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par Stéphane Braconnier

TRIBUNE : Toucher à la sacro-sainte égalité est suspect dans une société qui en a fait l’une de ses valeurs cardinales. Avec son franc-parler habituel, mais aussi la rigueur avec laquelle il fait résonner les grands textes philosophiques entre eux, Stéphane Braconnier pose une question qui fâche : et si l’égalité était une invention culturelle des plus dangereuses pour les cultures ? Et si en voulant subsumer sous des entités abstraites toute la diversité du monde, l’égalité était de cette catégorie des bonnes intentions dont est pavé l’enfer ? Nous prévenons tout de suite le lecteur : tout le monde ne sera pas d’accord ! Mais c’est aussi cela l’art de la disputatio.


Diplômé en Philosophie de l’Université Panthéon-Sorbonne et en Droit de l’Université Pascal Paoli, ancien journaliste, ancien entrepreneur, Stéphane Braconnier est professeur de Philosophie depuis 2013, en poste dans l’académie d’Ajaccio puis celle de Nantes. Il a publié trois recueils de poésie : Testostérone ; L’Évasion sensuelle et Coup de pied dans la fourmilière (éd. Amalthée).


Cioran estimait que nos idées, nos vérités émanent de leur époque et n’ont pas plus de valeur que ces époques n’ont de durées [1]. Or, il s’avère que le concept d’égalité n’échappe pas à une telle temporalité, surtout depuis 1776, date à partir de laquelle il fut mis à toutes les sauces, devint une sorte de gargarisme incontournable, un emporte-pièce qui rameute les foules, comme le mot liberté d’ailleurs, même si la plupart de ceux qui l’utilisent auraient bien des difficultés à en sonder les tenants et aboutissants.

La déflagration égalitaire

La Guerre d’Indépendance des États-Unis a changé la face du monde en prônant l’égalité entre les hommes ; une idée révolutionnaire assurément. Un principe sur mesure pour ces expatriés européens.  Mais où ont-ils bien pu dégoter un tel concept quasi inexistant auparavant dans l’histoire du monde ? Dans une relecture de la Bible dont Thomas Paine ne fait aucun mystère, dans son ouvrage intitulé Le sens commun, où il précise :

«Les hommes étant originairement égaux dans l’ordre de la création, cette égalité n’a pu être déduite que par des conséquences subséquentes. (…) Comme il est impossible de justifier, d’après le droit naturel, dont l’égalité est la base, l’élévation d’un homme si fort au-dessus des autres hommes, il ne l’est pas moins de la défendre par l’autorité de l’écriture. Car la volonté du tout-puissant, déclarée par l’organe du prophète Samuel et de Gédéon, est expressément contraire au gouvernement des rois. (…) Et lorsqu’on réfléchit sérieusement à l’hommage idolâtre qu’on rend à la personne des rois, on n’est pas surpris que le tout-puissant, toujours jaloux de sa gloire, désapprouvât un mode de gouvernement qui usurpe avec tant d’impiété la prérogative du ciel. (…) Tous les hommes étant originairement égaux, aucun d’eux ne saurait tenir de sa naissance le droit d’assurer à ses descendants une préférence éternelle sur ses semblables. (…) Où il n’existe point de distinctions, il ne peut y avoir de supériorité.» [2]

Nous découvrons ici en fait l’origine du 2ème alinéa de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 :

«Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.».

