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Guillaume Berlat

En matière de renseignement, on a coutume de dire que les amitiés n’existent pas. Manifestement, les « valeurs » dans lesquelles se drapent les États membres de l’Union européenne semblent être à géométrie variable. Mansuétude pour les uns, rigueur pour les autres. Allez comprendre pourquoi ! L’Histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? Nous apprenons que les barbouzes américaines sont de retour au grand dam de la France et du couple franco-allemand. Mais, l’on ressort aussitôt une flibusterie russe pour faire écran de fumée.

LES BARBOUZES SONT DE RETOUR

Nous tenons un exemple de cette diplomatie de l’indignation à géométrie variable avec les dernières révélations de la chaîne de télévision publique danoise Danmarks Radio (DR). Cette dernière a indiqué que la National Security Agency (NSA) américaine s’était branchée sur des câbles de télécommunication danois pour espionner des responsables de premier plan (la chancelière allemande, le président allemand et l’une des principales figures du SPD) et de hauts fonctionnaires en Allemagne, en Suède, en Norvège et en France1. Dit autrement, Les Etats-Unis ont espionné des responsables politiques en Europe, dont la chancelière allemande Angela Merkel, de 2012 à 2014 (sous la présidence américaine bienveillante de Barack Obama) avec l’aide des services de renseignement militaires danois (FE)2. Ces révélations seraient contenues dans un rapport interne de ces mêmes services de renseignement danois datant de 2015 (quinze pages) et lancés dans la suite des révélations d’Edward Snowden.

L’affaire est loin d’être anodine, Angela Merkel figurant parmi les responsables de haut niveau qui aurait été écoutée à l’insu de son plein gré. Souvenons, que dans un passé récent, les autorités allemandes avaient fait état d’espionnage illégal de la chancellerie fédérale depuis l’ambassade des États-Unis à Berlin en 2013 mais aussi de la présidence allemande. Après quelques cris d’orfraie de circonstances, l’affaire avait été vite classée après que Barack Obama ait promis de cesser la surveillance de ses alliés. Promesse non tenue ! Ces révélations mettent à nouveau en lumière la complexité des partenariats entre services de renseignement. On ne s’attaque pas impunément à l’Oncle Sam qui garantit votre sécurité menacée par les méchants russes à vil prix grâce à l’OTAN surtout lorsque c’est la bonne cause : filtrer les données parvenant par câbles sous-marins. Dans le passé, des têtes étaient tombées mais la collaboration avec la NSA avait continué au titre du donnant-donnant.

LA VOIX TONITRUANTE DE LA FRANCE

Que nous dit le Macronboy, Clément Beaune, sorte de voix de son maître. L’espionnage de responsables européens par les services américains aidés par le Danemark serait « extrêmement grave » s’il était avéré, a estimé lundi le secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes, Clément Beaune, au lendemain des révélations par des médias européens. « C’est extrêmement grave, il faut vérifier si nos partenaires de l’UE, Danois, ont commis des erreurs ou des fautes dans leur coopération avec les services américains (…). Et puis du côté américain, voir si en effet, il y a eu (…) l’écoute, l’espionnage de responsables politiques », a-t-il déclaré sur la télévision et radio France Info, n’écartant pas l’idée d’« en tirer les conséquences en termes de coopération » avec les Etats-Unis. Lesquelles ? Peut-on et doit-on ajouter surtout lorsque notre gringalet adoucit aussitôt la virilité de son propos en ajoutant : « On n’est pas dans un monde de Bisounours, donc ce genre de comportement, malheureusement, peut arriver, on va le vérifier ».

Et de continuer par quelques sornettes de circonstance : « Entre alliés, il doit y avoir une confiance, une coopération minimale, donc ces faits potentiels sont graves, il faut les vérifier, et ensuite en tirer les conséquences en termes de coopérations ». Nous voici entièrement rassurés sur la détermination de la France à faire la lumière sur la réalité des faits et à en tirer les conséquences qui s’imposent, le cas échéant. À l’Élysée et au Quai d’Orsay, l’on est aux abonnés absents. Courge fuyons ! Dans la communauté française du renseignement, l’on souligne que « ces questions sensibles sont traitées par les canaux appropriés ». Du côté allemand, on reste prudent alors que les autorités norvégienne et suédoise disent prendre la situation « au sérieux ».

