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L’essai Le lobby saoudien en France est sorti fin avril 2021 en librairie. Fruit d’une collaboration entre un ancien haut fonctionnaire du ministère de la défense, deux chercheurs et un journaliste, il laisse miroiter une enquête pointue. Mais l’ouvrage ne tient guère ses promesses.

Sarra Grira

Emmanuel Macron et Mohamed Ben Salman devant la Pyramide du Louvre, 9 avril 2018 France
Diplomatie/Twitter

La diversification est devenue le maître mot dans le Golfe. Économique à la veille du crépuscule de l’ère pétrole, elle est aussi politique, comme le démontre la diplomatie du Qatar ou des Émirats arabes unis qui multiplient les partenaires ou cherchent à influencer la politique des puissances occidentales. L’Arabie saoudite qui s’éreinte à rattraper à vitesse grand V ses cadets n’est pas en reste. On peut alors concevoir ce que nous promet de manière alléchante le titre de l’essai coécrit par Pierre Conesa, Sofia Karampali Farhat, Haoues Seniguer et Régis Soubrouillard, à savoir l’existence d’un « lobby saoudien en France ». Mais contrairement à ce qui est annoncé, le livre focalise surtout sur la diplomatie religieuse du royaume plutôt que sur une capacité d’influencer les décisions politiques ou économiques de la France. Une diplomatie dont les effets semblent par ailleurs assez limités depuis une quinzaine d’années.

Dès les premières pages, le propos des auteurs laisse perplexe. On y lit que « l’Arabie saoudite rivalise avec la Corée du Nord en matière d’autoritarisme et de répression ». Rien que ça. Poursuivant dans un style qui relève davantage de la dénonciation militante que de l’analyse politique ou de l’enquête, les auteurs affirment l’« absence totale de droits pour les femmes » dans le royaume. Tant pis s’ils se contredisent plus loin pour souligner que des Saoudiennes siègent depuis 2016 au Parlement, sans parler de la liberté de travailler et de la possibilité qu’elles ont désormais de voyager sans tuteur, de conduire, etc. Ce ne sont certes pas des politiques très libérales, mais on aurait préféré un peu plus de nuance.

Et moins de condescendance. Ainsi, on ne peut réfréner son étonnement en lisant que « le pays ne dispose d’aucun intellectuel à présenter sur les plateaux télé dans les démocraties [occidentales] ; à leur place on trouve des télécoranistes, lecteurs et interprètes obtus du Coran, par ailleurs très en vue sur Internet ». Que le royaume ait un excédent de prêcheurs qui ne sont pas avares de leurs apparitions médiatiques est un fait. Toutefois, il suffit de lire la presse saoudienne locale, notamment l’un des principaux quotidiens du pays, Okaz, ou celle destinée au monde arabe à l’instar d’Al-Sharq Al-Awsat qui siège à Londres, pour avoir la certitude que des intellectuels — certes peu critiques envers le régime — existent. Leur défaut est d’être exclusivement arabophones. Ainsi, généralités et approximations peuplent cet essai. Si l’on y retrouve quelques noms de personnalités publiques françaises qui soutiennent en effet la politique de Riyad, on est loin du « lobby » promis.

Une grille de lecture datée

Il est d’usage et de bonne guerre d’attaquer l’Arabie saoudite sur le terrain religieux, notamment sur son financement du terrorisme et sur la promotion de groupes religieux peu modérés en Europe, et en l’occurrence en France. C’est là un discours que les auteurs de l’essai reprennent à leur compte : « La diplomatie religieuse de l’Arabie a pour vocation exclusive de diffuser la version wahhabo-salafiste de l’islam tout en préservant l’image de la dynastie. » Or, si ce constat est vrai, il est aujourd’hui daté. La plupart des chiffres avancés s’arrêtent à 2005 ou 2006, comme pour les 85 milliards de dollars (72 milliards d’euros) que l’Arabie a mobilisés à l’échelle mondiale entre 1975 et 2005 « pour étendre son influence internationale et son rayonnement religieux ».

Depuis 2011, l’Arabie saoudite n’a investi que 3,8 millions d’euros en France, contre 6 millions pour le Maroc. Le royaume n’y aura contribué qu’au financement de 10 mosquées, dont 8 depuis 2011, sans que Riyad n’exige un droit de regard sur le contenu idéologique du discours qui y est prêché, et ce de l’aveu même des essayistes :

Si l’État saoudien est lui-même indéniablement intégriste, tout financement saoudien ne va pas obligatoirement aux lieux de culte musulmans salafistes. Chaque acte charitable […] à destination des musulmans de France ne comporte pas une volonté consciente d’influencer les bénéficiaires et de prêter allégeance au wahhabisme.

Quant aux acteurs officiels de « l’islam français », comme le Conseil français du culte musulman (CFCM) ou la Fondation de l’islam de France, leurs relations avec Riyad et notamment la Ligue islamique mondiale (LIM) dont le siège se trouve à la Mecque se limitent à des contacts officiels ou à des tentatives de dialogue. Il s’agit là par ailleurs d’acteurs sociaux qui sont loin d’avoir une influence significative au sein des cercles de pouvoir français.