Si l’égalité de naissance a imprégné la démocratie américaine, elle le doit à une certaine conception du monothéisme ; ou disons plutôt que la démocratie américaine constitue l’aboutissement d’un certain christianisme qui associe Dieu et la nature, à l’instar de Francis Bacon aux XVIe et XVIIe siècles – mais il s’agissait en fait d’une supercherie de sa part pour étudier la science sans encourir les foudres de l’Église [3] – ou de Descartes [4] et Spinoza [5] identifiant Dieu et la nature. Comment ne pas rapprocher sincèrement une telle conception métaphysique de l’incipit de la Déclaration d’indépendance qui évoque «les lois de la nature et du Dieu de la nature» ? Cependant, n’oublions pas que cette divine naissance égalisatrice s’apparie avec la liberté qui permet à tout un chacun de s’élever socialement, compte tenu de son mérite personnel (la loi de la jungle ressurgit). En d’autres termes, si nous sommes bien égaux de naissance, il n’y a aucune raison qu’on le demeure au cours de notre vie – libéralisme oblige. Et comme un tel Gloubi Boulga intellectuel à la Casimir est placé sous l’égide de la raison, du bon sens et de l’évidence [6], il n’y a aucun motif de ne point l’universaliser, comme nous y incite Thomas Paine :

«La cause de l’Amérique est, à beaucoup d’égards, celle du genre humain. Son histoire offre et offrira plusieurs circonstances qui ne sont pas locales, mais universelles, qui parlent au cœur de tous les amis des hommes, et dont l’issue intéresse leurs affections.» [7]

La contagiosité sociale de l’égalité

Une telle promotion de l’égalité ne sera pas sans conséquence. Outre d’entamer un mouvement irrépressible comme le constate Tocqueville [8] aboutissant par ailleurs à l’idéologie communiste au cours du XXe siècle, l’égalité aura aboli l’esclavage par sa prévention en tant que crime contre l’humanité imprescriptible de nos jours, supprimé les privilèges, rendu le travail obligatoire pour tous à l’instar de ces riches Américains laborieux tels qu’ils sont décrits dans De la Démocratie en Amérique :

«Chez les peuples démocratiques, (…) l’idée du travail, comme condition nécessaire, naturelle et honnête de l’humanité, s’offre donc de tout côté à l’esprit humain. Non seulement le travail n’est point un déshonneur chez ces peuples, mais il est en honneur ; le préjugé n’est pas contre lui, il est pour lui. Aux États-Unis, un homme riche croit devoir à l’opinion publique de consacrer ses loisirs à quelque opération d’industrie, de commerce ou à quelques devoirs publics. Il s’estimerait mal famé s’il n’employait sa vie qu’à vivre. C’est pour se soustraire à cette obligation de travail que tant de riches Américains viennent en Europe : là, ils trouvent des débris des sociétés aristocratiques parmi lesquelles l’oisiveté était encore honorée. L’égalité ne réhabilite pas seulement l’idée du travail, elle relève l’idée du travail procurant un lucre.» [9]

Qui plus est, on ne compte plus depuis les faits historiques se prévalant de l’égalité : abolition du servage par Louis XVI en 1779, Les Révolutions en France et l’abolition des privilèges le 4 août 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août de la même année, l’abandon de la traite en 1807 et de l’esclavage en 1833 par l’Angleterre, la Guerre de Sécession, la Commune de Paris, la Révolution mexicaine des années 1910, les révolutions en Russie en 1917, la Guerre d’Espagne en 1936, la Déclaration universelle des Droits de l’homme, etc.

Or, l’abolition de l’esclavage et le travail commun à tout un chacun constituent une configuration sociale très récente dans l’histoire du monde dont l’amorce date de 1776 seulement. Autant dire qu’avant, on a vécu durant des millénaires sous le régime de l’esclavage, des privilèges (avec le travail comme marque d’infériorité, d’infamie), lesquels constituaient la norme communément admise, si ce n’est par Spartacus dont l’opposition radicale à de tels principes perpétua la postérité. Sauf que l’égalité n’est nullement un fait naturel, inné, biologique et qu’on a tout faux de la penser comme telle, quand elle s’avère à la réflexion seulement un phénomène culturel, un héritage social, une manière de penser collective quelque peu à la mode. Sans compter que l’égalité s’est mue au fil du temps en égalitarisme à même de dissoudre la civilisation dans le creuset de l’universalisme.

