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Jean-Pierre Filiu
Le Premier ministre éthiopien, au pays désormais dévasté par la guerre, n’est que le dernier des Prix Nobel de la paix qui, une fois lauréats, ont déclenché des conflits meurtriers.

Abiy Ahmed recevant, le 10 décembre 2019 à Oslo, le prix Nobel de la paix (AFP)
« Le Monde » a bien souligné le paradoxe d’Abyi Ahmed, ce « chef de guerre avec un prix Nobel de la paix ». Le portrait du Premier ministre éthiopien par Jean-Philippe Rémy mettait en avant la trajectoire troublante de ce pentecôtiste fervent, « décidé à agir en tant qu’ ‘Elu’ et à sauver l’Ethiopie malgré elle ». En décembre 2019, il est distingué par l’académie d’Oslo pour avoir mis fin au sanglant conflit avec l’Érythrée. Moins d’un an plus tard, il déclenche contre la province rebelle du Tigré une « guerre à huis clos » qui, marquée initialement par des succès gouvernementaux, tourne aujourd’hui à l’avantage des insurgés, désormais maîtres de symboles du pouvoir central. La paix conclue avec l’Érythrée justifie l’intervention des troupes de ce pays aux côtés d’Addis Abeba, aggravant la guerre civile, au point de menacer l’unité même de l’Ethiopie. Abiy Ahmed n’est pourtant pas le premier des prix Nobel de la paix qui, une fois honorés, ont déclenché des conflits meurtriers.
BARACK OBAMA, NOBEL DE LA PAIX 2009
Barack Obama reçoit le prix Nobel de la paix en 2009, moins d’un an après son entrée à la Maison blanche. L’académie d’Oslo entend récompenser l’engagement du président américain à rompre avec le cycle d’interventions militaires lancées par son prédécesseur, George W. Bush, en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003. Mais, si le chef des armées des Etats-Unis tient sa promesse de retirer ses troupes d’Irak en 2011, il engage la même année son pays dans la campagne de l’OTAN en Libye, qui aboutit au renversement du colonel Kadhafi et de son régime. Surtout, Obama décide d’adopter une stratégie résolument offensive en Afghanistan, en augmentant le contingent américain de 36.000 à 68.000 soldats dès 2009, puis plus de 100.000 en 2010. Son objectif est de porter des coups suffisamment sévères à l’insurrection en vue de faciliter le retrait américain, même si cela conduit à saboter les ouvertures de paix de Kaboul en direction des talibans. L’échec d’une telle stratégie militariste vide de sens l’annonce d’Obama d’un retrait des troupes combattantes en 2014. La réalité du conflit afghan, quand Trump entre à la Maison blanche en 2017, continue d’opposer les talibans à l’armée américaine plutôt qu’aux forces afghanes.
AUNG SAN SUU KYI, NOBEL DE LA PAIX 1991
Le prix Nobel de la Paix est décerné en 1991 à Aung San Suu Kyi au nom de « son combat non-violent pour la démocratie et les droits de l’homme ». La figure de proue de l’opposition birmane est alors placée en résidence surveillée par la junte militaire qui tient le pays d’une main de fer. Autorisée enfin à se déplacer en 2010, elle remporte les élections de 2015 et devient, l’année suivante, le chef de facto du gouvernement, ainsi que la façade civile d’un régime où l’armée continue de peser d’un poids prépondérant. C’est donc Aung San Suu Kiy qui, en 2017, justifie sur la scène internationale l’expulsion de la minorité musulmane des Rohingyas, qui s’accompagne de massacres systématiques, au point que l’ONU évoque des « éléments de génocide ». Cette position est jugée tellement choquante que de nombreuses institutions retirent à Aung San Suu Kyi les distinctions que sa lutte pour les libertés lui avaient auparavant values. Depuis le putsch de février dernier, Aung San Suu Kyi est de nouveau assignée à résidence par ces mêmes militaires dont elle a si longtemps cautionné les exactions anti-musulmanes.
MENAHEM BEGIN, NOBEL DE LA PAIX 1978
Le Premier ministre israélien reçoit, en 1978, le prix Nobel de la paix, conjointement avec le président égyptien, Anouar Sadate. Les accords qu’ils viennent alors de signer, sous l’égide du président américain Jimmy Carter, débouchent en 1979 sur le premier traité de paix israélo-arabe. Mais Menahem Begin continue de camper sur ses trois « non »: non à la moindre rétrocession des territoires palestiniens de Jérusalem-Est, de Cisjordanie et de Gaza, occupés depuis 1967; non à un Etat palestinien et non à toute négociation avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). C’est pour liquider l’OLP qu’il ordonne en 1982 l’invasion destructrice du Liban et le siège de Beyrouth-Ouest, dont les combattants de l’OLP sont finalement évacués. Malgré cette évacuation, des massacres sont perpétrés par les alliés libanais d’Israël dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et de Chatila, suscitant une vague massive de protestation en Israël même. Très affecté, Begin abandonne la vie politique en 1983 et vit en reclus jusqu’à sa mort en 1992. L’armée israélienne n’évacue qu’en 2000 le Liban, où le Hezbollah pro-iranien, fondé dans la foulée de l’invasion de 1982, s’est avéré un adversaire encore plus acharné que l’OLP.
Le sixième prix Nobel de la paix avait déjà suscité la polémique en étant décerné en 1906 au président américain Theodore Roosevelt, récompensé pour sa médiation réussie dans la guerre entre la Russie et le Japon. Cette décision fut alors critiquée par les mouvements pacifistes du fait des interventions militaires menées sous sa présidence, aux Philippines jusqu’en 1902, puis à Panama en 1903. Au moins Theodore Roosevelt avait-il mené ces guerres avant l’obtention du prix Nobel de la Paix, et non après, à la différence de Menahem Begin, d’Aung San Suu Kyi, de Barack Obama et, dorénavant, d’Abiy Ahmed. Espérons que le prochain prix Nobel de la paix sera moins discutable.
Source: https://www.lemonde.fr/blog/filiu/2021/09/05/ces-prix-nobel-de-la-paix-qui-declenchent-des-guerres/
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