Par ailleurs, il faut noter qu’avec la transformation tous azimuts souhaitée par le prince héritier Mohamed Ben Salmane (MBS) depuis 2015, la rhétorique nationaliste est en train de prendre le pas sur la rhétorique religieuse, et le royaume ne s’exporte plus comme la capitale mondiale de l’islam, mais comme un État-nation moderne. Ce changement de paradigme est également notable à la tête de la LIM dont le secrétaire général Mohamed Issa défend désormais un islam « modéré » et « tolérant », enjoignant les musulmans expatriés à respecter les lois du pays dans lequel ils vivent. Qu’il y ait un décalage entre le discours officiel et la littérature qui est encore disponible dans le royaume où se forme une partie des imams officiant en France, sans doute. Mais la question relève alors moins du lobbying que du statut dont bénéficie cette religion dans l’Hexagone.

D’anciennes ministres qui roulent pour Riyad

Toutefois, certaines informations confirment la thèse des auteurs, comme le soutien sans faille à Riyad de la part de certains élus. C’est le cas de la sénatrice Nathalie Goulet, présidente du groupe sénatorial interparlementaire d’amitié France-Pays du Golfe, qui n’hésite pas à se faire l’avocate du régime saoudien notamment auprès des médias. Mieux, les deux anciennes ministres et désormais eurodéputées Michèle Alliot-Marie et Rachida Dati se sont « opposées à toutes les résolutions du Parlement européen visant à faire cesser les ventes d’armes au royaume » et voté contre la condamnation de « la situation des femmes en Arabie saoudite et l’arrestation de plusieurs militantes et militants féministes » en 2018. Si les affinités de l’ex-ministre de la défense avec certaines dictatures ne sont plus à démontrer, c’est surtout le revirement de la seconde qui étonne et que les auteurs attribuent à une invitation à Riyad pour discuter de son « engagement dans la lutte contre le terrorisme ».

Si ces exemples sont pertinents, on les compte sur les doigts d’une main. Plus loin, les auteurs évoquent le cas de l’agence Steele & Holt, créée par Sylvain Fort en 2013 et censée représenter « en France, le ministère des médias et de la communication de l’Arabie saoudite » et « permettre à des journalistes français de se rendre en Arabie saoudite pour la couverture d’événements culturels ». Si les publireportages clé en main sont un classique des méthodes de lobbying, on regrettera que l’essai n’en livre aucun exemple et que l’on doive se contenter de croire les auteurs sur parole.

Enfin, on trouve les agences de communication françaises payées par Riyad pour redorer son image, le royaume n’hésitant pas à utiliser le sport ou la culture pour soigner sa réputation, comme avec l’exposition autour du site nabatéen d’Al-Ula en 2019 à l’Institut du monde arabe (IMA), ou l’organisation du Paris-Dakar depuis 2020. Il s’agit principalement des agences Havas — qui compte dans son conseil d’administration Christine Ockrent, autrice d’un livre sur l’Arabie saoudite —, Publicis et Image 7. La collaboration entre le royaume et ces agences est de notoriété publique, surtout dans le cas des deux premières, dont le livre ne détaille pas l’activité en France pour le compte du royaume, mise à part l’exemple de l’exposition Al-Ula portée par Havas. En effet, plusieurs médias français (Europe 1, Challenges, Mediapart, Les Inrockuptibles) ont souligné entre 2016 et 2020 les « ambiguïtés » de la philosophe Elisabeth Badinter, présidente du conseil de surveillance de Publicis, pourtant si prompte à dénoncer l’obscurantisme et l’oppression contre les femmes, sans parler de ses positions antivoile. Une incohérence que les auteurs de l’ouvrage soulignent aussi concernant Iskandar Safa, PDG du magazine d’extrême droite Valeurs actuelles. Également propriétaire du chantier naval CMN, ce dernier compte le royaume wahhabite parmi ses principaux clients.

Pour ces agences comme pour le cas de Richard Attias, décrit à juste titre comme « le pape de l’événementiel saoudien », les affaires qui les lient à Riyad concernent davantage les États-Unis ou le royaume lui-même que la France. Il s’agit donc plus justement d’une « complicité française » que d’un réel lobbying dont l’Hexagone serait le théâtre. L’autoritarisme du régime et les multiples égarements de MBS font que l’Arabie saoudite ne bénéficie pas d’une image glorieuse dans le monde, cela va sans dire. Mais avec son statut de premier client de la France en matière d’armement et le nombre d’entreprises françaises présentes dans le royaume (Paris y est le troisième investisseur mondial), on est en droit de se demander si Riyad a réellement besoin de lobbys en France, ou si la raison d’État et celle des contrats lui épargnent la nécessité d’un effort en ce sens.

Sarra Grira Journaliste, docteure en littérature française.

Pierre Conesa, Sofia Karampali Farhat, Haoues Seniguer, Régis Soubrouillard, Le Lobby saoudien en France. Comment vendre un pays invendable
Denoël, 2021
245 pages — 19 euros

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