Mais revenons un instant à la genèse du problème : la conjugaison de l’égalité et de la nature à la sauce créationniste, qui relève quelque peu de la quadrature du cercle car, dans la nature, l’égalité n’existe pas. Aucun être vivant n’est identique à un autre. Même les jumeaux se différencient au niveau de l’arborescence synaptique [10]. Alors comment l’égalité s’est-elle construite, ainsi que l’identité qui en est le corollaire ? Comment une chose est-elle devenue comparable à une autre au point de s’y identifier ? À la faveur d’une abstraction, d’une supercherie, d’un tour de passe-passe mental indispensable au fonctionnement de notre cerveau, mais qui n’a aucun écho dans la réalité phénoménologique, je veux dire aucune réalité dans ce qui nous apparaît, dans ce que l’on perçoit véritablement. En effet, la perception d’un objet ne passe pas immédiatement des sensations que l’on en a, à l’idée que l’on s’en fait. On ne saute pas de l’idea (gréco-romain) qui signifie forme visible, aspect à l’idem (romain) qui veut dire le même et qui traduit le grec tautotês, qui signifie la tautologie. Au départ, il y a une vaste pluralité de sensations quant à un même objet que la conscience va unifier à la faveur d’une perception, c’est-à-dire l’agrégation de différentes sensations au sein d’une même unité d’une part, et l’occultation de tout ce qui lui est singulier eu égard aux autres qui lui ressemblent d’autre part. Si l’esprit n’opérait pas une telle réduction de ces perceptions à des dénominateurs communs, nous n’aurions que des noms propres pour chaque groupe de sensations et pas de noms communs : les 56.000 caractères de la langue chinoise n’y suffiraient.

Seulement, ce processus mental ne traduit pas la réalité. Prenons l’exemple d’un orchestre symphonique qui joue régulièrement la Symphonie du Nouveau monde de Dvorak. D’une représentation à l’autre, jamais il ne l’interprétera absolument identiquement, quelque que soit le nombre de répétitions auquel il se soit astreint : les instrumentistes ne sont pas des machines. Même l’écoute répétitive d’un CD diffère à chaque fois car notre état psychique constitue un éternel devenir, en aucune manière un état stabilisé. Nous ne sommes jamais, nous devenons toujours : Héraclite a raison et Parménide se fourvoie.

Que nous apprend une telle parenthèse phénoménologique : que les choses, comme les hommes ou les peuples et leurs cultures sont peu comparables entre eux tant ils diffèrent, même si nous occultons ce fait pour une question de gestion cérébrale. Et la standardisation qui en découle – et que prône l’universalisme à la faveur de l’égalité – constitue une véritable violence en prohibant tout mode individuel de devenir. Même un homme n’a rien à voir avec lui-même à différentes époques de sa vie, comme le soulève Proust :

«Certes, même à ce changement extérieur dans les figures que j’avais connues n’était que le symbole d’un changement intérieur qui s’était effectué jour par jour ; peut-être ces gens avaient-ils continué à accomplir les mêmes choses, mais jour par jour l’idée qu’ils se faisaient d’elles et des êtres qu’ils fréquentaient ayant un peu dévié, au bout de quelques années, sous les mêmes noms c’était d’autres choses, d’autres gens qu’ils aimaient, et étant devenus d’autres personnes, il eût été étonnant qu’ils n’eussent pas eu de nouveaux visages.» [11]

Alors, établir des règles et des valeurs communes en contradiction avec le mode individuel de développement de chacun et les accepter revient à nier une partie de soi-même, laquelle réside dans notre singularité. Si je suis effectivement un homme, je ne suis pas pour autant mon voisin. Non, les hommes ne sont pas interchangeables autant dans leur physiologie que dans leur psychologie, d’autant que leur devenir les empêche à jamais d’être eux-mêmes.

