Jean-Pierre Filiu
C’est en Irak qu’a été lancée en 1924 la Compagnie française des pétroles, ancêtre de TotalEnergies, qui vient de signer avec Bagdad des contrats d’une valeur cumulée de 27 milliards de dollars.

Le PDG de TotalEnergies (à gauche) et le ministre irakien du Pétrole (à droite) signant une série de contrats, le 5 septembre à Bagdad, devant le Premier ministre irakien (au centre) (Ahmed Al-Rubaye, AFP)
Quelques jours après la visite d’Emmanuel Macron en Irak, TotalEnergies a signé avec le gouvernement irakien quatre contrats d’un montant cumulé de 27 milliards de dollars, soit près de 23 milliards d’euros. Les 10 milliards de dollars que la major française s’engage à investir devraient en effet générer 17 milliards qui seront eux-mêmes investis sur place dans un second temps. Les projets, concentrés dans le Sud majoritairement chiite du pays, visent à augmenter très sensiblement la production de pétrole, mais aussi l’exploitation du gaz, jusque là « torché », c’est à dire « brûlé » inutilement. Un programme de panneaux solaires est censé fournir l’équivalent énergétique d’un réacteur nucléaire. De tels investissements, sans doute les plus importants de source occidentale dans l’Irak actuel, touchent un pays où, il y a près d’un siècle, le groupe français a vu le jour.
L’IRAK, BERCEAU DE TOTAL
C’est en 1920, au cours de la conférence internationale de San Remo, que la France obtient de la Grande-Bretagne 25% de la Turkish Petroleum Company (TPC), la société ottomane qui exploite alors les gisements de Kirkouk. Paris abandonne en contrepartie ses prétentions sur le nord de l’Irak, qui entrait pourtant dans sa « zone d’influence » lors des accords Sykes-Picot, secrètement conclus avec Londres quatre années plus tôt. La Compagnie française des pétroles (CFP), constituée en 1924, détient donc un quart de la TPC, aux côtés de compagnies britanniques, néerlandaises et américaines. La TPC devient, deux ans plus tard, l’Iraq Petroleum Company (IPC), dont le principal gisement est découvert, en 1927, au sud de Kirkouk. La violence du jet de pétrole est tel qu’il faut une semaine pour le maîtriser, deux ingénieurs américains et trois employés irakiens perdant la vie dans l’opération. S’ensuit une compétition pour établir l’oléoduc de transfert des hydrocarbures en Méditerranée, remportée par la CFP dont le pipeline, débouchant à Tripoli, dans le Liban alors sous mandat français, est inauguré en 1934, six mois avant son concurrent de Haïfa, dans la Palestine sous mandat britannique.
La CFP deviendra Total-CFP en 1985, puis Total en 1991. Dans l’intervalle, le gouvernement irakien nationalise en 1972 l’IPC, tout en accordant à la CFP le privilège, durant dix ans, de continuer d’exploiter sa part des gisements de Kirkouk aux conditions antérieures. Saddam Hussein, alors vice-président, s’impose, en 1979, en maître absolu du pays. Il veille à la prise de contrôle par l’Irak des activités pétrolières de l’autre opérateur français, Elf. En 1990, il ordonne l’invasion, puis l’annexion du Koweït, dont la libération, l’année suivante, par une coalition menée par les Etats-Unis, entraîne un embargo international sur l’Irak. Total et Elf s’associent pour négocier avec Bagdad des droits d’exploitation, dans la perspective d’une levée des sanctions internationales. En 1997, le gouvernement irakien annonce que les deux champs géants de Nahr Oman et de Majnoun, dans le sud du pays, sont « réservés » à Total et à Elf, qui fusionnent dans le seul groupe Total en 2000.
ENTRE BAGDAD ET LE KURDISTAN
L’embargo de 1991 ne sera jamais levé jusqu’à l’invasion américaine de 2003, qui renverse Saddam Hussein et son régime. Les majors américaines ne cachent pas leur détermination à supplanter Total en Irak. En outre, le groupe français est accusé d’avoir détourné le programme de l’ONU « pétrole contre nourriture » qui, de 1996 à 2003, gageait des ventes de pétrole irakien sur l’achat de fournitures humanitaires. Total dénonce en retour « l’acharnement judiciaire » qui conduit, en 2016, à sa condamnation à Paris à 750.000 euros d’amende pour corruption de fonctionnaires irakiens (des comptes ouverts à leur profit dans le cadre de « pétrole contre nourriture » étaient en effet alimentés à l’étranger). Cette longue procédure se déroule sur fond d’hostilité ouverte à l’encontre de Total de la part des autorités américaines d’occupation de l’Irak. Le groupe français parvient pourtant à défendre ses positions, voire à engranger de nouveaux contrats.
C’est ainsi qu’en 2010, un contrat d’exploitation sur vingt ans du champ pétrolier d’Halfaya, dans le sud du pays, est signé par un consortium mené par la société chinoise Petrochina, Total détenant 18,75% des parts, aux côtés du Malaisien Petronas. En 2012, Total conclut directement avec les autorités kurdes du nord du pays un accord d’exploitation dans des zones disputées avec le gouvernement central. La major française évite pourtant la crise avec Bagdad, dont les forces reprennent en 2017 la région contestée, en rétorsion au référendum d’indépendance organisé par les autorités kurdes. Et c’est dans le contexte du « partenariat stratégique » noué entre la France et l’Irak que les pourparlers entre Total et Bagdad aboutissent aux quatre méga-contrats tout récemment signés. Près d’un siècle après sa naissance, liée à l’exploitation du pétrole du nord de l’Irak, Total investit massivement dans ce sud où les milices pro-iraniennes et la corruption généralisée ont jusqu’à présent bloqué tout développement digne de ce nom. L’avenir dira si les prodigieuses richesses du sous-sol irakien profiteront enfin aux populations qui en habitent le territoire.
Source: https://www.lemonde.fr/blog/filiu/2021/09/12/27-milliards-pour-un-siecle-de-total-en-irak/
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