons alors vers l’Union européenne pour tenter, un peu tard, de mutualiser les risques. En pleine tourmente avec la Turquie, nous plaidons en faveur de sanctions, au niveau européen contre Ankara3. Ceci traduit notre impuissance à assumer pleinement les errements de notre diplomatie de l‘improvisation et de l’émotion, de l’obsession pour les fausses vérités, de l’étroitesse de l’esprit français face aux subtilités d’un monde en plein bouleversement.

SOLUTION : UNE DIPLOMATIE UTILITAIRE

La France doit revenir aux fondamentaux de toute bonne diplomatie qui se respecte. Elle doit d’abord penser global dans le temps et dans l’espace pour disposer d’une action internationale stratégique et pérenne. Elle doit ensuite faire le lien entre politique intérieure et politique extérieure (Cf. la lutte contre l’islam4, les caricatures de Charlie Hebdo, la laïcité à la française5). Défendre la liberté d’expression dans notre pays est une chose. Donner l’impression que nous voulons l’imposer à d’autres, qui ne veulent pas en entendre parler, en est une autre (Cf. discours de la Sorbonne et ses conséquences dans le monde arabo-musulman). Tout est dans tout dans la diplomatie comme dans bien d’autres disciplines. La France doit, par ailleurs, revenir au savoir, à la connaissance fine des pays, de leur histoire, de leur géographie, de leur culture, de leur imaginaire. Au Mali, leurs conseillers ayant négligé de prendre en compte le poids de l’ethno-histoire, les dirigeants français ont défini une politique brumeuse confondant les effets et les causes. D’où l’impasse stratégique actuelle de laquelle il est d’autant plus difficile de nous extraire que les rapports de force locaux ont changé6. Jean-Yves Le Chouchen, le gaffeur fait un déplacement en Algérie et au Mali au cours duquel il marque l’opposition de la France à des négociations entre le gouvernement de Bamako et les islamistes que nos militaires combattent7. Cela s’appelle une ingérence dans les affaires intérieures. L’Union africaine appelle à la fin de la guerre et au lancement de négociations. Bravo à la diplomatie française de l’entêtement, de l’aveuglement. Sur le dossier turc, nous nous sommes isolés volontairement, laissant au président turc le soin de mener le branle médiatique8. Il se permet d’insulter le chef de l’État9. La France doit, enfin et surtout, répondre aux intérêts bien compris de notre pays10. Nous avons la très nette impression que cette dimension est perdue de vue dans le processus de décision de notre cellule diplomatique de l’Élysée en surchauffe (le duo chic et choc Emmanuel Bonne et Alice Rufo qui vient d’être confirmée le 27 octobre 2020 dans ses fonctions de c onseillère diplomatique adjointe, chargée des affaires stratégiques et de défense11, drôle de manière d’être sanctionnée pour son harcèlement moral systémique qui aurait dû lui valoir une suspension!) et notre « commando de choc » (le sinistre et arrogant Nicolas Roche, directeur de cabinet) qui sévit auprès de notre ami, Jean-Yves Le Chouchen12. En clair, la diplomatie doit être utile aux intérêts bien compris de la France du XXIe siècle, et non d’une chimérique communauté internationale, en se fondant sur le réel et non sur l’imaginaire.

VERS UNE DIPLOMATIE DES INTÉRÊTS ?

La diplomatie française se fourvoie lorsqu’elle veut administrer des leçons planétaires au détriment de la défense des intérêts bien compris de notre pays. Cela porte un nom : la Realpolitik. Aujourd’hui, l’esprit critique se cache pour mourir. Avant de prendre des initiatives humiliantes et des sanctions (punir la Russie pour l’affaire Navalny), la France devrait y réfléchir à deux fois. Qui sait elle pourrait avoir besoin de Moscou dans la lutte contre le terrorisme (Cf. celui des russes tchétchènes très actifs en France qui viole le droit d’asile pour lesquels le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin va se rendre à Moscou) et dans la mise au point d’une « architecture européenne de sécurité et de confiance » chère à Emmanuel Macron (surtout si l’on veut marginaliser l’OTAN qui ne sert plus qu’à créer des problèmes au lieu de les résoudre13) ! Depuis des années, notre clergé médiatique nous explique que Vladimir Poutine est affaibli alors qu’il continue à jour un rôle important sur la scène internationale14. Et, cette liste est loin d’être exhaustive. La diplomatie française est aujourd’hui à la croisée des chemins : continuer comme par le passé ou choisir la voie de l’innovation pour s’adapter aux réalités du XXIe siècle, renforçant au passage notre résilience15. Privilégier la première branche de l’alternative, c’est continuer de cheminer dans l’impasse de la diplomatie de l’absurde !

1 Thierry Oberlé, Le retour sans grâce de Saad Hariri au Liban, Le Figaro, 27 octobre 2020, p. 16.
2 F.P., Macron n’a plus honte, Le Canard enchaîné 28 octobre 2020, p. 8.
3 La France favorable à des sanctions européennes contre la Turquie, AFP, 28 octobre 2020.
4 Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, Pour gagner la guerre contre l’islam radical, une définition précise de la menace et une mise en cohérence de notre politique intérieure et étrangère constituent un impératif vital, http://www.comite-valmy.org , 28 octobre 2020.
5 Observatoire observé, Le Canard enchaîné, 28 octobre 2020, p. 2.
6 Bernard Lugan, Mali : le changement de paradigme s’impose, http://www.comite-valmy.org , 26 octobre 2020.
7 Claude Angeli, La France s’obstine toujours seule au Sahel. À Alger, puis à Bamako, Le Drian a renouvelé l’opposition de Macron aux négociations avec Al-Qaïda, Le Canard enchaîné, 28 octobre 2020, p. 3.
8 Marie Jégo, L’aura perdue d’Erdogan, Le Monde, 28 octobre 2020, p. 21.
9 Erik Emptaz, Il insulte Macron et appelle notamment au boycott des fromages français. Erdogan le vache qui rit pas ! Erdogan, le vache qui rit pas ! À coups de Calife, Le Canard enchaîné, 28 octobre 2020, p. 1.
10 Renaud Girard, Faisons la diplomatie de nos intérêts !, Le Figaro, 27 octobre 2020, p. 19.
11 Arrêté du 27 octobre 2020 portant nomination à la présidence de la République, JORF 0263 du 29 octobre 2020, texte n° 1.
12 Piotr Smolar, Diplomates au bord de la crise de nerfs, Le Monde, 27 octobre 2020, pp. 21-22.
13 France : l’ex-président Hollande remet en cause la présence de la Turquie dans l’OTAN, AFP, 28 octobre 2020.
14 Arkadi Doubnov, Vladimir Poutine bousculé dans son « étranger proche », Le Monde, 28 octobre 2020, p. 29.
15 Françoise Fressoz, La résilience française à l’épreuve, Le Monde, 28 octobre 2020, p. 31.

Source: https://prochetmoyen-orient.ch/