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Par dominique vidal

Dans une lettre à Laurence Bloch, la directrice de France Inter, Daniel Saada, chargé d’affaires de l’ambassade d’Israël , s’en prend à notre confère Anthony Bellanger. Son crime ? Avoir rapporté une information « abjecte » : l’instruction donnée au personnel pénitentiaire israélien par le ministre de la Sécurité intérieure de ne pas vacciner les prisonniers palestiniens contre la Covid.

Première remarque : le chargé d’affaires n’apporte qu’un demi-démenti. Daniel Saada confirme en effet dans sa lettre que le ministre a donné la priorité à la vaccination du personnel pénitentiaire, et que « l’accès au vaccin pour l’ensemble des détenus des prisons israéliennes se fera par la suite conformément à l’évolution de la campagne de vaccination ». À ce stade, si l’on comprend bien, les détenus palestiniens ne sont donc pas vaccinés.

Deuxième remarque : comme la plupart des diplomates de Tel-Aviv, Saada s’attaque aux journalistes étrangers – en l’occurrence français – qui ne respectent pas les « éléments de langage » du ministère israélien des Affaires stratégiques. Mais il « oublie » de signaler que cette information est parue, avant la chronique de notre confrère, dans les quotidiens… israéliens, et notamment dans Haaretz en date du 27 décembre (https://www.haaretz.com/…/.premium.HIGHLIGHT-against…). J’avais d’ailleurs posté cet article sur ma page Facebook. Si Daniel Saada n’en souffle mot, est-ce à dire que l’ambassade à Paris est mal informée de ce qui se publie dans l’État qu’elle y représente ?

Troisième remarque : des confères israéliens, contactés cette nuit, confirment que, de bonne source, le ministre aurait bel et bien donné instruction de ne pas vacciner les détenus de sécurité… palestiniens. Devant le bruit provoqué par l’article de Haaretz, il aurait rétropédalé. Plutôt que le chargé d’affaires de l’ambassade, il convient donc que le ministre lui même, Amir Ohana, réponde à deux questions simples :

– dément-il formellement sur l’honneur avoir donné l’instruction de ne pas vacciner les détenus palestiniens ?

– ces détenus seront-ils, oui ou non, vaccinés, et quand ?

Quatrième remarque : contaminé par la houtzpah (culot) qui caractérise Netanyahou et les siens, Daniel Saada écrit à Laurence Bloch « espérer que non seulement la correction sera faite à cette désinformation patente, mais que des mesures seront prises afin de placer leur auteur face à sa lourde responsabilité. » Et de se livrer à l’habituel chantage : « La haine d’Israël est constitutive de tous les attentats antisémites qui ont eu lieu en France ces dernières années. »

Le « diplomate » – le terme « propagandiste » conviendrait mieux – se permet d’ajouter : « Il est temps que France Inter cesse d’en être le relais. » Vous avez bien lu : « cesse ». France Inter, selon son diffamateur, pratiquerait donc ordinairement la « haine d’Israël » ? Auditeur fidèle (malgré tout…) de la station depuis des décennies et sensible comme l’est un fils de survivant d’Auschwitz, j’avoue ne jamais l’avoir perçu…Lettre de Daniel Saada à Laurence Bloch (29 décembre) Lettre de Daniel Saada à Laurence Bloch (29 décembre)

Cette prétention de l’ambassade d’Israël à s’ériger en Bureau de censure des médias français, révélatrice de la conception de la liberté de la presse propre aux héritiers dégénérés de Zev Jabotinsky, devient maladive. Votre prédécesseure, l’ambassadrice Aliza Bin Noun, avait exigé, le 11 octobre 2018, l’interdiction d’un reportage de l’émission « Envoyé spécial », « Gaza, une jeunesse estropiée », consacré aux conséquences effrayantes des crimes de guerre des snipers de Tsahal à Gaza, lors des Marches du retour de 2018. Rappelons que, selon le Bureau de l’ONU pour les Territoires occupés, 195 Palestiniens, dont 41 mineurs ont été tués (dont 80 pendant le seul mois de mai 2018) et 7 100 blessés par balles (Le Monde, 30 mars 2019).

« Cachez ces cadavres et ces corps mutilés que je ne saurais voir », avait écrit en substance Tartuffe Bin Noun à la présidente de France Télévision, Delphine Ernotte. Avec le même argument que vous : il fallait déprogrammer l’émission – que l’ambassadrice n’avait pas vue (sic) – sous prétexte qu’elle aurait pratiqué « un amalgame fréquent entre juifs et Israël et faisant que la critique d’Israël conduit bien souvent à une alimentation de l’antisémitisme » (Le Monde, 12 octobre 2018). Pauvre Bin Noun: chacun, lors de la diffusion, a pu constater qu’Élyse Lucet donnait, comme toujours, la parole à tous les acteurs, même les responsables militaires de ce crime de guerre particulièrement répugnant…

En attendant les précisions du ministre sur l’affaire des vaccins – et, le cas échéant, la rectification des journalistes israéliens et des confrères français les ayant relayés, moi compris -, le chargé d’affaires de l’ambassade d’Israël en France doit répondre à une question de bon sens. À part les antisémites idéologiques, heureusement minoritaires, cette « haine d’Israël » qu’il évoque – avec les attentats tragiques qu’elle provoque ou auxquels elle sert de prétexte – est-elle alimentée par les informations sur la répression des Palestiniens par l’armée israélienne, ou bien par cette répression elle-même ?

À moins que, pour combattre, à juste titre, l’antisémitisme et les antisémites, Daniel Saada ne nous incite, dans le cas d’Israël (mais pas de la Russie, de la Chine ou de l’Arabie saoudite, etc.), à taire les crimes commis par son armée ? Et à passer sous silence le fait qu’ils sont perpétrés dans le cadre de l’occupation et de la colonisation des Territoires palestiniens depuis 1967, en violation du droit international et des résolutions de l’ONU…

Selon le dernier sondage en date de l’IFOP (https://www.ifop.com/…/uploads/2018/05/70-ans-israel.pdf), 57 % des Français ont une « mauvaise image d’Israël ». Daniel Saada prétend-il que les violences des soldats et des colons à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et lors des attaques contre Gaza n’en sont pas la cause principale ? Hommes, femmes et enfants palestiniens assassinés par dizaines chaque année (près de 300 en 2018 et de 150 en 2019), maisons brûlées par les « Jeunes (colons) des collines », terres volées, oliviers arrachés, arrestations arbitraires, détention de milliers de prisonniers le plus souvent sans jugement, mauvais traitements systématiques (légalisés en 1999 comme « pressions physiques modérées »), massacres de masse lors des offensives contre Gaza, etc. : n’est-ce pas cela que la grande majorité de nos compatriotes juge insupportable, comme d’ailleurs de très nombreux Israéliens, y compris peut-être Daniel Saada quand il n’est pas en poste à l’étranger ?

Imaginons qu’un Premier ministre d’Israël ait accepté l’offre arabe de paix de 2002, répétée depuis régulièrement, et appliqué les résolutions des Nations unies : cette mise en œuvre du droit à l’autodétermination des Palestiniens, comme des Israéliens, ne serait-elle pas la meilleure manière de rétablir l’image d’Israël ?

Dominique Vidal