LE RETOUR DU COUPLE FRANCO-ALLEMAND

Emmanuel Macron et Angela Merkel ont appelé, le 31 mai 2021, les Etats-Unis et le Danemark à s’expliquer sur les allégations d’espionnage de certains responsables, dont la chancelière allemande. « Si l’information est juste (…) ce n’est pas acceptable entre alliés » et « encore moins entre alliés et partenaires européens », a réagi à l’issue d’un conseil des ministres franco-allemand le président français, dont la chancelière allemande a aussitôt approuvé les propos. « Je suis attaché aux liens de confiance qui unissent Européens et Américains » et « il n’y a pas de place entre nous pour le soupçon », a-t-il ajouté. « C’est pourquoi ce que nous attendons, c’est la clarté complète. Nous avons demandé à ce que nos partenaires danois et américains apportent toutes les informations sur ces révélations et sur ces faits passés et nous sommes en attente de ces réponses ». « Je ne peux que m’associer aux propos d’Emmanuel Macron », a répondu Angela Merkel. « J’ai été rassurée par le fait que le gouvernement danois, dont la ministre de la Défense, a également fait savoir très clairement ce qu’il pense de ces choses (…) C’est une bonne base non seulement pour clarifier les faits mais aussi pour établir des relations de confiance », a-t-elle ajouté. Ce que l’on appelle le service minimum.

LES RUSSES À L’AMENDE

Que n’aurions-nous pas dit si l’auteur de ces pratiques avait été russe ? Nous aurions eu droit à un déchainement médiatique sur le malotru de Poutine et ses affreux services de renseignement (une affaire tombe à point nommé pour effacer la mauvaise impression américano-danoise3). Campagne orchestrée au plus haut niveau tant au niveau français, qu’à celui de l’Union européenne et de l’OTAN. Des sanctions avec expulsion de diplomates-barbouzes auraient immédiatement suivies. Haro sur le fauteur de troubles, l’ancien espion aux manières peu élégantes. On nous prévient déjà que les méchants russes risquent d’interférer dans la prochaine campagne présidentielle française. Comme dit l’autre, méfie-toi de tes ennemis mais encore plus de tes amis, surtout lorsqu’il s’agit du plus grand État voyou qu’est l’Amérique4.

Nous aurions tout intérêt à nous en détenir la tradition diplomatique française d’alliances de revers avec la Chine et la Russie. Le hiatus en paroles et actes « finit par déséquilibrer les déclarations françaises, et le dialogue avec le Russie, risque de perdre peu à peu de sa substance »5. La confiance se cultive. La diabolisation de l’adversaire est la marque de ceux qui se montrent incapables de penser les mutations du monde du XXIe siècle6. À cet égard, nous apprenons que le président américain Joe Biden a déclaré, le 2 juin 2021, qu’il n’écartait pas de possibles représailles contre la Russie après la cyberattaque contre le géant mondial de la viande JBS, qui soupçonne des hackeurs russes.

HONTE AUX MORALISTES !

La Cour européenne des droits de l’homme a jugé illégale la surveillance de masse pratiquée par le Royaume-Uni avec l’aide des États-Unis qu’Edward Snowden avait révélée. Mais elle en valide le principe, une position soutenue dans un mémoire transmis par la France en défense de la surveillance de masse7. Comment l’Occident dont le « leadership » universel est de plus en plus contesté, peut-il être encore crédible en pratiquant cette politique discriminatoire sur ses « valeurs », ses bijoux de famille et autres sottises qui n’amusent guère que quelques droits de l’hommistes béats déconnectés du monde réel où l’espionnage à grande échelle est en plein développement8 ? Cette dernière révélation met en évidence le bal des faux-culs dès qu’il s’agit d’espionnage américain avec l’appui de certains de ses alliés serviles9.

1 Martin Untersinger, Quand la NSA espionne des dirigeants européens, Le Monde, 1er juin 2021, p. 4.
2 D.F., Danois de déshonneur, Le Canard enchaîné, 2 juin 2021, p. 1.
3 Jean-Baptiste Chastand/Faustine Vincent, L’opération tchèque de deux espions russes. Selon Prague, des agents, déjà impliqués dans l’affaire Skripal, ont fait sauter en 2014 un dépôt de munitions, Le Monde, 2 juin 2021, pp. 1-2.
4 Guillaume Berlat, États-Unis ou États voyous ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 septembre 2016.
5 Jean de Gliniasty, Petite histoire des relations franco-russes. Entre géopolitique et idéologie, L’inventaire, 2021, p. 64.
6 Wally Bordas, Les cyberattaques inquiètent les partis politiques en vue de la présidentielle, Le Figaro, 29-30 mai 2021, p. 6.
7 Jérôme Hourdeaux, Les victoires… et les espoirs déçus d’Edward Snowden, http://www.mediapart.fr , 1er juin 2021.
8 H.L., Les grandes oreilles en pleine croissance, Le Canard enchaîné, 2 juin 2021, p. 8.
9 La NSA espionnait l’Europe via des câbles sous-marins. Le Danois s’excusent : « On croyait que c’était… le tout-à-l’écoute ! », Le Canard enchaîné, 2 juin 2021, p. 8.

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