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Un nouveau terme est entré dans le langage médiatique : « fake news ». C’est une façon « branchée » de désigner les bobards, contre-vérités et rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux : facebook, youtube, etc.
Clouzot, 1943) » src= »https://www.herodote.net/_image/corbeau-clouzot.jpg »>Faut-il pour autant légiférer contre les abus des réseaux sociaux comme s’y essaie le gouvernement français avec la loi Avia de juin 2020 et l’article 24 de la loi Sécurité de novembre 2020 ? Il apparaît que les bobards n’ont jamais tué personne ; quant aux appels à la haine et aux insultes, ils font depuis 1881 l’objet de sanctions pénales très sévères. Reste à les appliquer.
Force est de constater que les mensonges les plus dangereux ne circulent pas sur internet mais sont proférés de façon très officielle par les gouvernements avec le concours des médias institutionnels. La preuve par l’Histoire…
André Larané
Bobards sans conséquence
Né à Harvard en 2004, le réseau facebook compte d’ores et déjà plus d’un milliard d’utilisateurs actifs. Ce sont autant de « communautés » virtuelles réunies par un intérêt commun et au sein desquelles circulent des informations plus ou moins fantaisistes, les fameuses « fake news ». Elles satisfont un public dérouté par la complexité du monde et avide d’explications à sa portée.
Pour retenir l’intérêt des internautes, ces informations doivent surprendre et donc se démarquer des informations communes, sans s’embarrasser de vérifications. Au milieu d’affirmations fantasques, elles doivent aussi contenir des éléments vraisemblables qui les rendent plausibles. Elles doivent surtout répondre aux attentes de la communauté et dire à chacun ce qu’il a envie d’entendre et de croire. Ainsi sont réunis les trois ingrédients des « fake news ».
C’est comme cela qu’après l’attentat islamiste du 11 décembre 2018, à Strasbourg, un quidam a suggéré sur un chat internet que le gouvernement français aurait organisé cet attentat pour en finir avec les Gilets jaunes.
Si cette rumeur complotiste a pu susciter autant d’écho, c’est qu’elle est partie d’un fait objectif : quand ils ont eu connaissance de l’attentat, les services officiels ont pu penser qu’il dissuaderait les Gilets jaunes de poursuivre leur mouvement. Mais il serait calomnieux et indigne d’en conclure qu’ils auraient pu guider le bras du terroriste.
C’est aussi comme cela que les « communautés » musulmanes font circuler avec un certain succès l’idée que Mahomet, nom donné en français au prophète de l’islam, serait une déformation dépréciative de son nom arabe qui remonterait au XVIIIe siècle. La réalité historique est autrement plus simple : Mahomet dérive de Mehmet, nom donné par les Turcs au prophète (les Perses l’appellent quant à eux Mahmoud et les Sahéliens Mamadou).
On peut s’affliger que tant de gens se laissent séduire par des invraisemblances et des mensonges. Mais comment leur en faire reproche ? La classe politique elle-même donne le mauvais exemple en déformant les faits d’Histoire, qu’il s’agisse de l’esclavage, dénaturé par la loi Taubira de 2001, ou de la colonisation, qualifiée par Emmanuel Macron de « crime contre l’humanité » à l’égal de la Shoah !
Les bobards, soulignons-le, ne prêtent pas à conséquence et n’ont tué personne, jusqu’à preuve du contraire.
Mortelles calomnies
Il en va autrement des calomnies, diffamations et appels à la haine : ces agissements visent à détruire des réputations, voire des vies. Ils existent de toute éternité mais facebook les a encouragés en faisant tomber la barrière qui séparait, il y a peu encore, vie privée et vie publique.
Le professeur Samuel Paty, assassiné par un jeune islamiste, ou encore Mila, adolescente traquée pour avoir diffusé sur internet des propos maladroits sur l’islam, en ont été les victimes, tout comme beaucoup d’adolescents anonymes moqués, ostracisés et parfois conduits au suicide.