L’égalitarisme culturel et l’offensive évolutionniste

Il en va de même des peuples et de leurs cultures. Non ! Ce qui vaut pour l’un ne vaut pas pour l’autre et United of Colors de Benetton pulvérise les codes vestimentaires traditionnels, égalise les hommes, les nivelle pour quelques deniers. Gobineau n’en fait pas mystère… Lorsqu’on a implanté les principes libéraux européens à Haïti et que sa constitution devint semblable aux nôtres, ce fut un échec pitoyable :

«Les institutions, pour philanthropiques qu’elles se donnent, n’y peuvent rien ; elles dorment impuissantes sur le papier où l’on les a écrites ; ce qui règne sans frein, c’est le véritable esprit des populations.» [12]

Avec cet égalitarisme forcené qui prétend que ce qui vaut pour l’un vaut pour l’autre, tout devient identique absurdement. La Déclaration universelle des Droits de l’homme jette tous les hommes dans le même sac, érigeant un être abstrait, un étalon sans sexe (un comble !), sans couleur et sans culture, bref sans appartenance, alors qu’il n’existe aucun exemplaire d’un tel prototype insipide, ainsi que le dénonçait Lévi-Strauss lui-même :

«Les grandes déclarations des droits de l’homme ont, elles aussi, cette force et cette faiblesse d’énoncer un idéal trop souvent oublieux du fait que l’homme ne réalise pas sa nature dans une humanité abstraite, mais dans des cultures traditionnelles où les changements les plus révolutionnaires laissent subsister des pans entiers et s’expliquent eux-mêmes en fonction d’une situation strictement définie dans le temps et dans l’espace.» [13]

Bientôt, avec l’émergence du droit animal, on n’est pas à l’abri d’une Déclaration universelle des mammifères, voire du vivant, sur le thème du réchauffement climatique. Qu’on ne dise le contraire : on prévoit d’inscrire la protection de la nature dans la Constitution de la Ve République, sans parler de la Charte pour l’environnement de 2004 qui fait déjà partie du bloc de constitutionnalité : des législations pour les salades et les peupliers, les rosiers, les carpes, les dauphins et les hérissons, comme si eux-mêmes ne faisaient qu’un. Toutes ces globalisations nient nos natures profondes : le vivant occulte les espèces, l’espèce nie les races, la race absorbe les nationalités à l’instar des religions, lesquelles écrasent l’individu.

Tous ces discours universalistes aujourd’hui se confrontent à ceux des décolonialistes ou indigénistes dévoyés ; les uns prônant l’égalité de toutes les cultures quand les autres fondent leurs revendications sur la spécificité de leurs origines. Mais qu’y peut-on ? Doit-on admettre que toutes les cultures se valent quand les unes construisent des cathédrales, produisent Vivaldi, fabriquent du verre et travaillent les métaux, alors que concomitamment, les autres vivent dans une hutte, tapent sur un tambourin et se contentent de pierres, d’os et de bois quant à leur outillage ? Quand les unes façonnent l’histoire alors que les autres ne s’extraient pas de la proto histoire ? Doit-on se reprocher éternellement que les uns aient piétiné les autres du fait qu’ils avaient l’intelligence de l’armement et de la stratégie, quand les autres y étaient imperméables. La théorie de l’évolution consacre la suprématie des forts au détriment des faibles : ça, par contre, c’est la nature ! Si Kant fantasme un cosmopolitisme [14] politique aussi insensé que hors sol, Gobineau n’a pas tort d’explorer longuement toutes les civilisations et de s’interroger finalement sur les raisons qui ont engendré des trajectoires culturelles si diverses, si inégales. Comment évalue-t-il une culture ou une civilisation : selon deux critères, à savoir les développements des techniques et des arts d’une part, et l’efficacité de leur système sociopolitique d’autre part. Bien sûr qu’il étalonne ses résultats sur une échelle civilisatrice [15], car, inutile de s’en cacher, l’évolutionnisme ambiant (dont il se défendait pourtant) abritait en son sein une hiérarchisation des cultures. Mais au demeurant, cette supériorité que s’attribue l’homme blanc ne l’a pas rendu plus heureux pour autant que je sache, comme le souligne par ailleurs le rédacteur de la Déclaration d’Indépendance, Thomas Jefferson, qui déclarait en 1787 quant aux Iroquois : «Je suis convaincu que les sociétés indiennes qui vivent sans gouvernement jouissent globalement d’un degré de bonheur bien supérieur à ceux qui vivent sous les régimes européens».

