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Philippe Mabille

« Carrefour s’engage en faveur du pouvoir d’achat de ses salariés. A la suite des annonces du gouvernement, j’ai décidé de doubler l’indemnité inflation et de la porter à 200 euros pour l’ensemble des salariés concernés de Carrefour France »… Quelques minutes après l’intervention de Jean Castex annonçant une « indemnité inflation » de 100 euros pour 38 millions de Français, la prise de position d’Alexandre Bompard, le patron de Carrefour, donnait le ton. Face à une politique du carnet de chèque de plus en plus coûteuse, le gouvernement est engagé dans une course en avant budgétaire pour compenser en mode panique l’explosion des prix de l’énergie, comme le raconte Grégoire Normand.
Le patronat appelé à la rescousse pour montrer l’exemple sur le mode : non, l’Etat ne se substitue pas aux entreprises pour augmenter les salaires ! Quoique : les 100 euros nets seront bien versés en fin d’année sur les feuilles de paie sous forme de prime défiscalisée.
Tous les employeurs ne pourront sans doute pas suivre l’exemple de Carrefour, mais il va être intéressant de regarder quels groupes vont l’imiter. Ou non. Avec une question en filigrane : en aurait-il été de même si Macron n’avait pas mis la pression pour que Bercy sorte 4 milliards de plus pour sauver le bilan du président sortant ? Car comme l’explique Fanny Guinochet, les Français sont loin, très loin d’être convaincus par la com’ gouvernementale selon qui Emmanuel Macron est bien de tous les derniers locataires de l’Elysée celui qui en a fait le plus pour leur porte-monnaie. Le ressenti est plutôt inverse, quoi qu’il coûte…
Alors ce chèque Castex ? Un emplâtre sur jambe de bois qui sera jugé insuffisant par ceux qui dépensent en carburants plus que les 80 euros supplémentaires évoqués par le Premier ministre, dans un calcul au doigt mouillé pas très sérieux. Et injuste par tous ceux qui n’en bénéficient pas, car gagnant 2001 euros net (pour rappel à Jean Castex, le salaire médian est de 1789 euros, pas de 2000 euros mais bon…). Un chèque en bois tiré sur l’avenir aussi, financé à crédit, portant à 10 milliards d’euros en quelque semaines les aides publiques destinées à compenser la hausse des prix du gaz, de l’électricité et des carburants. Macron candidat en 2022, c’est un peu la politique du quoi qu’il en coûte permanent. A quand une indemnité pour enrayer la hausse des fruits et légumes… ?
D’un autre côté, plus cyniquement, il y a du bon dans la solution trouvée pour calmer la fronde des classes moyennes et prévenir un retour des Gilets Jaunes déjà visibles sur les ronds-points à trois semaines du troisième anniversaire du mouvement parti le 17 novembre 2018. Cyniquement, une indemnité, c’est un fusil à un coup, une dépense immédiate mais limitée dans le temps, alors que la baisse des taxes sur les carburants serait irréversible… C’est aussi un moyen habile de montrer aux ménages les plus fragiles qu’il est possible de concilier fin du monde et fin du mois en compensant l’impact de la taxe carbone, et de ne pas répéter l’erreur qui avait exaspéré les Français ayant le ressenti d’être les vache-à-lait d’un Etat impécunieux dont les comptes dérapent gravement.
Ironie de l’histoire, Macron sur ce sujet du pouvoir d’achat court un peu après ses concurrents, preuve que même s’il caracole en tête des sondages d’opinion, on n’est pas si tranquille que cela à l’Elysée sur sa réélection. L’indemnité inflation ressemble à s’y méprendre à la « prime au travail » à tous les salariés qui gagnent moins de 2000 euros proposé par Xavier Bertrand, le candidat LR pour l’heure le mieux placé. Au point qu’Emmanuel Macron en ait peur, s’interroge Marc Endeweld dans sa chronique politique.
Une chose est sûre, l’inflation est devenue la grande peur de la sortie de crise, n’en déplaise au FMI qui assure qu’elle ne sera que temporaire. Signe de fébrilité dans les alcôves des banques centrales, le chef de la puissante et très orthodoxe Bundesbank vient de démissionner avec fracas.
De fait, les ménages ne sont pas les seuls à être frappés. La grande crainte est la répercussion de la flambée des prix de l’énergie et des matières premières dans les coûts de production, souligne Marine Godelier. Et si la transmission atteint les salaires, c’est cela qu’on appelle inflation, un mot qui a depuis (être trop) longtemps disparu de notre vocabulaire.
Signe que le corps social est écorché, la question du pouvoir d’achat est prise très au sérieux : les banques, souvent pointées du doigt, n’ont pas augmenté leurs tarifs cette année.
Et la vigie Bercy veille au grain : la pratique du paiement fractionné, qui permet de payer en plusieurs fois un achat, va faire l’objet d’une réglementation dans le cadre du droit européen du crédit conso. Objectif, lutter contre une multiplication des cas de surendettement que faciliterait la généralisation de cette pratique dans le e-commerce, explique Eric Benhamou, notre spécialiste banque-assurance.
L’après-Covid prend donc des chemins de traverse inquiétants. Outre l’énergie, les ruptures d’approvisionnement notamment dans les semi-conducteurs déstabilisent la filière auto, avec des pertes de production évaluées à 500.000 véhicules pour le groupe Renault. Dans France 2030, le chef de l’Etat pousse à une relocalisation de la production en Europe. Mais est-ce vraiment la solution, interroge Nathalie Jourdan, car il s’agit de très lourds investissements alors qu’il ne s’agit peut-être que d’une pénurie cyclique. Mais les impacts sont réels : Olivier Mirguet est allé les mesurer dans une entreprise alsacienne, Estelec, frappée de plein fouet.
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