La loi française dispose d’un arsenal législatif efficace pour lutter contre ces méfaits. Dans son article 226-22, le code pénal prévoit en effet jusqu’à un an de prison et 15 000 euros d’amende pour la divulgation d’informations portant atteinte à la considération ou à l’intimité d’une personne quelle qu’elle soit (note). Si la peine était appliquée, il ne fait pas de doute que les drames de Mila ou Samuel Paty auraient été évités. Mais il ne suffit pas d’avoir des lois, encore faut-il avoir la volonté et le courage de les appliquer. Les gouvernants trouvent plus commodes à chaque tragédie d »invoquer l’insuffisance du corpus législatif et de promettre de nouveaux textes qui règleront le problème (ainsi l’a-t-on vu avec la discussion surréaliste autour de l’article 24 de la loi de sécurité du 27 novembre 2020, qui, de fait, n’ajoute rien à l’article 226-22). Le terrorisme n’a pas attendu internet
Soulignons que l’intégrisme islamiste et ses débordements criminels n’ont pas attendu internet et facebook pour se manifester. La révolution iranienne (1978) et la réaction wahhabite (1979) sont survenues vingt ans avant que la Toile n’investisse la planète. Elles se sont appuyées sur des moyens de communication très ordinaires : livres, presse, cassettes audio-vidéo, radio, etc. Les attentats du 11 septembre 2001 n’ont pas non plus eu besoin d’internet. Ils se sont également satisfaits des moyens de communication courants…

Elle court, elle court, la rumeur…
Au début de la Révolution française, en juillet 1789, les campagnes françaises ont été parcourues par une vague de rumeurs suivant lesquelles les aristocrates se disposaient à restaurer des droits féodaux tombés en désuétude. Ces rumeurs manifestement exagérées étaient suscitées par les avanies que subissaient à Versailles les députés des états généraux. Elles ont conduit à une traînée de violences odieuses contre les nobles, leurs familles et leur biens : la « Grande Peur ». À Versailles, les députés se sont hâtés en conséquence d’abolir les derniers droits féodaux !
Quand un bobard ne contient aucun élément de vraisemblance, il a vite fait de tourner court. Le 4 mai 2017, le débat de l’entre-deux-tours des présidentielles françaises a donné lieu à une sortie inattendue de la candidate Marine Le Pen, qui a relayé une rumeur propagée sur les réseaux sociaux et lancé à son rival : « J’espère qu’on n’apprendra pas que vous avez un compte offshore aux Bahamas… » Emmanuel Macron a gardé son calme et l’on peut penser que le bobard ne lui a pas fait perdre une voix.
De la même espèce fut la calomnie à l’encontre du leader socialiste Léon Blum, selon laquelle celui-ci mangeait dans de la vaisselle en or. Diffusée par la presse de droite dans les années 1930, elle ne touchait que ses opposants et suscitait des haussements d’épaule chez les autres car elle ne reposait sur aucun fondement sérieux.
On peut classer dans la même catégorie les rumeurs de la Première Guerre mondiale selon lesquelles par exemple les « Boches » coupaient les mains des enfants. Les citoyens croyaient-ils à ces bobards diffusés par les journaux et les cartes postales ? C’est peu probable car ils ne reposaient sur aucun élément avéré. D’ailleurs, le journaliste Albert Londres eut vite fait de les qualifier de « bourrage de crâne ».
Mais on laissait dire car ces bobards remplissaient une fonction symbolique en légitimant l’effort de guerre et la solidarité de tous contre l’ennemi commun. Ils soudaient les membres de la communauté dans la haine de l’adversaire, de la même façon que les « fake news » d’aujourd’hui disent aux gens ce qu’ils ont envie de croire, sans souci de la vraisemblance.

Face à Staline et Mahomet, même aveuglement
Après la Seconde Guerre mondiale, l’intelligentsia occidentale a témoigné d’un aveuglement maladif vis-à-vis de la réalité soviétique. Ainsi, lors du procès Kravchenko, en 1949, des personnalités aussi réputées que le Prix Nobel Frédéric Joliot-Curie, Louis Aragon, Julien Benda ou encore Vercors sont venus dire à la barre le dégoût que leur inspirait l’accusé, coupable d’avoir médit sur l’Union soviétique.