Comment prôner l’évolutionnisme sans s’affirmer… racialiste ? La théorie de l’évolution était unidirectionnelle. Le développement scientifique mettait à bas les absurdités du créationnisme, qui cependant nous avait fait tous frères les uns des autres en Adam et Ève, donc égaux par principe ; expulsant ainsi l’égalité de la sphère naturelle. La science du XIXe siècle attestait de la sélection naturelle, de la compétition entre les hommes et de l’inégalité dont elle est le corollaire. La hiérarchie que l’évolutionnisme autorisait alors, interdisait de même l’égalité culturelle, ce qui se traduisit concrètement par l’exposition des autochtones importés dans des zoos occidentaux au cours des XIXe et XXe siècles, ou encore les pratiques eugénistes de l’État Américain au début du XXe siècle qui ont précédé le nazisme. Comment sortir d’une telle impasse éthique ? De manière très pertinente, Lévi-Strauss a alors assigné une pluralité de directions à l’évolution, ce qui rend les cultures incomparables entre elles, tout en affirmant leurs spécificités, leurs différences. Il a substitué des évolutions à l’évolution, éradiquant de la sorte à la fois toute hiérarchisation des cultures, mais en même temps une quelconque égalité entre elles par l’affirmation de leurs particularismes.

L’hégémonie : une menace endémique pour les cultures

Sauf qu’il ne saurait y avoir de culture sans terroir et, si Beethoven ou Rostand demeurent des acteurs de la culture mondiale indéniablement, c’est parce que l’un a été profondément Prussien et l’autre Français, c’est-à-dire formidablement nationaux au point de devenir internationaux ; et non l’inverse. La culture ne saurait être hors sol, et la création de l’État d’Israël en constitue le meilleur exemple. Comme les peuples qu’elle anime, la culture a souvent des tendances hégémoniques, un peu comme le coucou squattant le nid des autres, à l’instar du plafond Chagall à l’Opéra Garnier qui recouvre le Lenepveu original.

À ce propos, Lévi-Strauss fait preuve d’un certain angélisme dans Race et histoire quant à l’influence des cultures les unes sur les autres, estimant qu’elles résultent généralement d’un creuset bon an mal an où se mélangent différentes influences culturelles. Certes, on observe en ce sens des territoires propices aux influences extérieures comme Paris à propos duquel on peut lire :

«Paris, dont la population est assurément un résumé des spécimens ethniques les plus variés, n’eut plus de motif pour comprendre, aimer ni respecter aucune tradition, aucune tendance spéciale, et cette grande capitale, cette tour de Babel, rompant avec le passé, soit de la Flandre, soit du Poitou, soit du Languedoc, attira la France dans les expérimentations multipliées des doctrines les plus étrangères à ses coutumes anciennes.» [16]

Cet extrait me semble bien décrire le Paris que j’ai connu et ses aspirations contagieuses exotiques, mis à part qu’il fut écrit par Gobineau en 1855. À l’opposé, la Corse fait preuve d’un protectionnisme culturel quelque peu réducteur à la faveur de son nationalisme. Certaines cultures en détruisent d’autres à jamais. Si la culture gauloise s’est associée à celle de Rome pendant un temps pour devenir gallo-romaine, elle n’a pas survécu à celle du Christianisme qui charrie derrière lui un nombre incroyable de génocides culturels, et l’antiquité gréco-romaine ne lui aurait pas survécu si la Renaissance ne l’avait ressuscitée. De nos jours, la culture musulmane s’en prend aux cultures concurrentes et la destruction des Bouddhas géants de la vallée de Bâmiyan en 2001 caractérise son agressivité, comme le nombre suspect des dégradations de nos édifices catholiques. Il y a péril en la demeure, comme le développe particulièrement bien Michel Onfray dans son ouvrage intitulé Décadence.

