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Adolf Hitler, Angela Merkel, Benyamin Netanyahou, falsification de l'histoire, Israël, le grand mufti de jérusalem
Jean-Pierre Filiu
Une page est tournée entre l’Allemagne et Israël où Angela Merkel, lors de sa dernière visite officielle, a refusé de rencontrer Benyamin Nétanyahou, pourtant son homologue durant douze ans.

Angela Merkel accueillie par Naftali Bennett à l’hôtel King David de Jérusalem, le 10 octobre (GPO)
Durant ses seize années à la tête du gouvernement allemand, Angela Merkel s’est rendue à huit reprises en Israël, afin de marquer et d’entretenir la relation exceptionnelle qui prévaut entre les deux pays. Lors de sa « visite d’adieu », le mois dernier, elle a été saluée par Naftali Bennett, premier ministre depuis la fin du printemps, en des termes particulièrement chaleureux: « La relation entre l’Allemagne et Israël est forte, mais, sous votre mandat, elle est devenue plus forte qu’elle ne l’avait jamais été. Il ne s’agit plus simplement d’une alliance, mais d’une véritable amitié, et cela, nous le devons à votre leadership. » La chancelière allemande a néanmoins refusé, au cours de cette visite, de rencontrer Benyamin Nétanyahou, son homologue durant douze ans. Elle n’a pas voulu alimenter ainsi la virulente campagne que l’ancien premier ministre mène contre son successeur. Mais elle a surtout désiré tourner la page d’une relation israélo-allemande régulièrement troublée par les provocations du chef du Likoud.
LA POLÉMIQUE SUR LE GRAND MUFTI
Merkel ne pardonnera sans doute jamais à Nétanyahou d’avoir voulu réécrire l’histoire de la Shoah à des fins politiciennes. En octobre 2015, à la veille d’une visite officielle à Berlin, le premier ministre israélien affirme, devant le Congrès sioniste mondial, réuni à Jérusalem, que le grand mufti de Jérusalem, Hajj Amine Al-Husseini, est l’inspirateur intellectuel de la Shoah. Il présente en effet en ces termes l’audience qu’Adolf Hitler a accordée, en novembre 1941, au dirigeant exilé de Palestine depuis quatre années : « Il s’est envolé vers Berlin. Hitler ne voulait pas à l’époque exterminer les juifs. Et Hajj Amine Al-Husseini est allé voir Hitler en disant : ‘Si vous les expulsez, ils viendront tous ici.’ ‘Que dois-je faire d’eux ?’, demanda-t-il. Il a répondu : ‘Brûlez-les !’ » Alors que le compte-rendu de cet entretien, bien connu des historiens, n’a rien à voir avec cette fable, Isaac Herzog, alors chef de l’opposition, et aujourd’hui président de l’Etat d’Israël, parle d’une « dangereuse distorsion historique », appelant le premier ministre à la « corriger immédiatement ». L’historien Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, va plus loin en dénonçant une « prostitution de la Shoah ».
Peu après, Merkel, au cours d’une conférence de presse conjointe avec Nétanyahou, rejette catégoriquement « au nom du gouvernement allemand et en mon nom propre » la manipulation de son hôte israélien: « Nous ne voyons aucune raison de changer notre perception de l’histoire en la matière. Nous continuons à assumer la responsabilité allemande dans la Shoah », car « nous sommes convaincus que ceci doit être transmis aux générations à venir, par exemple dans le cadre de l’éducation scolaire ». Mais Nétanyahou persiste à affirmer que « les aïeux de la nation palestinienne, sans pays et sans la soi-disante ‘occupation’, sans territoire et sans ‘colonie’, aspiraient déjà à inciter systématiquement à l’extermination des juifs ». La manœuvre est claire et vise à assimiler le peuple palestinien et sa direction aux pires crimes nazis, afin de les poser en ennemis irréductibles d’Israël, avec qui la paix est donc impossible. C’est peu dire que Merkel est choquée par une telle instrumentalisation du génocide juif, à laquelle Nétanyahou se livre de nouveau durant les années suivantes.
LE SCANDALE DES SOUS-MARINS
En juillet 2017, Merkel décide de suspendre la livraison de trois sous-marins à Israël, une semaine avant la signature définitive de ce contrat d’un montant de 1,5 milliards d’euros, dont un tiers subventionné par l’Allemagne. Une enquête est en effet ouverte en Israël pour corruption et blanchiment, visant les intermédiaires du constructeur allemand ThyssenKrupp, dont Dan Shimron, un lointain parent de Nétanyahou, dont il est depuis plus de vingt ans l’avocat personnel. Même si la responsabilité du premier ministre israélien est finalement écartée, Merkel est très embarrassée des soupçons jetés par cette ténébreuse affaire sur l’ensemble de la coopération militaire entre Israël et l’Allemagne, une coopération qu’elle voulait justement exemplaire. La presse allemande prétend qu’une clause additionnelle au contrat est désormais exigée par Berlin, subordonnant la livraison des sous-marins à la conclusion des procédures toujours en cours en Israël.
Trois mois avant la suspension de la livraison des sous-marins, Nétanyahou avait déjà provoqué un incident diplomatique avec l’Allemagne en refusant de recevoir son ministre des affaires étrangères. Il voulait ainsi sanctionner le chef de la diplomatie allemande pour avoir osé rencontrer deux ONG israéliennes qui documentent l’occupation de la Cisjordanie, l’une, Betselem, affiliée à la Fédération internationale des droits de l’homme, l’autre, Breaking the Silence, regroupant des militaires israéliens opposés à l’occupation. Merkel avait refusé de céder aux injonctions de Nétanyahou et instruit son ministre de maintenir l’entretien avec les deux ONG. Sur ce plan, il n’est pas certain que Bennett sera plus conciliant que son prédécesseur, lui dont le gouvernement vient de qualifier de « terroristes » six ONG très actives en milieu palestinien. Mais, si le départ de Nétanyahou ne peut à lui seul effacer tous les irritants israélo-allemands, Merkel a tenu à ouvrir pour son propre successeur une nouvelle ère dans les relations bilatérales.
Source: https://www.lemonde.fr/blog/filiu/2021/11/14/vers-une-nouvelle-ere-entre-lallemagne-et-israel/
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