Ces intellectuels étaient enfermés dans leurs certitudes, inaccessibles au doute cartésien et à la recherche de la vérité. Et face à leurs contradicteurs, ils cherchaient un réconfort au sein de leur groupe. En cela, ils étaient semblables aux islamo-gauchistes d’aujourd’hui, avec des arguments qui rappellent le chaudron de Freud (note) : les actes terroristes n’ont rien à voir avec l’islam ; si des musulmans commettent des actes terroristes, c’est à cause de l’islamophobie et des discriminations dont ils sont victimes ; plutôt que de s’appesantir sur les attentats islamistes, on ferait mieux de s’inquiéter des femmes trucidées par leur conjoint ou des suprémacistes blancs…
Les demi-vérités tuent
Si les bobards et les « fake news » n’ont jamais à notre connaissance cassé une réputation, c’est parce qu’ils ne reposent au mieux que sur des suppositions vraisemblables et ne contiennent aucun élément avéré. Ils ne convainquent que les convaincus et suscitent chez les autres des haussements d’épaules. Il en va autrement des lettres anonymes d’antan ou des demi-vérités qui circulent aujourd’hui dans la presse et sur internet. Leur violence vient de la part de vérité qui rend leur contenu plausible. Elles peuvent en conséquence causer des torts irréparables aux personnes visées, comme on le voit dans le film Le Corbeau d’Henri-Georges Clouzot (1943).
Les demi-vérités ou demi-calomnies diffusées dans la bonne presse ont, bien avant l’ère internet, brisé des réputations et des vies. Comme les lettres anonymes, elles ont une issue fatale parce qu’elles contiennent une part de vérité qui leur apporte de la vraisemblance. C’est le cas du « prêt gratuit » accordé par l’homme d’affaires Roger-Patrice Pelat en 1986 au ministre Pierre Bérégovoy pour l’achat d’un appartement. Révélé par Le Canard Enchaîné le 1er février 1993, ce prêt existait bien et laissait planer un doute sur la probité du Premier ministre de François Mitterrand alors qu’une enquête approfondie aurait montré l’absence d’intention délictueuse.
Patriote et républicain, qui plus est déprimé par l’échec de son camp aux législatives, Pierre Bérégovoy ne supporta pas que son honneur soit mis en cause. Il se suicida le 1er mai 1993.
Comment ne pas faire le rapprochement avec une autre affaire, le suicide de Roger Salengro ? Ministre de l’Intérieur dans le gouvernement de Léon Blum, il fut accusé d’avoir déserté vingt ans plus tôt, pendant la Grande Guerre. Il est vrai qu’il avait été capturé par l’ennemi mais c’était en tentant de récupérer le corps de l’un de ses compagnons d’armes, avec l’accord de son chef…
Plus loin dans le temps, songeons à la reine Marie-Antoinette, dont les maladresses firent le miel de ses ennemis. Elle avait renoncé, par souci d’économie, à une somptueuse rivière de diamants. Mais les bijoutiers vendirent ensuite ce collier à un soupirant de la reine sans que celle-ci le sût. Le scandale retomba sur elle et ternit à jamais sa réputation. L’affaire du collier lui coûta beaucoup plus que l’accusation d’inceste proférée lors de son procès. Par son outrance, cette accusation sans fondement lui valut au contraire l’indulgence du public… pas assez cependant pour obtenir son acquittement.

Mensonges d’État et propagande
Plus que des rumeurs et des bobards sans conséquence, plus que des demi-vérités qui peuvent tuer, l’Histoire nous invite à nous méfier des mensonges d’État. Dans leur version la plus anodine, ils relèvent de la propagande mais ils ruinent aussi la confiance que les citoyens portent à la classe dirigeante et, par ricochet, donnent du crédit aux théories du complot et aux bobards les plus saugrenus.