L’égalité est donc un fait culturel – et non pas naturel – attentatoire culturellement ; une sorte d’affection auto-immune. Plus précisément, la culture est l’ennemie mortelle des cultures. En outre, les cultures ont besoin d’un territoire pour s’exprimer et la planète est assez vaste pour les territorialiser, offrant ainsi une pluralité, un choix à chacun : il y a assez de pays de droits musulmans pour que ceux qui s’estiment musulmans avant tout s’y épanouissent. Les spécificités de chacune les rendent inégalitaires, je veux dire par là incomparables, et l’égalité prescrite par l’universalisme programme leur disparition, même s’il se targue de la sacro-sainte raison. Si l’égalité part d’un bon sentiment – ce que j’admets volontiers – elle s’avère l’un des pavés de l’enfer que nous nous édifions. Endiguer l’hégémonie des cultures est impératif, car l’Europe chrétienne a rayé de la carte la culture amérindienne dont ne subsistent que quelques vestiges et du folklore à touristes, de même que la culture américaine fut aussi très invasive vis-à-vis de celle de l’Europe depuis 1945. De nos jours, Macron a permis la nomination d’une Rwandaise anglophone à la tête de la francophonie, Louise Mushikiwabo : franchement, le loup est dans la bergerie. Se prévaloir de l’égalité tel un prélude, une ligne de départ pour la compétition (à l’instar des principes fondateurs états-uniens) restaure un fondement naturel entre les peuples : la loi du plus fort, celle de la jungle. Si les économies nationales ne peuvent survivre sans une certaine dose de protectionnisme, il en va de même pour la culture des différents peuples, d’autant que les Amérindiens d’aujourd’hui : c’est nous tous.

[1] Cioran, Précis de décomposition, Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, Paris, 2011, pp.136-137.
[2] Thomas Paine, Le sens commun, trad. F. Lanthenas, Bibliothèque Paul-Émile Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi, coll. Les Classiques des sciences sociales, site : http://classiques.uqac.ca/,  pp.12 à 14 – 16 et 33.
[3] Bacon, De La Nouvelle Atlantide, Éd. Payot, coll. Bibliothèque scientifique, Paris, 1983, pp.60-72.
[4] «par la nature, considérée en général, je n’entends maintenant autre chose que Dieu même, ou bien l’ordre et la disposition que Dieu a établie dans les choses crées» : Descartes, Méditations métaphysiques, Sixième Méditation, Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, Paris, 1953, p.326.
[5] Et son «Deus sive Natura» emprunté à Descartes.
[6]  Thomas Paine, Le sens commun, trad. F. Lanthenas, Bibliothèque Paul-Émile Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi, coll. Les Classiques des sciences sociales, site : http://classiques.uqac.ca/, p.21.
[7] Ibidem, p.6.
[8] Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres vol II, Paris, 1992, pp.5-7.
[9] Ibidem, pp.665-666.
[10] Jean-Pierre Changeux, L’Homme neuronal, Éd. Fayard, coll. Pluriel, Paris, 1983, pp.255-261.
[11] Marcel Proust, Le temps retrouvé, Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, La Recherche du temps perdu, Vol. IV, Paris, 1989, p.534.
[12] Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres vol I, Paris, 1983, p.186.
[13] Lévi-Strauss, Race et histoire, Éd. Denoël, coll. Folio essais, Paris, 1987, p.23.
[14] Cf. Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.
[15] Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres vol I, Paris, 1983, p.164.
[16] Ibidem, p.180.

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